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SOUVENIRS D'ÉGOTISME

G. CHARPENTIER et B. FASQUELLE, èm

\ 11, BDB DB GnBHELLB, 11

Extraits da Catalogne de la Bibliothèque-Charpaj à 3 fr. M cliaLiUB voluiue, '

Journal de Stendluil, publié piir CAsmiit SiitYiEN^ et François de Nion (1888)

Stendhal : Viede HeniiBruiard, autobiographfl publiée par Casimir STliïlE^slil (ISJO). . .

Lamiel) roman inédit de StcndliEil, publié pi Casimir Strïienski iQuanlin), 1S80

EN PRÉPARATION : Casimir St^^ienski : Henri Eeyle, étude biogra littéraire, d'après des documents inédits.

C. IB36. Parla. Imp. F. Im

STENDHAL

(HENRI BEYLE)

lUVENIRS D'EGOTISME

AUTOBIOGRAPHIE

ET

LETTRES INÉDITES

PUBLIÉS PAR

CASIMIR STRYIENSKI

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

6. CHARPENTIER kt E. FASQUEUE, Cditeurs il, RUE DE GRENELLE» 11

1892

Tous droits réservés.

A P.-A. CHERAMY

En souvenir du

Cinquantième

Anniversaire

DE LA MORT DE

Stendhal

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AVANT-PROPOS

Le manuscrit autographe des Souvenirs d'Égo- tisnle se trouve à la Bibliothèque de Grenoble. Ces pages complètent les Mémoires de Stendhal^ qui forment ainsi trois volumes : Vie de Henri Çrulard (i788-1800) Journal (1801-1814) Soivenirs d'Égotisme (1821-1830) et représentent h, ut ce que Beyle a laissé de documents autobiogra- phiques.

Les Lettres inédites sont empruntées à diverses collections; f adresse mes remerciments à MM. P.- A. Cheramyy Ed, Maignien, conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, Charles de Spoelberch de Lovenjouly Auguste Cordier, Henri Cordier, F. Corréard et Julien Lemer, qui ont bien voulu me permettre de réunir cette précieuse correspon- dance.

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STENDHAL

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION

I

Henri Beyle fut un homme d'esprit c'est en somme le plus clair de sa réputation auprès des gens qui, de son œuvre si variée, si neuve, si personnelle n'ont rien lu. Trouver la preuve de cette affirmation dans les livres de Stendhal ne serait pas difficile on pourrait ouvrir, presque au hasard, l'un ou l'autre des volumes qu'il publia de 1814 à 1839 et on lirait ces jolis mots à l'allure paradoxale ou ironique, ces aperçus fins et profonds, ces traits sugges- tifs qui sont comme l'écho des conversations de ce bril- lant causeur. Mais on ne se donne pas tant de peine on croit sur parole la renommée et l'on déclare, après tant d'autres, que Beyle fut un homme d'esprit la phrase est toute faite et très commode, et se répétera encore longtemps.

Aussi bien serait-il peut-être à propos avant de pla- cer Fauteur (Je Rouge et Noir dans le milieu intellectuel et littéraire où, vers la quarantième année, il conquit ce titre, de citer quelques unes des formules qui sont la marque de son individualité.

Nous connaîtrons ainsi Stendhal plus intimement,

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II STENDHAL

ce sera un moyen de nous intéresser davantage à fies suc- cès mondains.

Son esprit a bien des faces et se manifeste très diver- sement. Le mot,chezlui, est souvent sarcastique, souvent aussi plus doux, mélancolique et rêveur. Beyle est tout à la fois le disciple de Tulilitaire llelvétius, au ten- dre Cabanis, du sec l)u«los, et peut-être, iaconsciem- nient de ce gentilhomme lettré, le prince de Ligne, cet autre homme d'esprit qui, avant Stendhal, avait tenté une classification des dillerentes phases de la passion amoureuse.

Les préfaces de Beyle surtout sont pleines de ces fa- çons ingénieuses et satiriques au moyen desquelles il laisse entrevoir sa pensée plutôt qu'il ne l'exprime et notons que c'est le caractère de son esprit et que cette discrétion dans la formé, sinon dans l'intention, en fait tout le charme.

A-t-il, par exemple, à dire comment il comprend l'a- mour ? Il ne donnera pas une délinition, mais " il débitera sans emphase, sans élever la voix, ce brillant couplet : <( Uongir tout à coup, lorsqu'on vient à, songer à. certaines actions de sa jeunesse; avoir fait des sottises par tendresse d'àme et s'en affliger, non pas parce qu'on fut ridicule aux yeux du salon, mais J)ien aux yeux d'une certaine personne dans ce salon; à vingt-six ans être amoureux de bonne foi d'une femme qui en aime un autre, ou bien encore .'mais la chose est si rare qu'on ose à peine l'écrire, de peur de retomber dans les inin- telligibles...) on bien encore, en entrant dans le salon est la femme que l'on croit aimer, ne songer qu'à lire dans ses yeux ce qu'elle pense de nous pn cet inf^ tant, et n'avoir nulle idée de mettre Varnouy' dan^nos pro])res regards : voilà les antécédents que je deman- derai à mon lecteur. C'est la description de beaucoup de ces sentiments tins et rares qui a semblé obscure aux hommes à idées positives. Comment fî<ire pour être clair à leurs yeux ? Leur annoncer une hausse de cin- quante centimes, ou un changement dans le tarif des douanes de la Colombie. »

La citation est un peu longue, mais on est. entraîné

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l fiT LES SALONS DE LA RESTAURATION IH

I une fois qu'on a commencé, et n'eût-il pas été dommage 1 de laisser dans le livre ce dernier trait satirique?

Quelquefois l'ironie va plus loin ; « L'empire des

^ convenances, qui s'accroît tous les jours plus encore

par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la

i pureté de nos mœurs, a fait du mot qui sert de titre à

I cet ouvrage' (1) une parole qu'on évite de prononcer toute

seule, et qui peut même sembler choquante. »

Voici une courte ajppréciation littéraire : « Les vers furent inventés pour aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difOculté vaincue. Les garder aujourd'hui dans l'art dra- I matique, reste barbarie. Exemple : l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M. de Bonnay. »

Puis la note poétique : « Bologne, 17 août 1817. Ave Maria (Twilight), en Italie, heure de la tendresse, i des plaisirs de l'àme et de la mélancolie : sensation aug-

( montée par le son de ces belles cloches. Heures des plai- sirs qui ne tiennent aux sens que par If s souvenirs. (2) » Et, enfin, cette rare pensée : « La beauté est une pro- messe de bonheur. »

Après un séjour de sept années en Italie on, sait que Beyle, en 1814, ayant tout perdu, se réfugia à Milan voilà l'homme qui va se mêler à la société de Paris et faire ison chemin dans le monde.

■' Nel ^ezzo del cammin di nostra vita.

(1) De Tamour.

(3) On bense à ces vers de Dante :

£ra già Fora che volge il disio A' Daviganti e 'ntenerisce il cuore, Lo di ch' han detto à dolci amici addio, E che lo nuovo peregrin d'amore . PuDge, se ode squilla di lontano, •I Che paia '1 giorno pianger che si muore.

I

] V STENDHAL

II

Nous sommes donc à la fin do l'année 1821. Beyle, victime d'une accusation du gouvernement autrichien qui le croyait affilié à la secte des Carbonari, est obligé (le quitter Milan, sa patrie d'élection, la ville qui, pour lui, pour son cœur, sera toujours le souvenir attendri de ses débuts dans les armées de Bonaparte, de ses pre- mières amours, de ses premiers plaisirs, et de son initia- tion définitive aux sensations des arts, la peinture et surtout la musique.

Dans les Souvenirs d'Egotisme, Stendhal dit en par- lant d'un voyage qu'il fit en Angleterre (1821) : « J'étais ivre de gaîté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fut /a livemibre infidélité au souvenir de Milan ». Il se re- proche cet excès de joie au moment il vient de quit- ter cette bien-aimée Lombardie et aussi cette « divine Métilde » qui occupa absolument sa vie, de 1818 à 182i (1) ; mais avant d'être à tout jamais le Milanese de la pierre tombale du cimetière Montmartre, il fera bien d'autres infidélités au souvenir de Milan et particulière- ment pendant les quelques années de vie à Paris, qui ])récédèrent son entrée dans la carrière consulaire de 4821 à 1830. 11 s'oubliera plus d'une fois au milieu des philosophes, des lettrés, des gens d'esprit, ou deshommes simplement célèbres qu'il va rencontrer. C'est à ce mo- ment qu'il entre en relations avec le comte Destutt de Tracy, l'auteur de ÏIdéolo(jie, Benjamin Constant, Mé- rimée, Victor Jacquemont, le général Lafayette, Charles deRémusat, encore un tout jeune homme, mais « mûr dès la jeunesse », suivant le mot de Sainte-Beuve, Fau- riel, Guvier, Thiers, Béranger, Aubernon, Beugnot, De- lécluze, le baron Gérard, en somme presque tout le clan libéral de la Restauration. On comprend qu'il ait pu

(l) Voir : Vie de Henri Brulard, chapitre i*".

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION V

trouver quelques compensations à ce qu'il avait perdu.

L'art de « marcher au bonheur )),il le cherchera aussi, quoi qu'on en ait, dans le succès auprès des plus intel- tectuels de ses contemporains et il le trouvera, sans trop se faire d'illusion.

A cette époque Beyle avait déjà publié plusieurs vo- lumes. En 1814 parurent les Lettres adressées de Vienne en Autriche sur Haydn , suivies dune vie de Mozart et de considérations sur Métastase et Vétat présent de la musique en Italie^ sous le pseudonyme d'Alexandre-César Bombet le nom de Stendhal ne fut inventé que plus tard; on le trouve pour la première fois sur la couverture de Racine et Shakespeare^ en 1823. Ces lettres eurent quelques succès, car l'auteur fut ac- cusé de plagiat Sainte-Beuve a fait à peu près justice de cette accusation dans une note de son étude sur Sten- dhal. Beyle s'est inspiré sans l'avouer, il est vrai, des Haydine de Carpani pour une partie de son travail, mais en somme on reconnaît bien vite sa manière et sur- tout ses idées dans ce livre très audacieux et très nou- veau. Dès cette première publication Beyle commence contre la vanité française sa petite guerre, l'on doit voir surtoufson amour exagéré du caractère italien, et expose ses principes sur la musique avertissant ainsi le lec- teur qu'il n'écrira jamais pour le distraire simplement, mais qu'il lui communiquera des observations person- nelles fondées sur une sorte de psychologie comparée et cosmopolite.

En 1817, il donne deux autres ouvrages: Histoire de la peinture en Italie^pur M. B. A. A.,etEome, Naples et Florence ou esquisses sur Uétat actuel de la société^ les mœurs, les arts et la littérature^ etc., etc., de ces villes célèbres (sans nom d'auteur.)

L'Histoire de la Peintui^e en Italie est capitale dans l'œuvre de Beyle ; on y relève bien des fautes de goût par exemple une admiration soutenue pour Canova mais il s'en dégage cette théorie des milieux, des climats et des tempéraments, déjà indiquée dans Montesquieu et étudiée par Cabanis, qui a depuis fait fortune. Cette théorie est exposée par Beyle le plus souvent en un tour

*1.

VI STENDHAL

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vif et spirituellement concis* « Le peintre, écrit-il (cha- pitre XCIII), qui fera Brutus envoyant ses fils à la mort, ne donnera pas au père la beauté idéale du sanguin, tandis que ce tempérament fera l'excuse des jeunes gens. S'il croit que le temps qu'il faisait à Rome le jour de l'assassi- nat de César est une chose indifférente, il est en arrière de son siècle. A Londres, il y a des jours oîi Ton se pend. »

M. Taine, dans la préface de sa Littérature Anglaise, explique les mérites de Stendhal et la portée de l'œuvre du « grand psychologue. » Il reconnaît devoir beaucoup à ce précurseur. Beyleest, en effet, un trait d'union entre le dix-huitième siècle et M. Taine ; il apporte une large part d'idées nouvelles et d'applications originales dans cette élude des rapports du physique et du moral.

a On n'a pas vu, dit M. Taine, que sous des apparences de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu'il- mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait danâ This- toirc du cœur des procèdes scientifiques, Tart de chiffrer, de décomposer, et de déduire.... on l'a jugé sec et excen- trique.... et ccpcn(ip,nt c'est dans ses livres qu'on trou- vera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché de décrire. »

îîome, Naples et Florence, c'est une sorte de journal de voyage écrit au jour le jour, comme plus tard les Promeïuulef^ cUins Rome (1829) et les Mémoires <ïun Touriste (1838;.

Beyle y parle de tout en artiste, en dilettante, en mon- dain. Ici le scénario d'un ballet de Vigano, une anec- dote italienne qui renouvelle la psychologie par l'im- prévu des situations, et partout ce désir de communiquer au lecteur l'enthousiasme si sincère et si vibrant que l'auteur éprouve dès qu'il est de l'autre côté des Alpes. « Quels tranports de joie ! quels battements de cœur ! Que je suii encore fou à vingt-six ans ! Je verrai donc cette belle Italie ! Mais je me cache soigneusement du ministre : les eunuques sont en colère permanente contre les libertins. Je m'attends même à deux mois de froid à mon retour. Mais ce voyage me fait trop de plaisir;

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION VII

et qui sait si le monde durera trolÉf semaines? (1) » De plus, il a en 'portefeuille son livre : De VAmoury écrit au crayon à Mfian « dans les intervalles lucides ».

Comme causeur, Beyle apportait aussi un élément assez rare à cette épV)que : son cosmopoli tisnie. A la suite des armées de Napoléon, de 1806 à 1812, â avait voyagé en Allemagne, en Autriche, en Russie ; en 1817 et en cette même année 1821, il avait vu rAngletôrre. Pendant ses séjours d'Italie, il s'était rencontré avec Lord Byron, Brougham^ liobhouse, à qui fut dédié le quatrième chant de Childe^Harold^ Monti, le poète, Canova, Mayer, Ros- sini, Pacc^i, etc. (2).

Il pouvait donc bien dire à ces Parisiens qu'il allait étonner, aùfeot que charmer :

, ; Vcngo adesso di Cosmopoli.

Le littérateur avait, on le voit, un bagage considérable, et sa réputation assez restreinte, sans doute, atténuée par Vanonymat, bornée en somme à ces huppu few aux- quels seulement il daignait s'adresser, était suffisante pour lui servir de « billet d'entrée y> dans un des salons les plus en vue, le salon du comte Destutt de Tracy.

Quel bonheur pour Beyle d'entrer en relations avec cet homme qu'il admirait depuis si longtemps et qui avait eu tant dl'influence sur son esprit. « Je lis avec la plus grande satisfaction les cent douze premières pages de Tracy aussi facilement qu'un roman », écrit-il dans son Journal à la date du l^'* janvier 1805. Et chaque fois qu'il découvre une nouvelle idée, le nom de Tracy revient sous sa plume. « Je n'aurais rien, fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne serais pas accoutumé à souf- frir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy ». (3).

(1) Je cite d'après l'édition de 1817. Monselet avait- il donc pris que Beyle avait horreur des points d'exclamations?

(2) Voir sur Lord Byron, Monti, etc., la letlre que Beyle adresse & Madame L>S. Bélloc, l'auteur de Lord Byron, (Correspondance inédite^ p. 273 et suiv., vol. I; et dans Racine el Shakespeare (édi- tion Michel Lévy): Lord Byron en Italie, 1816, p. 261-285).

(3) Journal Stendhal, p. 113.

VIII STENDHAL

lieyle avait fait envoyer à M. de Tracy un exemplaire (le son Histoire de la peinture en Italie le jeune écrivain était, en iSil, de passage à Paris. Il eut le bon- heur de recevoir la visite do Tauteur de l'Idéologie.

« Il passa une heure avec moi. Je l'admirais tant que probablement je fis fiasco, par excès d'amour. »

Je trouve, dans une notice de Mignet, un trait de ca- ractère de M. de ïracy qui montre que, sans nul doute, les appréhensions de Beyle, à cette époque, du moins étaient peu fondées.

(( Les sentiments de M. de Tracy étaient droits et hauts comme son âme. Il cachait un cœur passionné sous des dehors calmes. 11 y avait en lui un désir vrai du bien, un besoin d'élre utile qui passait fort avant la satis- faction d'être applaudi... Il se plaisait avec les jeunes gens, et ceux qui donnaient des espérances par leurs ta- lents rencontraient le solide appui do ses conseils et de sou attachement (1). »

Aussi, à son retour d'Italie,. Beyle trouva-t-il un ac- cueil aimable dans le salon de la rue d'Anjou. Stendhal nous fait pénétrer dans cette société brillante.

Le doyen du salon était le général Lafayette, allié des Tracy.

« Une haute taille, dit Beyle, et au haut de ce grand corpsunefi gure imperturbable, froide, insignifîantecomme un vieux tableau de famille, cette tète couverted'une per- ruque à cheveux courts mal faite. Cet homme vêtu de quel- que habit gris et entrant, en boitant un peu et s'appuyant sur un bâton, dans le salon de madame de Tracy, était le général Lafayette en 1821. »

Et, brusquement, le portrait devient anecdotique et tourne au vaudeville.

« M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante- quinze ans, a le même défaut que moi; il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit ans quiarrivedans le salon de madame de Tracy, il se figure qu'elle le dis- tingue, il ne songe qu'à elle, et ce qu'il y a de plaisant,

(1) Mignel: Portraits et notices historiques et littéraires^ yol, r, p. 374 et 370.

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION IX

c'est que souvent il a raison de se le figurer. Sa gloire européenne, l'élégance foncière de ses discours, malgré leur apparente simplicité, ses yeux gris qui s'animent dès qu'ils se trouvent à un pied d'une jolie poitrine, tout con- court à lui faire passer gaîment ses dernières années. >

Tout en parlant du général, Beyle nous fait voir, comme en profil, la maîtresse de la maison, « cette femme ado- rable, dit-il, et de moi aimée comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme. »

Elle se scandalise parfois du ton ironique de Stendhal, mais elle sait le défendre.

« II était convenu qu'elle avait un faible pour moi. Il y a une étincelle en iuz, dit-elle un jour à une dame qui se plaignait de la simplicité sévère et francheavec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien res- pectables pour leur haute vertu, sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font quatre. y>

A côté de Destutt de Tracy, de la comtesse de Tracy, du général Lafayette, on aperçoit toute une réunion, qui est l'élément jeune de ce grave cénacle, « à droite en en- trant, dans le grand salon », sur un « beau divan bleu. y> C'est que sont assises « quinze jeunes filles (ic douze à dix-huit ans et leurs prétendants: M. Charles de Kémusat et M. François de Corcelles. »

Victor Jacquemont fait aussi partie de cette société. « Victor me semble un homme de la plus grande distinc- tion Il devint mon ami, et, ce matin (1832), j'ai reçu

une lettre qu'il m'écrit de Kachemyr, dans l'Inde. »

Beyle, au moment il écrivait ces lignes, en juin 1832, allait perdre cet ami, et la lettre dont il parle est la dernière qu'il reçut de Victor Jacquemont.

Il ajoute à ce croquis un trait qui, à ses yeux, devait évidemment diminuer un peu son admiration.

« Son cœur n'avait qu'un défaut une envie basse et subalterne pour Napoléon. »

Et ce petit travers n'est pas une invention de Beyle il se trompe quelquefois, mais jamais quand il s'agit d'impressions car je lis dans la troisième partie du Journal de Jacquemont : « Les louanges que j'entends

X STENDHAL

chanter, pendant Tôlégant dîner du magistrat, M. Taylor, à Bonaparte, dieu de la, liberté, me donnent des accès de jacobinisme et d'ultracisme. »

Les relations de Beyle et de Jacquemont n'en furent pas moins excellentes et les lettres que le voyageur adresse à son ami prouvent que la sympathie était réci- proque.

Bcylc nomme encore quelques autres personnes qu'on trouvait à ces soirées du dimanche. Georges Washington Lafayette « vrai citoyen des Etat-Unis d'Amérique, par- faitement pur de tout idée aristocratique, » et t'^ifctor de i Tracy, fils du comte, alors major d'infanterie. c^Nous

^ l'appelions barre de fer ^ c'est la définition de son carac-

* tère. Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Napo-

léon, il a le malheur de voir en toutes choses le nual. » ': De la femme de Victor de Tracy, cette charmante Sa-

rah Newton, Beyle ne dit que quelques mots : « Jeune et brillante, un modèle de la beauté délicate anglaise, un peu trop maigre. » Et on regrette de n'avoir pas Tex- plication de ces épithètes. On connait cette femme d'es- prit et de talent, par un article des Causeries du lundi (1), sur fies Essais, œuvre posthume, publiée en 1852. Sarah Newton est l'amie de madame de Coigny, qui lui donnait pour emblème une hermine, avec ces mots : Douce, blanche et fine, et l'auteur du Voyage à Corn" piègne d'où se détache cette jolie phrase blâmée par Cuvillier-Fleury(2) et défendue par Sainte-Beuve : «Nous sommes descendues vers un moulin dont j'aimerais à être la meunière ; ieau est si claire qu'elle a Vair d'être doublée de satin vert, tant elle réfléchit avec netteté les arbres qui entourent le moulin. »

Beyle parle dans une de ses lettres (3) du malheur qu'il eût de déplaire toujours aux personnes auxquelles il voulait troj) plaire, pensant sans doute à cette période de sa vie. Fort bien accueilli au début, il sentit que peu k peu la bienveillance de M. de Tracy lui échappait. « J'a\

\

(1) Vol. XIII.

(2) Dernière ft études historiques et littéraires , vol. n.

(3) CotTespondance inédite y vol. ii, p. 149.

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION XI

«

yécu, dit-il, dix ans dans ce salon, reçu polimenl, estimé,

ïAais tous les jours moins lié, excepté avec mqs amis.

CTest un des défauts de mon caractère qui fait que je

' m'en prends pas aux hommes de mou peu d'avan- ^

cernent. »

Il y avait peut-être plusieurs raisons à cette froideur de .* Destutt de Tracy, surnommé, nous dit Mignet, Têtu de . Tracy. Le philosophe était évidemment un peu effrayé de ^ certaines théories stendhaliennes, et Thommedu monde, des bruits malveillants qui couraient, sur le compte de lieyle. Mais ryus aurons peut-être la solution de ce pe- tit problème, si nous suivons le causeur <lans d\iutres milieux, et particulièrement c^ez madame Cabanis et chez la Pasla.

III

. Beyle avait vu, dans le salon do la rfie d'Anjou, ma- dame Cabanis. Al. d% Tracy avait élé fort inliniement lié ,avec Cabanis, c'était, nous dit Mignet « une amitié fon- dée sur une fbrle tendresse, une estime sans bornes et de communes opinions. )> Lorsque Cabanis mourut, en 1808, c'est, par une attention délicate, à M. de Tracy que l'Académie fitm^aise songea pour le j'einplaccr, voulant que celui des deux amis qui survivait vînt succéder à Tautreet prohonràt son éloge.

M. de Trac\' mena Beyle chez madame Cabanis, rue des Vieilles-niileries, «au diable. «C'était un salon bour- geois où Stendhal ne se sentait pas à Taise. La plupart des gens qu'il y rencontre ne l'intéressent pas.

C'estlà qu'il voit un sculpteur, un instant célèbre sous la Restauration M. Dupaty, auteur du Louis XIII de la place Royale, et mari de la lille do madame (Cabanis, cette fille « haute de six pieds et malgré cola fort ai- mable. »

« }l(. Dupaty me^ faisait grand accueil, dit Beyle, comme écrivain sur l'Ifelie, et auteur d'une Histoire de la Pein- ture. II était plus diflicile d'être plus convenable, et

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XII STENDHAL

Elus vide de chaleur, d'imprévu, d'élau, etc., que ce rave homme. Le dernier des métiers, pour ces Parisiens si soignés, si proprets, si convenables, c'est la sculp-^ ture. >

aussi il fit la connaissance de Fauriel, la seule per- sonne de ce salon qui ait trouvé grâce devautlui et dont il admire la sincérité littéraire. « C'est, dit-il, avec Méri- mée et moi, le seul exemple à moi connu de non charlata- nisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire. Aussi M. Fauriel n'a-t-il aucune réputation. »

Dans ce salon sorte de terrain neutre Stendhal se montrait plus hardi qu'à la rue d'Anjou.

C'est aux Vieilles-Tuileries qu'un soir il elîaroucha M. de Tracy voici en quelle circonstance.

Beyle avait pour interlocuteurs le calme idéologue et M. Thurot, l'hellénisLe dont il fait, en quelques lignes, une caricature assez drôle : « Honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage. Le but unique de M. Thurot, professeur de grec, était d'être membre de de TAcadémie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme qui ne se mouchait pas sans son- ger à ménager quelque vanité qui pouvait influer, à mille lieues de distance, sur sa nomination à l'Académie, était ultra-libéral, »

M. de Tracy et M. Thurot demandèrent à Beyle quelle était sa politique et voici la réponse qu'il leur fît : « Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu'il n'avait pas en les rayant. Les trois quarts sont morts, je les exilerais dans les départements des Pyré- nées et deux ou trois voisins. Je ferais cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées qui, pour Tefl'et moral, bivouaqueraient au moins six mois de l'année. Tout émigré qui sortirait de serait impitoyablement fusillé. Leurs biens rendus par Na- poléon, vendus en morceaux non supérieurs à deux ar- pents. — Les émigrés jouiraient de pensions demille, deux mille et trois mille francs par an^ Ils pourraient choisir un séjour dans les pays étrangers. »

ET LES SALONS DE LA RESTAL^ATION XIII

Les figures de MM. Thurot et de Tracy s'allongeaient pendant l'explication de ce plan. Tant d'audace était un crime impardonnable.

Nous arrivons au second grief de M. de Tracy.

Un jour, une dame, que Stendhal appelle Céline, lui dit : « M..., l'espion, a dit chez M. de Tracy. Ah ! voilà « M. Beyle qui a un habit neuf, on voit bien que Madame « Pasta vient d'avoir un bénéfice ».

c Cette bêtise plut. M. de Tracy ne me pardonnait pas ma liaison publique (autant qu'innocente) avec cette actrice célèbre >.

IV

Madame Sarah-Bernhardt a fait un jour un joli et triste conte (1), dont la morale est que seuls des gens de ta- lent les acteurs mouraient tout entiers. Qui donc aujour- d'hui parle de la Pasta? Et pourtant son succès fut immense le Tout-Paris de la Restauration alla l'entendre; et ce fut l'unique actrice que Ton osât jamais comparer à Talma.

Le grand tragédien la reconnut presque pour rivale. « Talma n'a pas balancé à dire une chose vraie, sans pour cela qu'il compromît la valeur de son mérite. Il ré- pétait souvent, en parlant de madame Pasta, qu'elle fai- sait naturellement ce que, lui, n'était parvenu à faire qu'à force de travail et à la fin de sa carrière (2). »

Beyle aussi essaye une comparaison entre la canta- trice et Talma; ce morceau résume admirablement toutes les impressions du dilettante qu'on trouve épar- ses dans la Vie de Rossini (3) et dans les Mélançies d'art et de littérature, œuvre posthume publiée en 1867 par R. Colomb.

(1) Album Murcie,

(2) Souvenirs inédils de Delécluze^ {Revue Rétrospective, dixième semestre, 1889) p. 265.

(3) Le Chapitre 35 est entièrement consacré à la Pasta.

*2

XIV STENDHAL

« Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, était VOperaBnffa. Madame Pasta y jouait Tan- crède^ Othello^ Roméo'et Juliette, d'une façon qui non seulement n'a jamais été égalée, mais qui n'avait certai- ment jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.

« Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait Tâme tragique, mais il était si bête qu'il tonvbait dans les affectations les plus ridicules... Le succès de Talma commença par la hardiesse, il eut le courage d'in- nover, le seul des courages qui soit étonnant en France..:.

« Il n'y avait de parfait* dans Talma que sa tête et son regard vafjue. ;

« Je trouvai le tragiijue qui me convenait dansKean (1) et je l'adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore devant moi Richard III et Othello.

(( Mais le tragique dans une femme, pour moi il est le ])lus touchant, je ne l'ai trouvé que chez madame Pasta, et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En rentrant, elle passait, deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.

« Toutefois, ce talent tragique, était mêlé avec le ta- lent de chanter. L'oreille achevait l'émotion commencée par les yeux (2). »

Une dizaine d'années plus tard, George Sand, voya- geant en compagnie d'Alfred de Musset, entendit la Pasta à Venise et ses impressions notées dans l'His- toire de ma vie, montrent que Beyle n'exagère rien. Sten- dhal ne nous donne pas de portrait physique de la Pasta. George Sand, moins psychologue, la décrit avec quelque détail, aussi le passage suivant sera-t-il bien à sa place ici :

« La Pasta était encore belle et jeune sur la scène. Pe- tite, grasse et trop courte de jambes, comme le sont beau- , coup d'Italiennes, dont .le buste magnifique semble avoir

(1) Beylc avait entendu Kean à Londres, en 1821.

(2) On dirait que Beyle avait devant lui la médaille frappée en 1829, à rcftigie de la Pasta et sur laquelle on lit : « Sublime n^ canlo, unica neWazione, »

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ET LES SALONS DE LA RESTAURATION * XV

été fait aux dépens du reste, elle trouvait le moyen de paraître grande et d'une allure dégagée, tant il y avait de noblesse dans ses attitudes et de science dans sa panto- mime. Je fus bien désappointée de la rencontrer le len- demain, debout sur sa gondole, et habillée avec trop stricte économie, qui était devenue sa préoccupation constante. Cette belle tête de camée que j'avais vue de près aux funérailles de Louis XVlII,sifine et si veloutée, n'était plus que Tombre d'elle-même. Sous son vieux chapeau et son vieux manteau, on eût pris la Pasta pour une ouvreuse de loges. Pourtajit elle fit un mouvement pour iadiquer à son gondolier l'endroit elle voulait aborder, et dans ce geste, la grande reine, sinon la divi- nité, reparut (1). »

L'amour de Beyle pour l'Italie et pour la musique et aussi l'espoir de rencontrer des Milanais qui lui parleraient de Métilde le conduisirent tout naturellement chez la Pasta. De plus, Stendhal était dans l'atmos- phère qui lui convenait pour écrire la Vie de Rossini^ qui parut en 1824.

Beyle habitait alors l'hôtel des Lillois, rue de Richelieu, 63 dans cette môme maison demeurait la célèbre cantatrice. Le soir, en sortant de quelque réunion mon- daine ou du théâtre, vers minuit, il entrait chez la Pasta, se donnait rendez-vous une nombreuse société J.-J. Ampère, Fauriel, entre autres, et tous les Italiens plus ou moins exilés de passage à Paris. «

Beyle, silencieux, rêveur, dans ce salon, songeait moins à la femme qu'à l'artiste non qu'il le voulût peut-être, mais il avait vu et compris que tel devait être son rôle. Il s'explique très sincèrement sur sa pré- tendue liaison avec la Gîuditta .

Gomme le cpmte de Tracy, la Pasta fut une de ces personnes auxquelles Stendhal eut le malheur de vou- loir trop plaire. Il en prit son parti et se consola de ce que «la chose se fût bornée àlaplus stricte et plus dévouée amitié, » de part et d'autre. t

(1) Histoire de ma vîe^ cinquième partie, chapitre III.

XVI STENDHAL

Mais Bcyle n'en resta pas moîns^ aux yeux de la société de la rue d'Anjou, Famant de la cantatrice.

L'opinion qu'on avait de Stendhal était toujours ex- trême — il a eu de vrais amis et de vrais ennemis ; les amis étaient ceux qui le connaissaient les ennemis ceux qui le connaissaient mal. Sainte-Beuve, qui ne peut être accusé de tendresse pour Beyle, nous donne là- dessus un précieux témoignage. « Que cet homme, qui passait pour méchant auprès de ceux qui le connaissaient peu, était aimé de ses amis ! Que je sais de lui des traits délicats et d'une âme toute libérale ! (1) » Et les mêmes amis, les mêmes ennemis existent, encore aujourd'hui, qu'on peut diviser en catégories analogues.

Beyle raconte, dans la Vie de Henri Brulard, que chez certaines personnes, il ne pouvait plus dire qu'il avait vu passer un cabriolet jaune dans la rue sans avoir le malheur d'offenser mortellement les hypocrites et môme les niais. Il eut à sublir de réels affronts : madame de Lamartine, à Florence, évita de le recevoir (2). Cette réputation, exagérée à plaisir, lui valut le sur- nom de Méphistophélès, que lui donnèrent quelques- uns de ses amis. « Au fond, dit-il, je surprenais ou scan- dalisais toutes mes connaissances; j'étais un monstre ou un dieu. »

Et ces jugements sur l'homme ressemblaient fort aux jugements qu'on portait sur le littérateur.

Ainsi, pour bien des gens, Beyle n'était qu*un ignorant. Il n'avait pas, il est vrai, une science très sûrOj mais au moins il avait beaucoup d'esprit et incontestablement beaucoup d'idées personnelles, quoique discutables par- fois. 11 n'apprenait jamais aux autres que ce qu'il avait senti ou éprouvé lui-même est-ce pourtant un mé- rite médiocre ? Au sujet de cette réputation d'ignorance il raconte une jolie anecdote : « Un des étonnements du comte Daru était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu'un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me l'a dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de 1 épui-

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(1) Nouveaux Lundis, vol. III, article sur Delécluze.

(2) Le fait m'a été rapporté par M Emile Chasles, fils de Phila- rète Chasles.

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ET LES SALONS DE LA RESTAURATION XVII

sèment de l'édition, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.

c Comment ! quarante francs !

« Oui, M. le comte, et par grâce ; et vous ferez plai- sir au marchand en ne le prenant pas à ce prix.

c Est-il possible ! disait l'Académicien en levant les yeux au ciel : Cet enfant, ignorant comme une carpe !

< Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des anti- podes, regardant la lune lorsqu'elle n'a qu'un petit crois- sant pour nous, se disent : Quelle admirable clarté ! la lune est presque pleine ! M. le comte Daru, membre de l'Académie française, associé de l'Académie des scien- ces, etc., etc., et moinous regardions le cœur de l'homme, la nature, etc., de côtés opposés. »

Et par ce petit récit, ne pouvons-nous pas, en même temps, nous faire une idée de la conversation de Beyle? N'est-ce pas un charmant spécimen de sa façon ingé- nieuse d'expliquer les choses, ce qui pour lui est presque toujours s'expliquer soi-même.

C'est dans cet égoïsme psychologique qu'il excelle, et nous ne lui en ferons pas un reproche.

Un de ses amis nous dit, dans une notice peu connue : < Jamais il ne sut ce que c'était que Tesprit préparé. Il inventait en causant tout ce qu'il disait... il trouvait à chaque instant de ces traits imprévus qui ne peuvent être le résultat de l'étude (1). »

L'anecdote sur le comte Daru ne répond-elle pas à ce joli signalement que nous donne Arnould Frémy ?

Beyle n'avait pas porte ouverte seulement chez M. de Tracy Mme Cabanis ou la Pasta, il était encore reçu chez M. Cuvier, chez Mme Ancelot, chez le baron Gé- rard, chez Mme deCastellane, il rencontre Thiers qu'il trouve trop effronté, bavard, Mignet, sans esprit. Dé- ranger qu'il admire pour son caractère, Aubcrnon et Beugnot. Mais il sera plus intéressant de parler des di- manches de Delécluze, le critique d'art des Débats^ Stendhal se montre sous un jour nouveau.

(i) Arnould Frémy : Souvenirs anecdotiques sur Stendhal (Re- vue de Paris j 11 septembre 1855).

*2.

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XVIII STENDHAL

Chez Etienne Dehécluze, Beyle devait rencontrer la so- ciété qui lui convenait. Dans le salon de la rue d'Anjou, il était glacé par la froideur de M. de Tracy, chez Mme Cabanis, gêné par le ton bourgeois; et enfin, chez la Pasta il se laissait aller au « bonheur du silence » ; il lui suffisait d'ébouter les autres et d'entendre bourdon- ner à ses oreilles ces syllabes milanaises qui l'attendris- saient. ' , '

Aux réunions de Deléçluze, il trouva enfin la liberté d'allure et' le franc parler dont il avait besoin pour être tout à fait ïui-mème.

Ces réceptions du dimanche, composées d'hommes exclusivement, étaient fort suivies et très brillantes. Nous le savons non seulement par Béyle, mais par Deléçluze qui, dans ses Souvenirs de soixante années, nomme tous des amis ■^- et la seule liste de ces personnes prouve combien il dut se dépenser d'esprit dans le mo- deste appartement du journaliste. ' On y voyait J.-J. Aïnpère, le critique en voyage^ comme il s'est intitulé dans quelques-uns de ses livres il initiait les français aux littératures étrangères ; Albert Stapfer, l'élève de Guizot; Sautelet, cet intelligent li- braire-éditeur, qui eut une fin tragique à laquelle Méri- mée fait allusion dans sa brochure sur Stendhal ; Paul- Louis Courier, dont les conseils encouragèrent Beyle à publier Racine et Shakespeare ; le baron de Mareste l'homme du monde de ce cénacle de gens de lettres, il avait un rôle charmant : écouter et comprendre ; Adrien * de Jussieu, le silencieux botaniste qui était la ga/erie et disait en prenant congé du maître de la maison : « Ils ont été bien amusants aujourd'hui » ou <( ça n'a pas été aussi amusant que dimanche dernier. » Et enfin, the last and not the least, Profeper Mérimée, que Beyle avait rencontré, en 1821, chez Joseph Lingay, le professeur de rhétorique du futur auteur de Colomba. La première

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ET LES SALONS DE LA RESTAURATION XIX

impression de Stendhal ne fut pas très favorable. « Pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé » dit-il de Mérimée. Et il ajoute : (c ce jeune homme avait quelque chose d'effronté et d'extrêmement déplaisant, ses yeux petits et sans expression avaient un air toujours le même et cet air était méchant. Telle fut la première vue du meilleur d^ mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur, maiSjje suis sûr de ses talents. ))

« Je ne sais, dit Stendhal, qui me mena chez M. de L'Etang (c'est le pseudonyme transparent qu'il donne à Delécluze). 11 s'était fait donner un exemplaire de l'His- toire de fia Peinture en Italie, sous prétexte d'un compte- rendu dans le Lycée un de ces journaux éphé- mères qu'avait créé à Paris le succès de VEdinburgh Review.

« Il désira me connaître, on me mena aonc chez M. de . L'Etang, un dimanche à deux heures C'est à cette heure incommode qu'il recevait, il tenait donc académie ^u sixième étage d'une maison qui lui appartenait à lui et à ses sœurs, rue Gaillon. » Beyle se trompe, il ne faut ja- mais trop se fier à lui quand il s'agit de « descriptions matérielles, » la maison de Delécluze était rue de Chabanais, au coin de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps et l'appartement au quatrième. Mais continuons : « De ses petites fenêtres, on ne voyait cpi'une forêt de cheminées en plâtre noirâtre. C'est pour moi une des vues les plus laides, mais les quatre petites •chambres qu'habitait M. de L'Etang étaient ornées de gravures et d'objets d'art curieux et agréables. Il y avait un superbe portrait du cardinal de Richelieu que je regardais souvent. A côté était la grosse figure lourde, pesante, niaise de Racine. C'était avant d'être aussi gras que ce grand poète avait éprouvé les sentiments dont le souvenir est indispensable pour faire Andro- maque ou Phèdre. i>

Nous retrouvons ici le ton sarcastique de Racine et Sha- kespeare, cette brochure que Stendhal allait publier; c'est chez Delécluze que Beyle « la trompette ^ la fois et le général d'avant-garde de la nouvelle révolution litté-

XX STENDHAL

raire (!•) » discuta les théories condensées dans ces quel- ques pa^es aggressives, l'un des premiers documents à consulter pour Thistoire du romantisme.

Passons maintenant à Delécluze lui-même et à son en- rage. <( Je trouvai chez M. de L'Etang, devant un petit mauvais feu, car ce fut, ce me semble, en février 1822 qu'on m'y mena huit ou dix personnes qui parlaient de tout, je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu'il y parût, dirigeait la discussion de façon à ce qu'on ne parlât jamais trois à la fois ou que l'on n'arrivât pas à de tristes moments de silence. »

Beyle, en somme, a été assez malmené par Delécluze dans ses Souvenirs de soixante années, au point que Sainte-Beuve, prend la défense de Stendhal (2). Il trouve Delécluze souverainement injuste pour Beyle.

« Sa sévérité étrange, ajoute-t-il, pour un si ancien ami et un si piquant esprit appelle la nôtre à son égard et la justifierait, s'il en était besoin ». Et en note, ce post-scriptum qui se cache pour être mieux vu : « Je sais quelqu'un qui a dit :

(( Delécluze est parfois un béotien émoustillé, mais il y a toujours le béotien. »

Stendhal ne pouvait pas ne pas voir le béotien qu'il y avait en Delécluze mais ce n'est qu'après avoir dit tout le bien possible de son nouvel ami qu'il laisse entrevoir ce côté ridicule du personnage : « M. de L'Etang, dit-il, est un caractère dans le genre du bon vicaire de Wake- field. Il faudrait pour en donner une idée toutes les demi- teintes de Goldsmith ou d'Addison.

« Il a toutes les petitesses d'un bourgeois. S'il achète pour trente-six francs une douzaine de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures après, il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour aucun prix on ne pourrait en trouver de semblables à Paris. »

Peut-on noter un travers avec plus d'imprévu et plu d'esprit? Il serait trop cruel pour Delécluze de re-

(1) HaÎQte-Beuve, Nouveaux Lundis, m, p. 109.

(2) Sur les Souvenirs de soixante années de Delécluze, voir Nou^ veaux lundis, vol. 3.

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ET LES SALONS DE LA RESTAURATION XXI

transcrire ici quelques uns de ses l'ugements sur Sten- dhal.

Et Beyle se résume en une page exquise, dans laquelle oubliant le béotien, il ne voit plus que le plaisir qu'il a éprouvé dans « l'Académie » de la rue de Chabanais.

Je ne saurais exprimer trop d'estime pour cette so- ciété. Je n*ai jamais rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable. Je fus frappé le premier jour et vingt fois peut-être pendant les trois ou quatre ans qu'elle a duré, je me suis surpris à faire ce môme acte d'admiration,

« Une telle société n'est possible que dans la patrie de Voltaire, de Molière, de Courier

La discussion y était franche sur tout et avec tous. On était poli chez M. de L'Etang,* mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire qu'il protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante. »

C'est chez Delécluze que Beyle lança pour la première fois ces mots brillants qui firent sa réputation d'homme d'esprit et qu'on retrouve dans sa correspondance et ail- leurs :

Le principe du romantisme «estd'administrerau public la drogue juste qui lui fera plaisir dans un lieu et à un moment donnés. » Définition que Baudelaire a prise pour lui et à son compte.

Et la contre-partie : « Le classicisme présente aux peuplés la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands pères. »

L'Alexandrin un cache-sottise. »

C'est aussi qu'il scandalisa bien des gens par des théories païennes dans lesquelles il entre beaucoup plus d'enfantillage et d'impertinence que de conviction pro- fonde; ici Beyle est la dupe de ses préjugés; à cet égard il a tenu à se montrer irréconciliable devant ses contem- porains.

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XXII STENDHAL

Dans ses œuVres et même ses œuvres (comme la V\ de Henri Brulard ou les Souvenirs d'Egotisirii écrites librement, puisqu'elles ne devaient être publiée selo^ son désir, qu'après sa mort, à le bien lire, il n'ai pas l'homme que nous laissent entrevoir George Sand (i et Mérimée.

Mérimée si fin, si perspicace, semble avoir été dupé son tour, et avoir cherché à prendre trop au sérieux eei taines boutades de son ami.

VI

C'était pour Beyle un apprentissage, que cette vie d Paris, dans ces mondes très différents. II se révéla eau seur plein d'idées nouvelles et de formules inédites, che les uns; chez les autres contre-partie naturelle i fut jugé homme dangereux et révolutionnaire en moral autant qu'en politique.

Pour lui la question n'était pas là. Il laissait dire, et s contentait d'observer, préoccupé constamment de trou ver « la théorie du cœur humain » et de « peindre ce ccBa par la littérature. »

Il s'essayait sur ce public restreint, ne se donnant pa tout entier; il conservait toute son indépendance.

Jamais il ne voulut cultiver un salon, cela contra riait trop ses habitudes. Il faisait des apparitions et n'é tait jamais assidu. Il ne songeait pas à s'assurer un situation , comme on l'a dit, il n'était déjà plus ambitieux qu littérairement. Aussi sac rifîà-t-il tout à cette passion dom: nante. En ne se mêlant pas trop aux coteries, il su garder toute son originalité pour le jour où, enfin, maîtr de lui-même, il se résume en une œuvre une œuvr< capitale qui ne pouvait être pensée et conçue qu'aprèi une longue expérience.

C'est en 1830 qu'il écrira le Rouge et le Noir y avan

(1) Histoire de ma Vie, 5* partie, ch. 3.

ET LES SALONS DE LA RESTAURATION ^ ixill

de s'exiler à Civita-Vecchia, avant d'aller occujjer son poste modeste de consul de France dans cetfe |riste ville italienne. ."^ -

Stendhal dira, en 1835, après avoir réfléchi à la âîtuàtion qu'il aurait pu obtenir, s'il avait su profiter de ses re|atjons ; 4 « Je regrette peu l'occasion perdue. Au lieu ^e^ dix, i j'aurais vingt mille, au lieu de chevalier, je seraisrofficier de la Légion d'honneur, mais j/auraia pensé trois ou * quatre heures par jour à ces platitudes d'ambition qu'on* décore du nom de pojitique; j'aurais fait beaucoup de

bassesses

(( La seule chose, que je regrette, c'est le séjouç de Paris. )) *•*

Et il se reprend bien vite : « Mais je serais las de Paris, en 1836, comme je suis las de ma solitude, parmi les sau- vages de Civita-Vecchia (1). » ^

Ainsi, il a le bonheur de garaer un plus agréable sou- venir de ses années passées dans les cercles ïittéraifes de P^ris, car il ne croyait pas qu'il n'est pire misère que se rappeler les temps heureux dans les jours de dou- leur ; comme Alfred de Musset, il reniait cette pensée du poète florentin.

Casimir Stryienski.

Jersey, septembre 1892.

)■

(1) Vie de Henri Brulard,

*

»

SOUVENIRS D'ÉGOTISME

CHAPITRE PREMIER («)

Mero (2), 20 juin 1832.

Pour employer mes loisirs dans cette terre étran- gère, j'ai envie d'écrire un petit mémoire de ce qui m'est arrivé pendant mon dernier voyage à Paris, du 21 juin 1821 au ...novembre 1830 ; c'est un espace de neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que j'ai digéré la nouveUieté de ma position pour entreprendre un travail quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n'a point de lest.

J'avoue que le courage d'écrire me manquerait si je n'avais pas l'idée qu'un jour ces feuilles paraîtront

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(1) ËQ note, sur la première page du manuscrit : « A n'im- primer que dix ans au moins après mon départ, par délica- tesse pour les personnes nommées. Cependant les deux tiers sont mottes dès aujourd'hui. »

(2) Anagramme de Rom«.

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2 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

imprimées et seront lues par quelque âme quej'aime, par un être tel que Madame Roland ou M. Gros, le géomètre (1). Mais les yeux qui liront ceci s'ouvrent à peine à la lumière, je suppose que mes futurs lecteurs ont dix ou douze ans.

Ai-je tiré tout le parti possible, pour mon bon- heur, des positions le hasard m'a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens? Ai-je du bon sens avec profondeur ?

Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n'en sais rien. Encore par ce qui m'arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes jugements ne sont que des aperçus.

Voyons si, en faisant mon examen de conscience, la plume à la main, j'arriverai à quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi. Que penserai-je de ce que je nie sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés? J'ai un profond sentiment de tristesse quand, faute d'autre livre, je les relis.

Je sens, depuis un mois que j'y pense, une répu- gnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d'amour-propre. D'un autre côté, je me trouve loin de la France (2), j'ai lu tous les livres qui ont pénétré dans ce pays. Toute la disposition de mon cœur était

. (i) Le professeur de mathématiques de Beyle. Voir Vi& de Henri Brulard.

(2) Il était alors consul de France dans les États romains et résidant à Givita-Vecchia. (Note de Beyle.)

SOUVENIRS d'ÉGOTISME

d^'écrire un livre d'imagination - sur une intrigue d'amour arrivée à Dresde, en août 1813, dans une maison voisine de la mienne, mais les petits devoirs de ma place m'interronipent assez souvent, ou, pour mieux dire, je ne puis jamais, en prenant mon papier, être sûr de passer une heure sans être interrompu. Cette petite contrariété éteint net l'imagination chez moi. Quand je reprends ma fiction, je suis dégoûté de ce que je pensais. A quoi un homme sage répon- dra qu'il faut s.e vaincre soi-même. Je répliquerai : il est trop tard, j'ai 4, ans; après tant d'aventures, 7 il est temps de songer à achever la vie le moins mal

possible. . Ma principale objection n'était pas la vanité qu'il y a

j à écrire sa vie. Un livre sur un tel sujet est comme * tous les autres; on l'oublie bien vite, s'il est en- [ nuyeux. Je craignais de déflorer les moments heu- ! reux que j'ai rencontrés, en les décrivant, en les

anatomisant. Or, c'est ce que je ne ferai point, je sau- ? terai le bonheur.

I Le génie poétique est mort, mais le génie du soup^

çon est venu au monde. Je suis profondément con- vaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l'auteur va écrire, c'est une parfaite sincérité.

Aurai-je le courage de raconter les choses humi- liantes sans les sauver par dés préfaces infinies? Je l'espère.

Malgré les malheurs de mon ambition, je ne me

crois point persécuté par eux, je les regarde comme

des machines poussées, en France, par la Vanité et

.ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise.

Je ne me connais point moi-même, et c'est ce qui.

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4 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

quelquefois, la nuit, quand j'y pense, me désole. Ai-je su tirer un bon parti des hasards au milieu desquels m'a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours j'adorai) en 1810, et la chute que nous fimes dans la boue en 1814, et notre effort pour en sortir en 1830? Je crains bien que non, j'ai agi par humeur, au hasard. Si quelqu'un m'avait demandé conseil sur ma propre position, j'en aurais souvent donné un d'une grande portée; des amis, rivaux d'es- prit, m'ont fait compliment là-dessus.

En 1814, M. le comte Beugnot, ministre de la po- lice, m'offrit la direction de l'approvisionnement de Paris. Je ne sollicitais rien, j'étais en admirable position pour accepter, je répondis de façon à ne pas encourager M. Beugnot, homme qui a de la vanité comme deux Français ; il dut être fort cho- qué.

L'homme qui eut cette place s'en est retiré au bout de quatre ou cinq ans, las de gagner de l'argent, et, dit-on, sans voler. L'extrême mépris que j'avais pour les Bourbons c'était pour moi, alors, une boue fé- tide — ^^me fît quitter Paris peu de jours après n'avoir pas accepté l'obligeante proposition de M. Beugnot. Le cœur navré par le triomphe de tout ce que je mé- prisais et ne pouvais haïr, n'était rafraîchi que par un peu d'amour que je commençais à éprouver pour madame la comtesse Dulong, que je voyais tous les jours chez M. Beugnot et qui, dix ans plus tard, a eu une grande part dans ma vie. Alors elle me distin- guait, non pas comme aimable, mais comme singu- lier. Elle me voyait l'ami d'une femme fort laide et d'un grand caractère, madame la comtesse Beugnot. Je me suis toujours repenti de ne pas l'avoir aimée.

SOUVENIRS D*É60T1SME $

Quel plaisir de parler avec intimité à un être de cette portée !

Cette préface est bien longue, je le sens depuis trois pages; mais je dois commencer par un sujet si triste et si difficile que la sagesse me saisit déjà, j'ai pres- que envie de quitter la plume. Mais, au premier mo- ment de solitude, j'aurais des remords.

Je quittai Milan pour Paris, le., juin 1821, avec une somme de 3,500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans d'intimité, une femme que j'adorais, qui m'aimait et qui ne s'est jamais donnée à moi.

J'en suis encore, après tant d'années d'intervalle, à deviner les motifs de sa conduite. Elle était haute- ment déshonorée, elle n'avait cependant jamais eu qu'un amant ; mais les femmes de la bonne compa- gnie de Milan se vengeaient de sa supériorité. La pau- vre Métilde ne sut jamais ni manœuvrer contre cet ennemi, ni le mépriser. Peut-être un jour, quand je serai bien vieux, bien glacé, aurai-je le courage de parler des années 1818, 1819, 1820, 1821.

En 1821, j'avais beaucoup de peine à résistera la tentation de me brûler la cervelle. Je dessinais un pistolet à la marge d'un mauvais drame d'amour que je barbouillais alors (logé casa Âcerbi). Il me semble que ce fut la curiosité politique qui m'empêcha d'en finir; peut-être, sans que je m'en doute, fut-ce aussi la peur de me faire mal.EnfinjepriscongédeMétilde.

Quand reviendrez-vous, me dit-elle?

Jamais, j'espère (1).

Il y eut une dernière heure de tergiversations et

(1) Voir ce volame, p. 275.

1.

6 Souvenirs d'égotisme

de vaines paroles; une seule eût pu changermavîë fu- ture, hélas ! paspourbien longtemps. Cette âme angéli- que, cachée dans un sibeaucorps,aquitté la vieen 1825.

Enfin, je partis dans l'état qu'on peut imaginer. J'allais de Milan à Gomo, craignant à chaque instant et croyant lùême que je rebrousserais chemin.

Cette ville je croyais ne pouvoir demeurer sans mourir, je ne pus la quitter sans me sentir arracher l'âme ; il me semblait que j'y laissais la vie, que dis- je, qii'était-ce que la vie auprès d'elle? J'expirais à chaque pas que je faisais pour m'en éloigner. Je ne respirais qu'en soupirant (Shelley) (1).

Bientôt je fus comme stupide, faisant la conver- sation avec les postillons et répondant sérieusement aux réflexions de ces gens-là sur le prix du vin. Je pesais avec eux les raisons qui devaient le faire augmenter d'un sou ; ce qu'il y avait de plus affreux, c'était de regarder en moi-même. Je passai à Airolo, à Bellinzona, à Lugano (le son de ces noms me fait frémir même encore aujourd'hui 20 juin 1832).

J'arrivai au Saint-Gothard, alors abominable (exac- tement comme les montagnes du Cumberland dans le nord de l'Angleterre, en y ajoutant des précipices). Je voulus passer le Saint-Gothard à cheval, espérant un pe\ji que je ferais une chute qui m'écorcherait à fond, et que cela me distrairait.

Quoique ancien officier de cavalerie, et quoique j'aie passé nia vie à tomber de cheval, j'ai horreur <ies chutes sur des pierres roulantes, et cédant sous le poids du cheval (2) *

{i) C'est sang doute la première fois qu'iin Français écrivait le nom du grand poète anglais. (2) Voir Vie de Henri Drulard, ch. XXXII.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME

Le courrier avec lequel j'étais finit par m'arrêler et par me dire que peu hii importait de ma vie, mais que je diminuerais son profit, et que personne ne voudrait plus venir avec lui quand on saurait qu'un de ses voyageurs avait roulé dans le précipice.

quoi! n'avez-vouspasdevinéquej'ailaV.....? lui dis-je, je ne puis pas marcher.

J'arrivai avec ce courrier maudissant son sort jus- qu'à Altorf. J'ouvrais des yeux stupides sur tout. Je suis un grand admirateur de Guillaume Tell, quoique les écrivains ministériels de tous les pays prétendent qu'il n'a jamais existé. A Altorf, je crois, une mauvaise statue de 1 ell, avec un jupon de pierre, me toucha, précisément parce qu'elle était mauvaise.

Voilà donc, me disais-je avec une douce mélancolie succédant pour la première fois à un désespoir sec, voilà donc ce que deviennent les plus belles choses aux yeux des hommes grossiers. Telle était Métilde au milieu du saJon de madame Traversi.

La vue de cette statue m'adoucit un peu. Je m'informai du lieu était la chapelle de Tell.

Vous la verrez demain.

Le lendemain, je m'embarquai en bien mauvaise compagnie : des officiers suisses faisant partie de la garde de Louis XVIII, qui se rendaient à Paris (1).

La France, et surtout tes environs de Paris, m'ont toujours déplu, ce qui prouve que je suis un mauvais Français et un méchant, disait plus tard, Mlle Sophie belle-fille de M. Cuvier.

(1) En note : c Ici quatre pages de descriptions de Altorf à Gersau» Lucarne, bâle, Belfort, Langres, Paris ; occupé de moral» la descriptiou physique m'ennuie. 11 y a deux ans que je n'ai écrit douze pages comme ceci. >

s SOUVENIRS D'ÉGOTISME

Mon cœur se serra tout à fait en allant de Bâie à Belfort et quittant les hautes, si ce n'est les belles montagnes suisses pour l'affreuse et plate misère de la Champagne.

Que les femmes sont laides à (1), village

je les vis en bas bleus et avec des sabots. Mais, plus tard, je me dis : quelle politesse, quelle affabilité, quel sentiment de justice dans leur conversation villageoise !

Langres était située comme Volterre (2), ville qu'alors j'adorais, elle avait été le théâtre d'un de mes exploits les plus hardis dans ma guerre contre Métilde.

Je pensai à Diderot, fils, comme on sait, d'un coutelier de Langres. Je songeai à Jacques le Fa- talistey le seul de ses ouvrages que j'estime, mais je l'estime beaucoup plus que le Voyage (TAnachar sis y le Traité des Etudes ^ei cent autres bouquins estimés des pédants.

Le pire des malheurs, m'écriai-je, serait que ces hommes si secs, mes amis, au milieu desquels je vais vivre, devinassent ma passion, et pour une femme que je n'ai pas eue!

Je me dis cela en juin 1821, et je vois en juin 1832, pour la première fois, en écrivant ceci, que cette peur, mille fois répétée, a été, dans le fait, le prin- cipe dirigeant de ma vie pendant dix ans. C'est par que je suis venu à avoir de r esprit ^ chose qu

(i) En blanc dans le manuscrit.

(2) Voir sur Volterre les premières pages des Sensatio d'Italie de Paul Bourget.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 9

était le bloc, la butte de mes mépris à Milan, en 1818, quand j'aimais tilde.

J'entrai dans Paris, que je trouvai pire que laid, insultant pour ma douleur , avec une seule idée : n'être pas deviné.

Je me logeais à Paris, rue Richelieu, Hôtel de Bruxelles, n*^47, tenu par un M. Petit, ancien valet de chambre de M. de Damas (1).

La politesse, la grâce, Tà-propos de ce M. Petit, son absence de tout sentiment, son horreur pour tout mouvement de l'âme qui avait de la profondeur, son souvenir vif pour des jouissances de vanité qui avaient trente ans de date, son honneur parfait en matière d'argent, en faisaient, à mes yeux, le modèle parfait de l'ancien Français. Je lui confiai bien vite les 3000 francs qui me restaient ; il me remit, malgré moi, un bout de reçu que je me hâtai de perdre, ce qui le contraria beaucoup lorsque, quelques mois après, ou quelques semaines,je repris mon argent pour aller en Angleterre me poussa le mortel dégoût que j'éprouvais à Paris.

J'ai bien peu de souvenirs de ces temps passion- nés, les objets glissaient sur moi inaperçus, ou mé- prisés, quand ils étaient entrevus. Ma pensée était sur la place Belgiojoso, à Milan. Je vais me recueillir pour tâcher de penser aux maisons j'allais.

»

(1) Voir LamieU chapitre XV. %

CHAPITRE II

Voici le portrait d'un homme. de mérite avec q j'ai passé toutes mes matinées pendant huit ans. y avait estime, mais non amitié. J'étais descendu rhôtel de Bruxelles, parce que logeait le Piémo taisle plus sec, le plus dur, le plus ressemblant à la Rancune (du Roman Comique) que j'aie jamj rencontré. M. le baron de Lussinge (1) a été le coi pagnon de ma vie de 1821 à 1831; vers 1785 avait trente-six ans en 1821. Il ne commença à se tacher de moi et à être impoli dans le discours lorsque la réputation d'esprit me vint, après l'affr malheur du 15 septembre 1826.

M. de Lussinge, petit, râblé, trapu, n'y voyan' à trois pas, toujours mal mis par avarice et ployant nos promenades à faire des budgets d pense personnelle pour un garçon vivant s Paris, avait une rare sagacité. Dans mes illi romanesques ei brillantes, je voyais comme t tandis que. ce n'était que quinze, le génie, la

(i) Probablement le baron de Mareste. Voir Beyle, pondance et Lettres inédites, et Sainte-Beuve, N Lundis, vol. lU (article sur Etienne Delécluze).

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 11

la gloire, le bonheur de tel homme qui passait, lui ne les voyant que comme six ou sept.

Voilà ce qui a fait le fond de nos conversations pendant huit ans ; nous nous cherchions d'un bout de Paris à l'autre.

Lussinge, âgé alors de trente-six ou trente-sept ans, avait le cœur et la tête d'un homme de cin- quante-cinq ans. Il n'était profondément ému que des événements à lui personnels; alors il devenait fou, comme au moment de son mariage. A cela près, le but constant de son ironie, c'était l'émotion. Lussinge n'avait qu'une religions l'es- time pour la haute naissance. Il est , en effet , d'une famille du Bugey, qui y tenait un rang élevé en 1500; elle a suivi à Turin les ducs de Savoie, devenus rois de Sardaigne.

Lussinge avait été élevé à Turin à la même acadé- mie qu'Alfiéri; il y avait pris cette profonde méchan- ceté piémontaise*, au monde sans pareille, qui n'est cependant que la méfiance du sort et des hommes. J'en retrouve plusieurs traits à Emor (1); mais, par- dessus le marché ici, il y a des passions et, le théâtre étant plus vaste, moins de petitesses bourgeoises.* Je n'en ai pas moins aimé Lussinge jusqu'à ce qu'il soit devenu riche, ensuite avare, peureux et enfin désa- gréable dans ses propos et presque malhonnête en janvier 1830. ,

Il avait une faère avare mais surtout folle, et qui pouvait donner tout son bien aux prêtres. Il songea à sQ marier ; ce serait une occasion pour sa mère de se lier par des actes qui l'empêcheraient de donner

(1) Anagramme de Rome. &

SOUVENIRS d'ÉGOTISME

son bien à son confesseur. Les intrigues, ches, pendant qu'il allait à la chasse d'ui m'amusèrent beaucoup. Lussinge fut sur demander une fille charmante qui eût doi bonheur et Téternité à notre amitié : je v< de la fille du général Gilly, depuis mada femme d*un avoué, je crois. Mais le été condamné à mort après 1815, cela eût la noble baronnie, mère de Lussinge. Par bonheur, il évita d'épouser une coquet madame Varambon. Enfin, il épousa une faite, grande et assez belle, si elle eût e Cette sotte se confessait directement à Mgi len, archevêque de Paris, dans le salon d allait se confesser. Le hasard m'avait donni données sur les amours de cet archevêque être avait alors madame de Podinas, dai neur de madame la duchesse de Berry, et, avant, maîtresse du fameux duc de Raguse indiscrètement pour moi c'est là, si trompe, un de mes nombreux défauts je madame de Lussinge sur l'archevêque. C'était chez madame la comtesse d'Ave Ma cousine, imposez le silence à s'écria-t-elle, furieuse.

Depuis ce moment, elle a été mon ennc que avec des retours de coquetterie biei Mais me voilà embarqué dans un épisode je continue, car j'ai vu Lussinge deux fc pendant huit ans, et plus tard il faudra cette grande et florissante baronne, qui cinq pieds six pouces.

(1) D*Argout.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 13

Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la Police, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou vingt-trois mille livres de rente, Vers 1828. De ce moment, un seul senti- ment le domina, la peur de perdre. Méprisant les Bourbons, non pas autant que moi, qui ai de la vertu politique, mais les méprisant comme maladroits, il arriva à ne pouvoir plus supporter sans un vif accès d'humeur Ténoncé de leurs maladresses.

Il voyait vivement et à Timproviste un danger pour sa propriété chaque jour il y en avait quelque nouvelle (maladresse), comme on peut le voir dans les journaux de 1826 à 1830. Lussinge allait au spec- tacle le soir et jamais dans le monde ; il était un peu humilié de sa place. Tous les matins, nous nous réu- nissions au café, je lui racontais ce que j'avais appris la veille; ordinairement, nous plaisantions sur nos différences de partis. Le 3 janvier 1830, je crois, il me nia je ne sais quel fait antibourbonien ,que j'avais appris chez M. Cuvier, alors conseiller d'Etat, fort ministériel.

Cette sottise fut suivie d'un fort long silence ; nous traversâmes le Louvre sans parler. Je n'avais alors que le strict nécessaire, lui, comme on sait/ vingt-deux mille francs. Je croyais m'apercevoir, depuis un an, qu'il voulait prendre à mon égard un ton de supériorité. Dans nos discussions politiques, il me disait :

Vous, vous n'avez pas de fortune.

EhGn, je me déterminai au pénible sacrifice de changer de café sans le lui dire. Il y avait neuf ans que j'allais tous les jours à dix heures et demie au café de Rouen, tenu par M. Pique, bon bourgeois, et

2

14 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

Madame Pique, alors jolie, dont Maisonnette (1), ,de nqs amis communs, obtenait, je crois, des rend vous à cinq cents francs l'un. Je me. retirai au ( Lemblin, le fameux café libéral également situé Palais-Royal. Je lie voyais plus Lussinge que tous quinze jours; depuis, notre intimité devenue un soin pour tous les deyx, je crois, a voulu souven renouer, mais jamais elle n'en a eu la force. Plusie fois après, la musique ou la peinture, il était i truit, était pour nous des terrains neutres, mais to l'impolitesse de ses façons revenait avec àpreté . que nous parlions politique et qu'il avait peuf p< ses 22,000 francs, il n'y avait pas moyen de continu Son bon sens n'empêchait de m'égarer trop loin di mes illusions poétiques, magaîté car je devins , ou plutfet j'acquis l'art de le paraître le distray de son humeur sombre et de la terrible peu?" perdre.

Quand je suis entré dans une petite place en 18! je crois qu'il a trouvé les appointements trop con dérables. Mais enfin, de 1821 à 1828, j'ai vu Lussir deux fois par jour, et à l'exception de l'amour et ( projets littéraires auxquels il ne comprenait ri< nous avons longuement bavardé sur chacune de i actions, aux Tuileries et sur le quai du Louvre < Conduisait à son bureau. De onze heures à midi ne étions ensemble, et très souvent il parvenait à me c traire complètement de mes chagrins qu'il ignor

Voilà enfin ce long épisode fini, mais il s'agis^ du premier personnage de ces mémoires, de cely qui, pliis tard, j'inoculai d'une manière si plais?

(1) Jos«ph Lingay, dont il sera^question plus loin. '

SOUVENIRS t)'ÉGOTISME 15

mon amour si frénétique pour madapie Azur ( J) Ûont il est depuis depuis deux ans l'amant fidèle ^f, ce qui est plus comique, il l'a, rendue fidèle. C'est une des Françalises les moms poupées que j'aie rencontrée. \

Mais n'anticipons point ; rien n'est plus difficile dans cette grave histoire que de garder respect à l'or- dre chronologique.

Nous en sommes donc au mois d'août 1821, moi , logeant avec Lussinge à l'hôtel Bruxelles, le sui- vant à cinq heures à la table d'hôte excellente et bien tenue par le plus joli des Français, M. Petit, et par èa femme, femme de chambre à grande façon, mais tou- jours piquée. Là, Lussinge qui a toujours craint, je le vois en 1832, de nie présenter à ses amis, ne put pas s'empêcher de me faire connaître : 1** un ai- mable garçon, beau et sans nul esprit, M. Barot (2), banquier de Lunéville, alors occupé à gagner une* fortune de 80,000 fr. de rente; 2"" un cffficier à la demi- solde, décoré à Waterloo, absolument privé d'esprit, encore plus d'imagination s'il est possible, sot, mais d'un ton parfait, et ayant eu tant de femmes qu'il était devenu sincère sur leur compte.

La conversation de M. Poitevin, le spectacle de son bon sens absolument pur de toute exagération causée ^ar rimagitiation, ses idées sur les femmes, ses con- seils sur la toilette m'ont été fort utiles. Je crois que ce pauvre Poitevin avait 1200 fr. de rente et une place de 1500 fr. Avec cela, c'était l'un des jeunes gens les mieux mis à Paris. }l est vrai qu'il ne sortait jamais

(1) Alberte de Rubempré.

(2) Lolo (Note de R. Colomb) Voir page 287 une lettre de Beyle il est question de M. Lolot. »

f

16 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

sans une préparation de deux heures et demie. EnGr il avait eu pendant deux mois, je crois, comme pag sade, la n^arquise desR...,à laquelle plus tardj't eu tant d'obligations, que je me suis promis dix foi d'avoir, ce que je n'ai jamais tenté, en quoi j ai eu torl Elle me pardonnait ma laideur et je lui devais bie d'être son amant. Je verrai à acquitter cette dette mon premier voyage à Paris; elle sera peut-être d'au tant plus sensible à mon attention que la jeuness nous a quittés tous deux. Au reste, je me vante peul être, elle est fort sage depuis dix ans, mais par force selon moi.

Enfin, abandonné par madame D., sur laquelle j devais tant compter, je dois la plus vive reconnais sance à la marquise.

Ce n'est qu'en réfléchissant pour être en éts d'écrire ceci que je débrouille à mes yeux ce qui s passait dans mon cœur en 1821. J'ai toujours véc et je vis encore au jour le jour et sans songer nulle ment à ce que je ferai demain. Le progrès du temp n'est marqué pour moi que par les dimanches, o ordinairement je m'ennuie et je prends tout mal. J n'ai jamais pu deviner pourquoi. En 1821, à Parig les dimanches étaient réellement horribles pour moi Perdu sous les grands marronniers des Tuileries, î majestueux à cette époque de Tannée, je pensais Métilde, qui passait plus particulièrement ces jour nées-là chez l'opulente Madame Traversi, cette fu neste amie qui me haïssait, jalousait sa cousine et lu avait persuadé, par elle et par ses amis, qu'elle s déshonorerait parfaitement si elle me prenait pou amant.

plongé dans une sombre rêverie tout le temps qu

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 17

je n'étais pas avec mes trois amis, Lussinge, Barot et Poitevin, j& n'acceptais leur société que par dis- traction. Le plaisir d'être distrait un instant de ma douleur ou la répugnance à en être distrait dictaient toutes mes démarches. Quand l'un de ces messieurs me soupçonnait d'être triste, je parlais beaucoup, etil m' arrivait de dire les plus grandes sottises, et de ces choses qu'il ne faut surtout jamais dire en France, parce qu'elles piquent la vanité de l'interlocuteur. M. Poitevin me faisait porter la peine de ces mots-là au centuple.

J'ai toujours parlé infiniment trop au hasard et sans prudence, alors ne parlant que pour soulager un ins- tant une douleur poignante, songeant surtout à évi- ter le reproche d'avoir laissé une affection à Milan et d'être triste pour cela, ce qui aurait amené sur ma maîtresse prétendue des plaisanteries que je n'aurais pas supportées, je devais réellement, à ces trois êtres parfaitement purs d'imagination, paraître fou. J'ai su, quelques années plus tard, qu'on m'avait cru un hommelextrêmement affecté. Je vois, en écrivantceci, que si le hasard, ou un peu de prudence, m'avait fait chercher la société des femmes, malgré mon âge, ma laideur, etc., j'y aurais trouvé des succès et peut-être des consolations. Je n'ai eu une maîtresse que par hasard, en 1824, trois ans après. Alors seulement le souvenir de Métilde ne fut plus déchirant. Elle de- vint pour moi comme un fantôme tendre, profondé- ment triste, et qui, par son apparition, me disposait souverainement aux idées tendres, bonnes, justes, in- dulgentes.

Ce fut pour moi une rude corvée, en 1821, que de retourner pour la première fois dans les maisons

% 2.

1

i8 SOUVENIRS D^ÉGOTISME *

Ton avait eu des bontés pour moi quand j'étais a la i cour «de Napoléon (1). Je difTérais, je i^nvoyais sans : cesse. Enfin, comme il m'avait bien fallu serrer la main des amis que je rencontrais dans la rue, on sut ma présence à Paris ; on se plaignait de la négligence.

Le comte d'Argout, mon camarade quand, nous étions auditeurs au Conseil d'Etat, très brave, travail- leur impitoyable, mais àfins nul esprit, était pair de France en 1821 ; il me donna un billet pour la salle des pairs, Ton instruisait le procès d'une quantité de pauvres sots imprudents et sans logique. On ap- pelait, je crois, leur afîaire, la conspiration du 19 ou 29 août. Ce fut bien par hasard que leur tête ne tomba pas. Là, je vis pour la première fois M.Odilon Barot, petit homme à barbe bleue. Il défendait, com- me avocat, un de ces pauvres niais qui se mêlent de conspirer, n'ayant que les deux tiers ou les trois quarts du courage qu'il faut pour cette action sau- grenue. La logique de M. Odilon Barot me frappa. Je me tenais d'ordipaire derrière le fauteuil du chan- celier M. d'Ambray, à un pas ou deux. II ilie sem- bla qu'il conduisait tous ces débats avec assez d'hon- nêteté pour un noble (2).

C'était le ton et les manières de M. Petit, le maître de rhôtel de Bruxelles, mais avec cette différence que M. d'Ambray avait les manières moins nobles. Le lendemain, je fis l'éloge de son honnêteté chez Mme la comtesse Doligny (3). se trouvait la mal-

(i) Thère (là) détail de ces sociétés. {Note de Beyle).

(2) Ici description de la Chambre des Pairs (Note de Beyle), La description est restée en blanc .

(3) Comtesse Beugnot. Beyle lui dédia son premier ou- vrage : Vie de Haydn^ de Mozart et de Méfasiase, (1814).

BOUfENIirS D'ÉGOTISMâ 19

tresse de M. d'Ambray, une grosse femme de trente- six ans, très fraîche; elle avait l'aisance et la tour- tnure de Mlle Cpntat dahs ses dernières années. (Ce* fut une actrice inimitable; jeTavais beaucoup suivie en 1803, je crois) (1).

J'eus tort de ne pas me lier avec cette maîtresse de M. d'Ambray ; ma folie avait été pour moi une dis- ^ tinction à ses yeux. Elle me crut d'ailleurs l'amant ou un des amants de Mme Doligny. j'aurais trouvé le remède à mes maux, mais j'étais aveugle.

Je rencontrai un jour, en ^sortant de la Chambre des pairs, mon cousin. Monsieur le baron Martial Daru. Il tenait à son titre; d'ailleurs le meilleur homme du monde, mon bienfaiteur, le maître qui m'avait appris, à Milan, en 1800, et àCrunswick, en 1807, le peu que je sais dans l'art de me conduire avec lesfertimes.

Il en a eu vingt-deux en sa vie, et des plus jolies, toujours ce qu'il y avait de*mieux dans le lieu *il se tt*buvait. J'ai brûlé les» portraits, cheveux, let- tres, etc.

Comment! vous êtes à Paris, et depuis quand?

Depuis trois jours.

Venez demain, mon frère sera bien aise de vous voir...

Quelle fut ma réponse à l'accueil le plus aimabla, a le plus amical? Je ne suis allé voir ces; excellents pa- rents que six ou huit ans pluis tard. Et la vergogne de n'avoir pas paru chez mes bienfaiteurs a fait que je n'y suis pas allé dix fois ^'usqu'à leur mort préma- turée. Vers 1829, mourut l'aimable Martial Daru.

(1) Voir Journal^ p. 129.

SO SOUVENIRS D*ÉGOTISME

Quelques mois après, je restai immobile dans mon café de Rouen, alors au coin de la rue du Rempart, en trouvant dans mon journal l'annonce de la mort de M. le comte Daru. Je sautai dans un cabriolet, la larme à l'œil, et courus au numéro 81 de la rue de Grenelle. Je trouvai un laquais qui pleurait, et je pleurai à chaudes larmes. Je me trouvais bien ingrat; je mis le comble à mon ingratitude en partant le soir même pour l'Italie, je crois; j'avançai mon départ; je serais mort de douleur en entrant dans sa maison. aussi il y avait eu un peu de la folie qui me ren- dait si baroque en 1821.

CHAPITRE III

21 juin i832.

L'amour me donna, en 1821, une vertu bien co- mique : la chasteté.

Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me trouvant soucieux,, arrangè- rent une délicieuse partie de filles. Barot, à ce que j'ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce genre de plaisir assez difficile. Une femme n*est femme pour lui qu'une fois : c'est la pre- mière. Il dépense trente mille francs de ses quatre- vingt-mille, et, de ces trente-mille, au moins vingt mille en filles.

Barot arran^a donc une soirée avec Mme Petit, une de ses anciennes maîtresses à laquelle, je crois, il venait de prêter de l'argent pour prendre un éta- blissement {to raise a brothel), rue du Cadran, au coin de la rue Montmartre, au quatrième.

Nous devions avoir Alexandrine six mois après entretenue par les Anglais les plus riches alors débutante depuis deux mois. Nous trouvâmes, vers

é

22 . SOUVENIRS d'ÉGOTISME

les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au quatrième étage, du vin de Champagne frappé de glace, du punch chaud... Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller; chargée par qui? je l'ai oublié. Mais il fal- lait que ce fût une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la partie qu'on lui avait donné vingt francs. Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C'était une fille élancée, de dix- sept à dix-huit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j'ai retrouvés dans le portrait de la du- chesse d'Urbin, par le Titien, à la galerie de Flo- rence (1). A la couleur des cheveux près, Titien a fait son portrait. Elle était donc formée, timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues de- vinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui offre un verre de Champagne qu'elle refuse et disparaît avec elle. Mme Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons qu'elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable, Poitevin l'enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revient tout pâle.

A vous. Belle (sic). Honneur à l'arrfc^ant! s'é- cria-t-on.

Je trouve Alexanflrine siïTunlit, un peu fatiguée, presque dans le costume et pf écisém^nt dans la posi- tion de la duchesse d'Urbin, du Titien.

Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavar- dons. Bientôt, je retrouverai le feu de ma jeunesse.

Elle était adorable, je n'ai peut-être rien vu d'aussi

(1) A la Tribuna.

t •■

SOUYEl^IRS d'ÉGOTISME 23

joli. II n'y avait point trop de libertinage, excepté dans lès yeux qui, peu à peu, redevinrent pleins de folie, et, si l'on veut, dfe passion.

Je la manquai parfaitement, fiasco complet. J'eus recours à un dédommagement, elle s'y prêta. Ne sa- chant trop que faire, je voulus revenir à ce jeu de main qu'elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis quelques mots assez jolis pour ma position, et je sor- tis.

A. peine Barot m'eut-il succSdé que nous enten- dîmes des éclats de rire qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu'à nous. Tout à coup, Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot ^ous amena Alexandrine dans le simple appareil

D'une beauté qi)*oà vient d'arracher au sommeil.

Mon admiration pour Belle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je l'imiterai ; je viens me forti- fier avec du Champagne.

L'éclat de rire dura dix minutes ; Poitevin se rou- lait sur le tapis. L'étonnement exagéré d' Alexan- drine était impayal)le, c'était pour la première fois que la pauvre fille était manquee. 4

Ces messieurs voulaient me persuader que je mourrais de honte, et que c'était le moment le plus malheureux de ma vie. J'étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l'idée de Metilde m'avait saisi en. entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.

Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les fiJlQR. Et la première après la charmante . Alexandrine, ce fut en octobre ou en novembre 1827, étant pour lors au désespoir.

24 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

J'ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu'elle eut un mois après, et toujours j'ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.

De ce moment, je passais pour Babillan (1) auprès des trois compagnons de vie que le hasard m'avait donnés. Cette belle réputation se répandit dans le monde, et, peu ou beaucoup, m'a duré jusqu'à ce que Mme Azur ait rendu compte de mes faits et ges- tes. Cette soirée augmenta beaucoup ma liaison avec Barot, que j'aime encore et qui m'aime. C'est peut- être le seul Français dans le château duquel je vais passer quinze jours avec plaisir. C'est le cœur le plus franc, le caractère le plus net, l'homme le moins spi- tuel et le moins instruit que je connaisse. Mais dans ces deux talents: celui de gagner de l'argent, sans jamais jouer à la Bourse, et celui de lier connaissance avec une femme qu'il voità lapromenadeou au spec- tacle, il est sans égal, dans le dernier surtout.

C'est que c'est une nécessité. Toute femme qui a eu des bontés pour lui devient comme un homme.

Un soir, Mélilde me parlait de Mme Bignami, son amie. Elle me conta d'elle-même une histoire d'a- mour fort connue, puis ajouta: « Jugez de son sort; chaque soir, son amant, se sortant de chez elle, al- lait chez une fille.»

Or, quand j'eus quitté Milan, je compris que cette phrase morale n'appartenait nullement à l'histoire de Mme Bignami, mais était un avertissement moral à mon usage.

En effet, chaque soirée, après avoir accompagné

{!) Voir ilrmance.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 25

Métilde chez sa cousine, Mme Traversî, à laquelle j'avais refusé gauchement d'être présenté, j'allais fi- nir la soirée chez la charmante et divine comtesse Kassera. Et par une autre sottise, cousine germaine de celle que fis avec Alexandrine, je refusai une fois d'être l'amant de cette jeune femme, la plus aimable peut-être que j'aie connue, tout cela pour mériter, aux yeux de Dieu, que Métilde m'aimât. Je refusai, avec le même esprit et pour le même motif, la célèbre Vigano qui, un jour, comme toute sa cour, des- cendait l'escalier, et parmi les courtisans était cet homme d'esprit, le comte de Saurin, laissa passer tout le monde pour me dire :

Belle, on dit que vous êtes am^reux de moi?

On se trompe, répondis-je d'un grand sang- ^roid, sans même lui baiser la main.

Cette action indigne, chez cette femme qui n'avait que de la tête, m'a valu une haine implacable. Elle ne me saluait plus quand, dans une de ces rues étroites de Milan, nous nous rencontrions tête-à- tête.

Voilà trois grandes sottises jamais je ne me pardonnerai la comtesse Kassera (aujourd'hui, c'est la femme la plus sage et la plus réputée du pays).

CHAPITRE IV

Voici une autre société, contraste avec celle du chapitre précédent.

En 1817, rhomme que j'ai le plus admiré à cause de ses écrits, le seul qui ait fait révolution chez moi, M. le comte de îtracy, vint me voir à Thôtel d'Italie, place Favart. Jamais je n'ai été aussi surpris. J'ado- rais depuis douze ans l'Idéologie de cet homme qui sera célèbre un jour. On avait mis à sa porte .un exemplaire de V Histoire de la Peinture en Italie.

Il passa une heure avec moi. Je l'admirais tant que probablement je fis fiasco par excès d'amour. Jamais je n'ai moins songé àavoir de l'esprit ou à être agréa- ble. En ce temps-là, j'apprQchais de cette vaste intel- ligence, je la contemplais, étonné; je lui demandais des lumières. D'ailleurs, je ne savais pas encore avoir de l'esprit. *

Cette improvisation d'un esprit tranquille ne m'est venue qu'en 1827.

M. Destutt de Tracy, pair de France, membre de l'Académie, était un petit vieillard remarquablement bien fait et 4 tournure élégante et singulière. Sous prétexte qu'il est aveugle, il porte habituellement une visière verte. Je l'avais vu recevoir à l'Académie

SOUVENIRS p'ÉGOTISME «7

ff

par M. àe Ségur, qui lui dit des sottises au nom du despotisme impérial c'était en 1811 (1), je crois. Quoique attaché à la cour', je fus profondément dé- goûté. Nous allons tomber dans la barbarie mili- taire, nous allons devenir des général Grosse, me disais-je (2).

M. de Tpacy, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, avait une manière de parler qui était l'antipode de ses écrits. Sa conver- sation était toute en aperçus fins et élégants ; il avait horreur d'un mot énergique comme d'un jurement, et il écrit comme un maire de campagne. La simplicité énergique qu'il me semble que j'avais dans ce temps- ne dut guère lui convenir. J'avais d'énormes favo- ris noirs dont M"» Doligny ne me fit honte qu'un an plus tard. Cette tête de boucher italien ne parut pas trop convenir à l'ancien colonel du règne de Louis XVL

M. de Tracy n'a jamais voulu permettre qu'on fît son portrait. Je trouve qu'il ressemble au pape Cor- sini Clément tel qu'on le voit à Sainte-Marie-Majeure, Qans la chapelle à gauche en entrant.

(IJ M. de Tracy fut reçu à TAcadémie en 1808 il rempla- çait Cabanis.

(2)-- Ce général, que je voyais chez madame la comtesse Dani, était un des sabreurs les plus stupides de la garde impériale c'est.* beaucoup dire. Il avait l'accent provençal et brûlait surtout de sabrer les Français ennemis de l'homme qui lui donnait la pâture. Ce caractère est devenu ma bête noire, telle* ment que le soir de la bataille de la Moskowa, voyant à quel- ques pas les tentes de deux ou trois généraux de la garde, il - m'échappa de dire : c Ce sont des insolents de (mot illisible) ! » propos qui faillit me perdre. (Note de Beyle).

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S8 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

Ses manières sont parfaites, quand il n'est pas dominé par une abominable humeur noire. Je n'ai deviné ce caractère qu'en 1822. C'est un vieux don Juan il prend de l'humeur de tout ; par exemple, dans son salon, M. de La Fayette était un peu plus grand homme que lui (même en 1821). Ensuite, ces Français n'ont pas apprécié l'Idéologie et la Logique, M. de Tracy n'a été appelé à l'Académie par ces petits rhéteurs musqués que comme auteur d'une bonne grammaire et encore durement injuriée par ce plat Ségur, père d'un fils encore plus plat (M. Philippe, qui a écrit nos malheurs de Russie pour avoir un cordon de Louis XVIII). Cet infâme Philippe de Ségur me servira d'exemple pour le caractère que j'abhorre le plus à Paris : le ministériel fidèle à l'honneur en tout, excepté les démarches décisives dans une vie (1).

Dernièrement, ce Philippe a joué envers le minis- tre Casimir Périer (voir les Débats, mai 1832) le rôle qui lui avait valu la faveur de ce Napoléon qu'il déserta si lâchement, et ensuite la faveur de Louis XVIII, qui se complaisait dans ce genre de gens bas. II compre- nait parfaitement leur bassesse, la rappelait par des mots fins au moment ils faisaient quelque chose de noble. Peut-être l'ami de Favras qui attendit la nouvelle de sa pendaison pour dire à un de ses gen- tilshommes : c Faites-nous servir », se sentait-il ce caractère. Il était bien homme à s'avouer qu'il était un infâme et à rire de son infamie.

Je sens bien que Je terme infâme est mal appliqué, mais cette bassesse à la Philippe Ségur a été ma bête

(1) M. Rod a-t-il pris que le comte de Ségur eut d'agréa- bles relations avec Beyle? Voir Stendhal, p. 41.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 29

noire. J'estime et j'aime cent fois mieux un simple galérien, un simple assassin qui a eu un moment de faiblesse et qui, d'ailleurs, mourait de (1) habi- tuellement. En 1828 ou 26, le bon Philippe était occupé à faire un enfant à une veuve millionnaire qu'il avait séduite et qui a l'épouser (Madame G..f...e, veuve du pair de France). J'avais dîné quel- quefois avec le général Philippe de Ségur à la table de service de l'empereur. Alors, le Philippe ne parlait que de ses treize blessures, car l'animal est brave.

Il serait un héros en Russie, dans ces pays à demi- civilisés. En France, on commence à comprendre sa bassesse. Mesdames Garnett(rue Duphot, n°12) vou- laient me mener chez son frère, leur voisin, n** 14, je crois, ce à quoi je me suis toujours refusé à cause de Thistorien de la campagne de Russie.

M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies à Saint-Cloud en 1811, quand j'y étais, mourait de chagrin de n'être pas duc. A ses yeux c'était pis qu'un malheur, c'était une inconvenance

Toutes ses idées étaient vaines ^ mais il en avait beaucoup et sur tout. Il voyait chez tout le monde partout de la grossièreté, mais avec quelle grâce n'exprimait- il pas ses sentiments ?

J'aimais chez ce pauvre homme l'amour passionné que sa femme avait pour lui. Du reste, quand je lui parlais, il me semblait avoir affaire à un Lilliputien.

Je rencontrais M. de Ségur, grand maître des cé- rémonies de 1810 à 1814, chez les ministres de Na- poléon. Je ne l'ai plus vu depuis la chute de ce grand

(1) En blanc dans le manuscrit.

3.

30 SOUVENIRS D'ÉGOTISME

homme^ dont il fut une des faiblesses et un des * malheurs.

Même les Dangeau de la cour de l'Empereur, et il y en avait beaucoup, par exemple mon ami le baron Martial Daru, même ces gens-là ne purent s'empêcher de rire du cérémonial inventé par M. le comte de Ségur pour le mariage deNapoléon avec Marie-Louise d'Autriche, et surtout pour la première entrevue. . Quelque infatué que Napoléon fût de son nouvel uni- forme de roi, il n'y put pas tenir, il s'en moqua avec Duroc, qui me le dit. Je crois que rien ne fut exécuté de ce labyrinthe de petitesses. Si j'avais ici mes pa- piers de Paris je joindrais ce programme aux présentes balivernes sur ma vie. C'est admirable à parcourir, on croit lire une mystification.

Je soupire en 1832 en me disant; « Voilà cependant jusqu'où la petite vanité parisienne avait fait toucher un Italien : Napoléon ! »

en étais-je ?.., Mon Dieu, comme ceci est mal écrit !

M. de Ségur était surtout sublime au Conseil d'État. Ce Conseil était respectable; ce n'était pas, en 1810, un assemblage de cuistres (1832), de Cousin, de Jac- queminot, de .... (IL et d'autres plus obscurs encore.^

Napoléon avait réuni, dans son Conseil, les cin- quante Fnançais les moins bêtes. II y avait des sections. Quelquefois la section de la guerre (où j'étais apprenti sous l'admirable Gouvion de Saini- *' Cyr) avait affaire à la section de l'Intérieur que M. de ^ Ségur présidait quelquefois, je ne sais comment, je

(1) En blanc dans le manuscrit.

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SOUVBmfes D*ÉGOTISME '31

crois durant Tslbsence de la maladie dijb vigoureux Regnault (comte de Saint-Jean-d'Angély),;

Dans les affaires difficiles, par exemples, -celle delà levée des gardes d'honneur en Piémont^ dont je fus un des petits rapporteurs, l'élégant, le parfait M. de Ségur, ne trouvant aucune idée, avançait son fau- teuil ; mais c'était par un mouvement incroyable de comique, en le saisissant entre les cuisses écartées.

Après avoir ri de son impuissance, je me disais : c Mais n'est-ce point moi qui ai tort ? C'est le célèbre ambassadeur auprès de la Grande-Catherine, qui vola sa plume à l'ambassadeur d'Angleterre (1). C'est l'historien de Guillaume II ou III (2) (je ne me rappelle plus lequel, l'amant de la Lichtenau pour laquelle Benjamin Constant se battait). »

'J'étais sujet à trojp respecter dans ma jeunesse. Quand mon imagination s'emparait d'un homme, je restais stupide devant lui :f adorais ses défauts.

Mais le ridicule de M. de Ségur guidant Naipoléon se trouva, à ce qu'il paraît, trop fort pour ma galli- bility^

Du reste, au comte de Ségur, grand maîtredes cé- rémonies (fen cela bien différent de Philippe), on eût pu demander tous les procédés délicats et même dans le genre femme s'avançantjusquesàl'héroisme.Ilavait ^aussi des mots délicats'et charmants, mais il ne fallait pasquils s'élevassentau dessus d^lataillelilIiputienAe de ses idées.

J'ai eu le plus grand tort de ne pas cultiver cet aS-

(1) M. de Ségur eut beaucoup de succès à la cour de Russie - succès diplomatiques et succès littéraires.

(2) Il s*agit de Frédéric-Guillaume 11.

32 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

mable vieillard de 1821 à 1830 ; je crois qu'il s'est éteint en même temps que sa respectable femme. Mais j'étais fou, mon horreur pour le vil allaitjusqu'à la passion au lieu de m'en amuser, comme je fais au- jourd'hui des actions de la cour de (1).

M. le comte de Ségur m'avait fait faire des compli- ments en 1817, à monrelour d'Angleterre, sur /îome, Naples et Florence^ brochure que j'avais fait mettre à sa porte.

Au fond du cœur, sous le rapport moral, j'ai tou- jours méprisé Paris. Pour lui plaire, il fallait être, comme M, de Ségur, le grand maître.

Sous le rapport physique, Paris ne m'a jamais plu. Même vers 1803, je l'avais en horreur comme n'ayant pas de montagnes autour de lui. Les monta- gnes de mon pays (le Dauphiné), témoins des mou- vements passionnés de mon cœur, pendant les seize premières années de ma vie, m'ont donné là-dessus un bias (pli, terme anglais) dont jamais je ne pus re- venir.

Je n'ai commencé à estimer Paris que le 28 juillet 1830. Encore le jour des Ordonnances, à onze heures du sotr, je me moquais du courage des Parisiens et de la résistance qu'on attendait d'eux, chez le comte Real. Je crois que cet homme si gai et son héroïque * fille, madame la baronne Lacuée, ne me l'ont pas en- core pardonné.

Aujourd'hui, j'estime Paris. J'avoue que pour le courage il doit être. placé au premier rang, comme pour la cuisine, comme pour Vesprit. Mais il ne m'en séduit pas davantage poiir cela. Il me semble

(1) Rome, sans doute.

SOUVENIRS D'ÉGOTISME 33 '

qu'il y a toujours de la comédie dans sa vertu. Les jeunes gens nés à Paris de pères provinciaux et à la mâle énergie, qui est celle de faire leur fortune, me semblent des êtres étiolés j attentifs seulement à Tapr parence extérieure de leurs habits, au bon goût de leur chapeau gris^ à la bonne tournure de leur cravate, comme MM. Féburier, Viollet-le-Duc, etc. Je ne conçois pas un homme sans un peu de mâle énergie, de constance et de profondeur dans les idées, etc. Toutes choses aussi rares à Paris que le tour grossier ou même dur.

Mais il faut finir ici ce chapitre. Pour tâcher de ne pas mentir et de ne pas cacher mes fautes, je me suis imposé d'écrire ces souvenirs à vingt pages par séance comme une lettre. Après mon départ, on imprimera sur le manuscrit original. Peut-être ainsi parviendrai- je à la véracité, mais aussi il faudra que je supplicie lecteur (peut-être ce matin dans lamaison voisine) de me pardonner mes terribles digressions.

CHAPITRE V

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23 juin 1832. Mero.

Je m'apçrçois en 1832 en général, ma philoso- phie est du joàr j'écris, j'en étais bien loin en 1821 je vofe donc que j'ai été un mezzo-termine entre Jla grossièreté énergique du général Grosse, du comte Regnault de St-Jean-d'Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu étroites de M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de Thôtel'de Bru- xelles, etc. '

Parla bassesse seule j'ai été étranger aux extrêmes que je me donne.

Faute de savoir faire, faute d'industrie, comme me disait, à propos de mes livres et de l'Institut, M. Delé- cluze, des Z^ô'ôafe, j'ai manqué cinq pu six occasions de la plus grande fortune politique, fmancière^ou littéraire. Par hasard, tout cela est venu successive- m^t frapper à ma porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et mélancolique (toute vanité à part, exactement pareille à celle de Jacques de As y ou like it) est devenue un si grand plaisir pour moiy que quand un ami m'abordei je donnerais un

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SOUVENIRS d'ÉGOTISBIÉ ' 3$

boulet pour qu'il ne m'adressât pas la parole. La vue seule de quelqu'un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu'il faut que je pense à ' le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l'avance. J'adore, au contraire, rencontrer des amis le soir en ; société, le samedi chez M. Cuvier, le dimanche chez M. deTracy, le mardi chez madame Ancelot,* lemer^ credi chez le baron Gérard, etc..

Un homme doué d'un peu de tact s'aperçoit facile* ment qu'il me contrarie en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est un peu sensible à mon mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort.

De mon bonheur à me promener fièrement dans une ville étrangère, je suis arrivé depuis une heure et je suis sûr de n'être connu de personne^ Depui« quelques annéesce bonheur commence à me manquer. Sans le mal de mér j'irais voyager en Amérique. Me croirait-on? Je porterais un masque, je changerais.de nom avec délices. Les mille et une nuits que j'adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l'anneau d'Angélique ; mon souverain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond et de me pro- mener ainsi dans Paris.

Je viens de voir, en feuilletant, que j'en étais à M. de Tracy.

M. de Tracy, fils d'une veuve, est vers 176S (1) avec trois cent mille francs de rente. Son hôtel était rue de Tracy, près la rue Saint-Martin.

Il fit le négociant sans le savoir, comme une foule de gens riches de 1780. SJ. deTracy fit sa rue et y

(1) Antoiae-Louis-Glaude Destutt, comte de Tracy, naquit en 1754 et mourut en 1836.

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36 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

perdit2ou 300,000fr. et ainsi de suite. De façonqueje crois bienqu'aujourd'huicethomme (si aimablequand, vers 1790, il était Tamant de Mme de Prasiin), ce profond raisonneur a changé ses trois cent mille li- vres de rente en trente au plus.

Sa mère, femme d'un rare bon sens, était tout à fait de la cour ; aussi, à vingt-deux ans, ce fils fut colonel et colonel d'un régiment il trouva parmi les capitaines un Tracy, son cousin, apparemment * aussi noble que lui, et auquel il ne vint jamais dans l'idée d'être choqué de voir cette poupée de vingt- deux ans venir commander le régiment il ser- vait.

Cette poupée qui, me disait plus tard Mme de Tracy, avait des mouvements si admirables, cachait cepen- dant un fond de bon sens. Cette mère, femme rare, ayant appris qu'il y avait un philosophe à Strasbourg (et remarquez, c'était en 1780, peut-être, non pas un philosophe comme Voltaire, Diderot, Raynal) ayant appris, dis-je, qu'il y avait à Strasbourg un philoso- phe qui analysait les pensées de Thomme, images ou signes de tout ce qu'il a vu, de tout ce qu'il a senti, comprit que la science de remuer ces images, si son fils l'apprenait, lui donnerait une bonne tête.

Figurez-vous quelle tête il devait avoir en 1785 : un fort joli jeune homme, fort noble, tout à fait de la cour, avec trois cent mille livres de rente.

Mme la marquise de Tracy lit placer son fils dans l'artillerie, ce qui, deux ans de suite, le conduisit à Strasbourg. Si jamais j'y passe, je demanderai quel étaiit l'Allemand philosophe célèbre là, vers 1780.

Deux ans après, M. de Tracy était àRethel, je crois, avec son régimentqui, ce me semble, était de dragons,

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 37

xîhose à vérifier sur Talmanach Royal du temps (1).

M. de Tracy ne m'a jamais parlé de ces citrons ; j'ai su leur histoire par un autre misanthrope, un M. Jacquemont, anjcien moine, et, qui plus est, homme da plus grand mérite. Mais M. de Tracy m'a dit beaucoup d'anecdotes sur la première France réfor- mante, M. de Lafayette y commandait en chef (2).

Une haute taille et, en haut de ce grand corps, une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte d'une perruque à cheveux courts, mal faite ; cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boi- tant un peu et .s'appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui l'appelait : moucher Mon- sieur, avec un son de voix enchanteur, était le. géné- ral de Lafayette en 1821, et tel nous l'a montré le Gascon Scheffer dans son portrait fort ressemblant.

Ce cher Monsieur de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois, le malheur de»M. de Tracy. Ce n'est pas que M. de Lafayette eût été bien avec sa femme, ou qu'il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur, c'est tout simplement que Tadmiration sin- cère et jamais jouée ou exagérée de Mme de Tracy pour M. de Lafayette constituait trop évidemment celui-ci le preipier personnage du salon.

Quelque neuf que je fusse en 1821 (j'avais toujours vécu dans les illusions de l'enthousiasme et des pas- sions) je^distinguai cela tout seul.

Je sentis aussi, sans que personne m'en avertit, que M. de Lafayette était tout simplement un héros

(1) Ici un blanc, et.en marge, cette simple note: les citrons,

(2) Ici une demi-page blanche. Puis vient ex abvujpto le portrait de M. de La Fayette.

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38 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

de Plutarque. Il vivait au jour le jour, sans trop d'es- prit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se présentait.

En attendant, malgré son âge (né en 1757, comme son camarade du jeu de Paume, Charles X), unique- ment occupé de serrer par derrière le jupon de quel- que jolie fille [vulgo prendre le c) et cela souvent et sans trop se gêner.

En attendant les grandes actions qui ne se présen- tent pas tous les jours et roccasioa.de serrer les ju- pons des jeunes femmes qui ne se trouve guère qti'à minuit et demi, quand elles sortent, M. de Lafayette expliquait sans trop d'inélégance te lieu commun de la garde nationale. Ce goi^vernement est bon, et c'est celui, le seul, qui garantit au citoyen la sûreté sur la grande route, l'égalité devant le juge, et un juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passa- bles, une juste protection à l'étrahger. Ainsi ai^ran- gée, 1^ chose n'e§t pas trop compliquée. *

, Il faut avouer qu'il y a loin d'un tel homme à M. de Ségur, le grand maître ; aussi la France, et Paris surtout, sera-Ml exécrable chez la postérité pour n'avoir pas Reconnu le grand homme.

Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j'ajouterai à Lord Brougham, à Mon]^, à Canova, à JElossini, je reconnus sur-le-champ la grandeur de M. de Lafayette et j'en suis resté là. Je l'ai vu dans les journées de Juillet avec la chemise trouée ; il a accu%lli tous les intrigants, tous les sote, tout ce qui ' a voulu faire de l'emphase. Il m'a moins bien ac- cueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m'est pas plus venu dans l'idée de me fâcher ou de moins la

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{ SOUVENIRS D^GOTISME Jl^ 39

yénérer qu'il me ^'^èht dans l'idée de blasphémeV coiilre le soleil lorsqu*il se couvre d'un nuage.

M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixabte- quinze ans, a le même défaut que raoi : il se pas- * sionne pour une jeune Portugaise de dix-huît ans qui arrive dahs le salon de M°^® de Tracy, elle est* l'aînée de ses pelites-fiUes, M^'^^ Georges Lafayette, de Lasteyrie, de Maubourg; il se figure qu'elle le distingue, it ne songe qu'à elle, et ce .qu'il y a de. plaisant, c'est que souvent il d raison de se figurer. Sa gloire européenne, TéléganCe foncière de ses dis-» cours, malgré leur apparente simplicité, ses yeux qui s'animent dès qu'ils se trouvent à un pied d'une jolie poitrine, tout con'eourt à lui faire' passer gaiement ses dernières années, au grand scandale des femmes de trente-cinq ans, M^^ la marquise de M...n,.r (C.,.-' S..1), M"^° de P.rr.t et autres, qni viennent dans ce salon.

Tout cela ne conçoit pas que l'on soit aimable au- trement qu'avec les petits mots fins de ]\l. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M. Benjamin €ons- tant. ' '

M. de Lafayette est ^extrêmement poli et même affectueux pour ^tout le monde, mais poli comme un rôi. C'est ce que je disais à M™® de Tfacy, qui se fâcha autant que la grâce incarnée peut se fâcher, mais elle comprit peut-être dès ce jour que la sim- plicité énergique de mes discours n'était pas la bê- tise de Dtmoyer, par exemple. C'était un brave libé- ral, aujourd'hui préfet moral de Moulins, le mieux , intentionné, le plus héroïque peut-être et l.e plus bête des écrivains libéraux. Qu'on m'en croie, moi qui suift de leur parti, c'est beaucoup dire. L'admiration

4 ) souvenirs.*d'égotisme

^obc-mouohe de M. Dunoyer, du rédacteur, du cen- seur et celle de deux ou trois autres de même fcyce environnait sans cesse le fauteuil du général qui, dès qu'il le pouvait, à leur grand scandale, les plan- tait là pour aller admirer de fort près, et avec des *yeux qui s'enflammaient, les jolies épaules de quel- que jeune femme qui venait d'entrer. Ces pauvres hom- mes vertueux (tous vendus depuis comme des (1)

au ministre Périer, 1832) faisaient des mines plai- santes dans leur abandon et je m'en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle amie (2). Mais il était con- venu qu'elle avait un faible pour moi.

« Il y a une étincelleen lui » , dit-elle un jour à une dame, de celles faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se plaignait à elle de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur haute vertu sans doute, mais du reste inca- pables de comprendre que deux et deux font quatre. La lourdeur, la lenteur, la vertu, s'alarmant de la moindre vérité dite aux Américains, d'un Dunoyer,

d'un d'un (3) est vraiment au delà de toute

croyance, c'est comme l'absence d'idées autres que communes d'un Ludovic Vitet, d'un Mortimer Ter- naux, nouvelle génération qui vint renouveler le salon Tracy vers 1828. Au milieu de tout cela M. de La Fayette était et est encore un chef de parti.

Il aura pris cette habitude en 1789. L'essentiel est de ne mécontenter personne et de se rappeler tou&

(1 j Eq blanc dans le manuscrit.

(2) Mme de Tracy.

(3) En blanc dans le manuscrit. *

SOUVENIRS d'ÉGOTISME il

les noms, ce en quoi il est admirable. L'intérêt d'un chef de parti éloigne che^ M. de La Fayette toute idée littéraire, dont d'ailleurs, je le crois assez inca- pable. C'est, je pense, par ce mécanisme qu'il ne sen- tait pas la lourdeur, tout l'ennui de M. Dunoyer et consorts.

J'ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott, et ses imitateurs, eussent commencé par là, mais, moi, j'abhorre la description matérielle. L'ennui de les faire m'empêche de faire des romans (1).

La porte d'entrée A donne accès à un salon de forme longue auquel se trouve une grande porte tou- jours ouverte à deux battants. On arrive à un salon carré assez grand avec une belle lampe en forme de lustre , et sur la cheminée une abominable petite pendule. A droite, en entrant dans ce grand salon, il y a un beau divan bleu sur lequel sont assises quinze jeunes filles de douze à dix-huit ans et leurs pré- tendants : M. Charles de Rémusat, qui a beaucoup d'esprit et encore plus d'affectation, c'est une copie du fameux acteur Fleury ; M. François de Gorcelles qui a toute la franchise et la rudesse républicaines.

Probablement il s'est vendu en 1831; en 1820, il publiait déjà une brochure qui avait le malheur d'être louée par M. l'avocat Dupin (fripon avéré et de moi connu comme tel dès 1827).

En 1821, MM. de Rémusat et de Corcelles étaient fort distingués et, depuis, ont épousé des petites-filles de M. de La Fayette. A côté d'eux paraissait un Gascon froid, M. S , peintre. C'est, ce me sem-

(1) Ici un plan d'une partie de l'appartement du comte de Tracy 38, rue d'Anjou-St-Honoré.

4.

42 9 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

ble, le menteur le plus effronté et la figure la plus ignoble que je connaisse. T

On mjassura dans le temps qu'il avait fait la cour à la céleste Virginie, l'aînée des petites-filles de . M. de La Fayette, et qui depuis a épousé le fils de E. Augustin Périer, le plus important et le plus em- pesé de mes compatriotes. ' Mlle Virginie, je crois, était la favorite de madame de Tracy.

A côté de l'élégant M. deHémusat, se voyaient deux figures de jésuites au regardJauxet oblique. Ces gens- étaient frères et avaient le privilège de parler des heui*es entières à M. te comte de Tracy. Je les adorai aveatoute la vivacité de mon âge en 1821 (j'avais vingt et un ans à peine pourla duperie du cœur). Les aya|it bientôt devinés, mon enthousiasme pour M. de Tracy souffrit un notable déchet.

L'aîné* de ces frères apublié une histoire sentimen- talisle de la conquête de l'Angleterre par Guillaume.- C'est M. X... de l'Académie des Inscriptions. Il a eu le n^érite de rendra leur véritable orthographe aux Clovis, Chilpéric et autres fantômes des premiers temps de notre histoire. Il a publié un livre moins sentimental sur l'organisation des communes en Francaen douze volumes. Son frère, bien plus jé- suite (pour le cœur et la conduite) quoique ultra li-

î béxal comme l'autre, devint préfet de Vesoul en 1830 et probablement s'est vendu à ses appointements, comme son patron M. G....t

f.- Un contraste parfait avec ces deux frères jésuites,

avec le comte iDunoyer, avec Rémusat, c'était le jeune

- Victor Jacquémont, qui depuis a voyagé dans l'Inde.

: ^ Victor était alors fort maigre, il a près de six pieds

' de haut, et, dans ce temps-là, il n'avait pas la moin-

il

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 43

dre logique, et en conséquence, était misanthrope, sous prétexte qu'il avait beaucoup d'esprit. M. Jac- quemont ne voulait pas se donner la peine de raison- ner. Ce vrai Français regardait à la lettre l'invitation à raisonner comme une insolence. Le voyage était . réellement la seule porte que lavanité laissât ouverte à la vérité. Du reste, je me trompe peut-être, Vi^or me semble un homme de la plus grande distinction, comme un connaisseur (pardonnez-moi ce mot) voit un beau cheval dans un poulain de quatre mois quia^ encore les jambes engorgées.

Il devint mon ami, et ce matin (1832) j'ai reçu une lettre qu'il m'écrit de Kachemyr, dans l'Inde.

Son cœur n'avait qu'un défaut, une envie basse et subalterne pour Napoléon (1).

Cette envie était du reste l'unique passion que j'ai jamais vue chez M. le' comte de Tracy. C'était avec des plaisirs indicibles que le vieux métaphysicien et le grand Victor contaient l'anecdote de la chasse aux lapin$ offerte par M. de Tayllerand à Napoléon*, alors» premier consul depuis six semaines, et songeant (2)- déjà h trancher du Louis XIV.

Victor avait le défaut de beaucoup aimer Mme de Lavenelle, femme d'un espion qui a 40,000 francs de rente et qui avait-charge de rendre compte aux Tui- leries des actions et propos du général Lafayette. Le

. (1) « Les louanges que j'entends chanter, pendant l'élégant .^îner du magistrat, M. Taylor, à Bonaparte, dieu de la Li- berté, me donnent des accès de jacobinisme et d'ultracisme.» V. Jacquemont, Journal, partie.

(2) Ici une page en blanc et cette note :

Les lapins de tonneau et les cochons au bois de Bou- logne. ' . .

44 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

comique, c'est que le général, Benjamin Constant et M. Brignon prenaient ce monsieur de Lavenelle pour confident de toutes leurs idées libérales.

Gomme on le voit d'avance, cet espion, terroriste en 93, ne parlait jamais que de marcher au château pour massacrer les Bourbons. Sa femme était si libertine,, si amoureuse de Thomme physique, qu'elle acheva de me dégoûter des propos libres en français. J'adore ce genre de conversation en italien ; dès ma première jeunesse, sous-lieutenant au de dragons, il m'a fait horreur dans la bouche de Mme Henriette, la femme du capitaine.

Cette Mme de Lavenelle est sèche comme un par- chemin et d'ailleurs sans nul esprit, et surtout sans passion^ sans possibilité d'être émue autrement que par les belles cuisses d'une compagnie de grenadiers défilant dans le jardin des Tuileries en culottes de Ca- simir blanc.

Telle n'était pas Mme Barigueyd'Hilliers, du même genre, que bientôt je connus chez Mme Beugnot. ' Telles n'étaientpas,à Milan, Mme Ruga etMmeAreci» En un mot, j'ai en horreur les propos libertins fran- çais, le mélange de l'esprit à l'émotion crispe mon mon âme, comme le liège que coupe un couteau of- fense mon oreille.

La description morale de ce salon est peut- être bien un peu longue, il n'y a plus que deux ou trois figures.

La charmante Louise Letort, fille du général Le- tort, des dragons de la garde, que j'avais beaucoup connu à Vienne en 1809. Mlle Louise, devenue de- puis si belle et qui, jusqu'ici, a si peu d'affectation dans le caractère et en même temps tant d'élévation.

wr-'

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 45

est née la veille ou le lendemain de Waterloo. Sa mère, la charmante Sarah Newton, épousa M.Victor de Tracy, fils du pair de France, alors major d'in- fanterie.

Nous rappelions barre de fer, c'est la définition de son caractère.

Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Na- poléon, il a eu le malheur de voir en toutes choses le mal.

Il y a huit jours (juin 1832) que le roi Louis-Phi- lippe a dissous le régiment d'artillerie de la garde na- tionale, dont M.Victor deTracy était colonel. Député, il parle souvent et a le mtlheur d'être trop poli à la tribune. On dirait qu'il n*ose pas parler net. Gomme son père, il a été petitement jaloux de Napoléon. Ac- tuellement que le héros est bien mort, il revient un peu, mais le héros vivait encore quand je débutai dans le salon de la rue d'Anjou. J'y ai vu la joie cau- sée par sa mort. Ses regards voulaient dire : Nous avions bien dit qu'un bourgeois devenu roi ne pou- vait pas faire une bonne fin.

J'ai vécu dix ans dans ce salon, reçu poliment, es- timé, mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C'est un des défauts de mon caractère. C'est ce défaut qui fait que je ne m'enprends pas aux hom- mes de mon peu d'avancement. Cela, bien convenu, malgré ce que ce général Uuroc m'a dit deux ou trois fois de mes talents pour le militaire. Je suis content dans une position inférieure, admirablement content surtout quand je suis à deux cents lieues démon chef, comme aujourd'hui.

J'espère donc que, si l'ennui n'empêche pas qu'on lise ce livre, on n'y trouvera pas de la rancune contre

46 SOUVENIRS d'ÉGOTISME ^

les hommes. On ne prend leur favetir qu'avec un cer- tain hameçon. Quand je veux m'en servir, je pêche une estime deux, mais bientôt Thameçon fatigue ma main. Cependant en 1814, au moment Napo-*

léon m'envoya dans la T division, Mme la Comtesse Daru, femme du ministre, me dit : « Sans cette mau- dite invasion, vous alliez être préfet de grande ville.» J'eus quelque lieu de croire qu'il s'agissait de Tou- ' louse.

J'oubliais un drôle de caractère de femme, je né- gligeai de lui plaire, elle se fit mon ennemie. Mme de Montcortin, grande et bien faite, fort timide, pares- seuse, tout à fait dominée jAr l'habitude, avait deux amants : l'un pour la ville, l'autre pour la campagne, aussi disgracieux l'un que l'autre. Cet arrangement

' a duré je ne sais combien d'années. Je crois que c'é- tait le peintre Scheffer^qui était l'amant de la campa- gne; l'amant de ville était M. le colonel, aujourd'hui général Carbonnel, qui s'était fait garde du corps dii général Lafayette. >

Un jour les huit ou dix nièces de Mme de Mont- cortin lui demandèrent ce qjie c'était que l'amour, elle répondit: C'est une Vilaine chose sa,le, dont on accuse quelque fois les femmes de chambre, et,quand elles en sont convaincues, on les chasse.

J'aurais faire le galant auprès de Mme Mont- cortin, cela n'était pas dangereux jamais je n'aurais

. réussi, car elle s'en tenait à ses deux hommes et avait une peur effroyable de devenir grosse. Mais je la re-

. gardais comme une chose et non pas comme un être.

. Elle se , vengea en répétant trois ou quatre fois par semaine que j'étais un être léger, presque fou. Elle faisait le thé, et il est très, vrai que, fort souvent, je

pu

SOUVENIRS d'jÊGOTISME ; 47

ne lui parlais qu'au moment elle m'offrait le thé.

La quantité des personnes, auxquelles il fallait de- mander de leu^js nouvelles en entrant dans ce salon me décourageait tout à fait.

Entre les quinze ou vingt petites-filles de M. de La# fayette ou leurs amies, presque toutes blondes au teint éclatant et à la figure commune (il est vrai que j'ar- rivais d'Italie) qui étaient rangées en bataille sur le divan bleu, il fallait saluer : *

Mme la comtesse deTracy, 63 ans; M. le comte de Tracy, 60'ans; le général Lafayette, et son fils Geor- ges Washington Lafayette (1).

Mme *de» Tracy, mon amie, M. Victor de Tracy, vers 1785 (Madame Sarah de Tracy, sa femme, jeune et brillante, un modèle de beauté délicate anglaise, un peu trop maigre) et deux filles,» mesdames Georges de Lafayette et de Laubépin. Il fallait saluer aussi M. de Laubépin, auteur, avec un moine qu'il nourrit, du Mémorial, Toujours pré- sent, il dit huit ou dix mots par soirée.

Je pris longtemps Mme Georges de Lafayette pour une religieuse que madjime de Tracy avait retirée chez elle par charité. Avec cette tournure, elle a des idées arrêtées avec aspérité comm^si elle était jan- séniste. Or, elle avait quatre ou cinq filles au moins; Mme de Maubourg, fille de M. Lafayette, en avait cinq ou six. Il m'a fallu dix ans pour les distinguer les unes des autres ; toutes ces figures blondes di- saient des choses parfaitement convenables, maisj pour moi, à dormir (Jebout, accoutumé que j'étais"

4

(1) Vrai citoyen des Etats-Unis d'Amérique, parfaitement* pur de toute idée nobiliaii^é. (Note de Beyle.)

ï

I

48 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

aux yeux parlants* et au caractère décidé des belles Milanaises, et plus anciennement à l'adorable simpli- cité des bonnes Allemandes j'ai été intendant à Sagan (Silésie) et à Brunswick.

M. de Tracy avait été l'ami intime du célèbre Caba- nis, le père du matérialisme, dont le livre : Rapport du physique et du moral, avait été ma bible à seize ^ ans. Madame Cabanis et sa fille, haute de six pieds et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce sa- lon. M. de Tracy me mena chez elle, rue des Vieilles- Tuileries, au diable ; j'en fus chassé par la chaleur. Dans ce temps-là, j'avais toute la àé\ÏQ.dXe^^Q italienne. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises suffisaient pour me donner un malaise affreux, et * presque me faire tomber. Qu'on juge de la chambre bien fermée avec un feu d'enfer.

Je n'insistais pas assez sur ce défaut physique ; le feu me chassa de chez madame Cabanis, M. de Tracy ne me Fa jamais pardonné. J'aurais pu dire un mot à à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là, j'étais gauche à plaisir et même un peu en ce temps-ci.

Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se ma- rier ; elle épousa un petit danseur avec une perruque bien soignée, monsieur Dupaty (1), prétendu sculp- teur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à che- val sur'une espèce de mulet.

Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beau- coup chez M. Dupaty. Ce pauvre cheval se mgrfon-

(2) Louis-Marie-Charles-Henri-Mercier Dupaty, 1771-i825. Beyle semble avoir deviné juste. Aujourd'hui, Dupaty est plus qu'oublié.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 49

dait dans un coin de l'atelier. M. Dupaty me faisait grand accueil comme écrivain sur l'Italie et auteur d'une histoire de la Peinture. Il était difficile d'être plus convenable, et plus vide de chaleur, d'imprévu, d'élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si propres, si convenables, c'est la sculpture.

M. Dupaty, si poli, était de plus très brave ; il au- rait dû rester militaire.

Je connus chez Mme Cabanis un honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage.

Le but unique de M. Thurot, professeur d»î grec, était d'être membre de l'Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme, qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque va- nité qui pouvait influer à mille lieues de distance sur sa nomination à l'Académie, était ultra libéraL

Cela nous lia d'abord, mais bientôt sa femme, bourgeoise à laquelle je ne parlais jamais que par force, me trouva imprudent.

Un jour, M. de Tracy et M. Thurot me demandè- rent ma politique, je me les aliénai tous deux par ma réponse :

« Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu'il n'avait pas en les rayant. Les trois quarts sont moTts, je les exilerais dans les départe- ments des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferai cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour l'effet moral, bivoua- queraient, du moins six mois de l'année. Tout émigré qui sortirait de serait impitoyablement fusille.

5

\

30 SOUVENIR D'iGOTISiME

^ « Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en

fc,' morceaux, non supérieurs à deux krpents. Les émi-

t_ grés jouiraient de pensions de mille, deux mille et

1 \ . trois mille francs par an. Ils pourraient choisir un * séjour dans les pays étrangers. »

Les figures de MM. Thurot et deTracy s'allongèrent pe^idant l'explication de ce plan, je semblais atroce à ces petites âmes étiolées par la politesse de Paris. Une jeune femme présente admira mes idées, et sur- tout l'excès d'imprudence avec lequel je me livrais, elle vit en moi le Huron (roman de Voltaire).

L'extrême bienveillance de*cette jeune femme m'a consolé de bien des irréussites. Je n'ai jamais été son amant tout à fait. Elle était extrêmement coquette, extrêmement occupée de parure, parlant toujours de beaux hommes, liée avec tout ce qu'il y avait de t brillant dans les loges de l'Opéra BufFa.

J'arrange un peu pour qu'elle ne soit point recon- nue. Si j'eusse eu la prudence de lui faire compren- dre que je Taimais, elle en eût probablement été bien aise. Le fait est que je ne l'aimais pas assez pour ou- blier que je ne suis pas beau. Elle l'avait oublié. A l'un de mes départs de Paris, elle me dit au milieu de son salon : « J'ai un mot à voiis dire, » et, dans un passage qui conduisait à une antichambre où, heu- reusement il n'y avait personne, elle me donna un baiser sur la bouche, je le lui rendis avec ardeur. Je partis le lendemain et tout finit là.

Mais, avant d'en venir là, nous nous parlâmes

plusieurs années, comme on dit en Champagne. Elle

me racontait fidèlement, à ma demande, tout le mal

^u'on disait de moi.

Elle avait un ton charmant, elle avait l'air ni d'ap-

i

SOUVENIRS d'ÉGOTISME ' * 51

prouver, ni de désapprouver. Avoir ici un ministre de la Police est ceTjue je trouve de plus charmant dans les amours, d'ailleurs si froides, de Paris.

On n'a pas idée des propos atroces que l'on apprend. Un jour elle dit :

M , l'espion a dit chez M. de Tracy : | Ah !

voilà M. Beyle qui a un habit neuf, on voit que Mme Pasta- vient d'avoir un bénéfice. »

Cette bêtise plut : M. de Tracy ne me pardonnait pas cette liaison publique (autant qu'innocente) avec cette actrice célèbre.

Le piquant que la chose, c'est que Céline qui me rapportait le propos de l'espion, était peut-être elle- ' même jalouse de mon assiduité chez Mme Pasta.

A quelque heure que mes soirées se terminassent, j'allais chez Mme Pasta (rue Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque, Hôtel des Lillois, n^ 63). Je logeais à cent pas de là, au n"^ 47. Ennuyé de la colère du portier, fort contrarié de m'ouvrir souvent à trois heures du matin, je finis par loger dans le même hôtel que Mme Pasta.

Quinze jours après, je me trouvai diminué de 70 0/0 dans le salon de Mme de Tracy. J'eus le plus grand tort de ne pas consulter mon amie Mme de Tracy. Ma conduite, à cette époque, n'est qu'une suite de caprices. Marquis, colonel, avec quarante mille francs de rente, je serais parvenu à me perdre. ^

J'aimais passionnément la musique, mais unique* ment la musique de Cimarosa et de Mozart. Le salon de Mme Pasta était le rendez-vous de tous les Milanais qui venaient à Paris. Par eux quelquefois, par hasard, j'entendais prononcer le nom de Métilde.

Métilde, à Milan, apprit que je passais ma viç

52 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

chez une actrice. Cette idée finit p^ut-être de la gué- rir. *

J'étais parfaitement aveugle à tout cela. Pendant tout un été, j'ai joué au pharaon jusqu'au jour, chez Mme Pasta, silencieux, ravi d'entepdre parler mi- lanais, et respirant l'idée de Métilde dans tous les sens. Je montais dans ma charmante chambre, au troisième, et je corrigeais, les larmes aux yeux, les épreuves de V Amour. C'est un livre écrit au crayon à Milan, dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me faisait mal, je n'ai jamais voulu l'ar- ranger.

Les hommes de lettres disent : « Dans les pays étrangers, on peut avoir des pensées ingénieuses, on ne sait faire un livre qu'en France. » Oui, si le seul but d'un livre est de faire comprendre une idée; non s'il espère en même temps faire sentir, donner quelque nuance d'émotion.

La règle française n'est bonne que pour un livre d'histoire, par exemple V Histoire de la Régence j de M, Lemonley, dont j'admire le style vraiment acadé- mique. La préface de M. Lemontey (avare, que j'ai beaucoup connu chez M. le comte Beugnot), peut passer pour un modèle de ce style académique.

Je plairais presque sûrement aux sots, si je prenais la peine d'arranger quelques morceaux du présent bavardage. Mais peut-être, écrivant ceci comme une lettre, à mon insu, je fais ressemblant.

Or, avant tout, je veux être vrai. Quel miracle ce serait dans ce siècle de comédie, dans une société dont les trois quarts des acteurs sont des charlatans aussi effrontés que M. Magendie ou M. le comte Re- gnault de St-Jean-d' Angély, ou M. le baron Gérard !

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 53

Un des caractères du siècle de la Révolution ( 1789- 1832), c'est qu'il n'y ait point de grand succès sans un certain degré d'impudeur et même de charlata- nisme décidé. M. deLafayette, seul, est au-dessus du charlatanisme qu'il ne faut point confondre ici avec l'accueil obligeant, arme nécessaire d'un chef de parti.

J'avais connu chez Mnïe Cabanis un homme qui, certes, n'est pas charlatan, M. Fauriel (l'ancien amant de Mme Condorcet). C'est, avec M. Mérimée et moi, le seul exemple à moi. connu de non-charla- tanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire.

Aussi M. Fauriel n'a-t-il aucune réputation. Un jour, le libraire Bossanges me fît offrir cinquante exemplaires d'un de ses ouvrages si je voulais, non seulement faire un bel article d'annonce, mais en- core le faire insérer dans je ne sais quel journal alors (pour quinze jours) j'étais en faveur. Je fus scandalisé et prétendis faire l'article pour un seul exemplaire. Bientôt le dégoût de faire ma cour à des faquins sales me fît cesser de voir ces journalistes et j'ai eu à me reprocher de ne pas avoir fait l'ar- ticle.

Mais ceci se passait en 1826 ou 27. Revenons à 1821. M. Fauriel, traité avec mépris par Mme Condorcet, à sa mort (ce ne fut qu'une femme à plaisir physique), allait beaucoup chez une petite pie-grièche à demi- bossue, Mlle Clarke..

C'était une Anglaise qui avait de l'esprit, on ne saurait le nier, mais un esprit comme les cornes du chamois: sec, dur et tordu. M. Fauriel, qui alors goûtait beaucoup mon mérite, me mena bien vite chez mademoiselle Clarke, j'y retrouvai mon ami A. T.

5.

o4 . SOUVfoiRS d'ÉGOTÏSME

qui, là, fiisait la pluie et le beau temps. Je fus frappé de la figure de Mme Belloc (1] (femme du peintre) qui ressemblait étonnamment à^ Lord Byron, qu'alors j'aimais beaucoup. Un homme fin, qui me prenait pour un Machiavel, parce que j'arrivais d'Italie, me dit : « Ne voyez- vous pas que vous perdez votre temps avec Mme Belloc ? Elle fait l'amour avec Mlle M... (petit monstre affreux avecMe beaux yeux.)

Je fus étourdi, et de mon machiavélisme, et de mon prétendu amour pour Mme Belloc, ef encore plus de l'amour de cette dapie. Peut-être en est-il quelque chose.

Au bout d'un an ou deux, Mlle Clarke me fit une querelle d'Allemand à la suite de laquelle je cessai de la voir, et monsieur Fauriel, dont bien me fâche, prit son parti. MM. Fauriel et Victor Jacquemont s'é- levèrent à une immense hauteur, au-dessus de tou- tes mes connaissances? de ces premiers mois de mon retour à Paris. Mme la comtesse de Tracy était au moins à la même hauteur. Au fond, je surprenais ou scandalisais toutes mes connaissances.

J'étais un monstre ou un Dieu. Encore aujourd'hui, toute la société de mademoiselle Clarke croit ferme- ment que je suis un monstre un monstre d'immo- ralité surtout. Le lecteur sait à quoi s'en tenir : je n'étais allé qu'une fois chez les filles, et l'on se sou- vient peut-être de mes succès auprès de cette fille d'une céleste beauté, Alexandrine.

(1) Mme Belloc s'occupait de littérature et publia de 1818 à 1836 un grand nombre de traductions de livres anglais. (Voir la lettre que Beyle écrivit à Mme Belloc au sujet de Byron, Corresp.f vol. 1, p. 273.)

I

CHAPITRE VI

24 juin 1832, St-Jean.

Voici ma vie à cette époque :

Levé à dix heures je me trouvais à dix heures et demie au café de Rouen, je rencontrais le baron de Lussinge et mon cousin Colomb (^1) (homme in- tègre, juste, raisonnable, mon ami d'enfance.) Le mal, c'est que ces d'eux êtres ne comprenaient abso- lument rien à la théorie du cœur humain ou à la pein- ture de ce cœur par la littérature et la musique. Le raisonnement à perte de vue sur cette matière, les conséquences à tirer de chaque anecdote nouvelle et bien prouvée, forment de bien loin la conversation la plus intéressante pour moi. Par la suite il s'est trouvé que Mérimée, que j'estime tant, n'avait pas non plus le goût de ce genre de conversation.

Mon ami d'enfance, l'excellent Crozet (ingénieur en chef du département de l'Isère), excelle dans ce

(i) L'exécuteur testamentaire de Beyle.

j

i

56 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

genre ; mais sa femme (1) me l'a enlevé depuis nom- bre d'années, jalouse de noire amitié. Quel dommage! Quel être supérieur que M. Crozet, s'.il eût habité Paris. Le mariage et surtout la province vieillissent étonnamment un homme, l'esprit devient paresseux, et le mouvement du cerveau, à force d'être rare, devient pénible et bientôt impossible.

Après avoir savouré, au café de Rouen, notre ex- cellente tasse de café et deux brioches, j'accompa- gnais Lussinge à son bureau. Nous prenions par les Tuileries et par les quais, nous arrêtant à chaque marchand d'estampes. Quand je quittais Lussinge le moment affreux de la journée commençait pour moi. J'allais, par la grande chahîur de cette année, cher- cher l'ombre et un peu de fraîcheur sous les grands marronniers des Tuileries. Puisque je ne puis l'ou- blier, ne ferais-je pas mieux de me tuer ? me disais-je. Tout m'était à charge.

J'avais encore, en 1821, les restes de cette passion pour la peinture d'Italie qui m'avait fail écrire sur ce sujet en 1816 et 17. J'allais au musée (2) avec un billet que Lussinge m'avait procuré. La vue de ces chefs-d'œuvre ne faisait que me* rappeler plus vive- ment Brera (3) et Métilde. Quand je rencontrais le nom français correspondant dans un livre, je changeais de couleur.

J'ai bien peu de souvenir de ces jours, qui tous se ressemblaient. Tout ce qui plaît à Paris me faisait

(i) C'est Mme Praxède Crozet qui a donné à la bibliothèque de Grenoble la plus grande partie des manuscrits de Stendhal, environ une trentaine de volumes.

(2) Le Louvre.

(3) L'un des musées de Milan.

SOUVENIRS D EGOTISME 57

horreur. Libéral moi-même, je trouvais les libéraux outrageusement niais. Bnfin, je vois que j'ai conservé un souvenir triste et offensant pour moi de tout ce je voyais alors.

Le gros Louis XVIII, avec ses yeux de bœuf, traîné lentement par six gros chevaux, que je rencontrais sans cesse, me faisait particulièrement horreur.

J'achetai quelques pièces de Shakespeare, édition

anglaise, à 30 sols la pièce, je les lisais aux Tuileries

et souvent je baissais le livre pour songer à Métilde.

L'intérieur de ma chambre solitaire était affreux

pour moi.

Enfin, cinq heures arrivaient, je volais à la table d'hôte de l'hôtel de Bruxelles. Là, je retrouvais Lus- singe, fatigué, ennuyé, le braye Barot, l'élégant Poitevin, cinq ou six originaux de table d'hôte, espèce qui côtoie le chevalier d'industrie d'un côté et le conspirateur subalterne de l'autre.

Après le dîner, le café était encore un bon mo- ment pour moi, tout au contraire de la promenade au boulevard de Gand, fort à la mode et rempli de poussière. Etre dans ce lieu-là, rendez-vous des élé- gants subalternes, des officiers de la garde, des filles de la première classe et des bourgeoises élégantes leurs rivales, était un supplice pour moi.

Là, je rencontrais un de mes amis d'enfance, le comte de Barrai, bon et excellent garçon qui, petit- fils d'un avare célèbre, commençait à trente ans à ressentir des atteintes de cette triste passion .

En 1810, ce me semble, M. de Barrai ayant perdu tout ce qu'il avait au jeu, je lui prêtai quelque ar- gent et le forçai à partir pour Naples. Son père, fort galant homme,lui faisait une pensionde 6,000 francs.

>.

58 SOUV:ÇNIRS D EGOTISMP -

Au boni de quelques années, Barrai, de retour de Naples, me trouva vivant avec une actrice char- mante, qui, chaaue Boir, à» onze heures et demie, venait s'établir dans mon lit. Je rentrais à une heure, (. et nou^ soupionp^vec une perdrix froide et du vin de ^ Champagne. Celte Kaison a duré deux ou trois ans. ]i. Mlle Bayreter avait une amie, fille du célèbre Rose, le marchand de ciîlottes de peau. Mole, le célèbre ac- teur, avait séduit les trois sœurs, filles charmantes. L'une d'elles' est aujourd'hui Mme la marquise de D... Annette, de chute en chute, vivait alors avec un homme de la Bourse. Je la vantai tant à Barrai qu'il en devint amoureux. Je persuadai à la jolie Annette de quitter ce vilain agioteur. Barrai n'avait pas exac- tement cinq francs le 2 du mois. Le 1'''', en revenant de chez son banquier avec cinq cents francs, il allait dé- gager sa montre, qui était en gage et jouer les quatre cents francs qui lui restaient. Je pris de la peine. Je donnai deux dîners aux parties belligérantes , chez Véry, aux Tuileries, et enfin je persuadais à Annette de seifaire l'économe du comte et de vivre sagement avec lui des cinq cents francs donnés par le père. Aujourd'hui (1832), il y a dix ans que ce mé- nage dure. Malheureusement, Barrai est devenu riche : il a 20,000 francs de rente au moins, et avec * la richesse est venue une avarice atroce. En 1817, j'avais été très amoureux d' Annette pendant quinze jours; après quoi, je lui avait trouvé les idées e7ro/- tes et parisiennes.

C'est pour moi le plus grand remède à l'amour. Le soir, au miliAi de la poussière du boulevard de Gand, je trouvais cet ami d'enfance et cette bonne Annette.* Je ne savais que leur dire. Je périssais

SOUVENIRS d'ÉGOTISME ; 59

d'ennui et de tristesse; les filles ne m'égayaient point.

Enfin, vers les dix heures et deipie, j'allai chez Mme Pasta pour le pharaon, et j'avais le chagrin d'arriver le premier et d'être réduit à la conversation toute de cuisine de la*Rachel, mère de la Giudilta. Mais elle me parlait milanais ; (Quelquefois je trouvais avec elle quelque nigaud nouvellement ai*rivc de Mi- lan, auquel elle avait donné à dîner.

Je demandais timidement à ces niais des nouvelles de toutes les jolies femmes de Milan. Je serais mort plutôt que de nommer Métil^e; mais 'quelquefois, d'eux-mêmes, ils m'en parlaient. Ces soirées fai- saient époque dans ma vie. Enfin le pharaon com- mençait. Là, plongé dans une rêverie profonde, je perdliis ou gagnais trente francs en quatre heures. J'avais tellement abandonné tout souci de mon hon- neur que, quand je perdais plus que je n'avais dans v-ma poche, je disais h qui gagnait : Voulez-vous que ' je monte chez moi? On répondait : NoUy si figurit Et je ne payais que le lendemain. Cette bêtise, sou- vent répétée, me donna la réputation d'un pauvre. Je m'en aperçus, dans la suite, aux lamentations que faisait l'excellent Pasta, le mari de la Judith, quand il me voyait perdre trente ou trente-cinq francs. Mê- me après avoir ouvert les yeux sur ce détail,, je ne changeai pas de conduite. *i

«

».

1 ' V .

i.

I

CHAPITRE VII

Quelquefois j'écrivais une date sur un livre que j'achetais et Tindication du sentiment qui me domi- nait. Peut-être trouverai-j-e quelques dates dans mes livres. Je ne sais trop comment j'eus l'idée d'allpr en Angleterre. J'écrivis à M..., mon banquier, de me donner une lettre de crédit de mille francs sur Lon- dres ; il me répondit qu'il n'avait plus à moi que cent vingt— six francs. J'avais de l'argent je ne sais où, à* Grenoble peut-être, je le fis venir et je partis.

Ma première idée de Londres me vint ainsi en 1821. Un, jour, vers 1816, je crois, à Milan, je parlais de suicide avec le célèbre Brougham (aujourd'hui lord Brougham, chancelier d'Angleterre, et qui bientôt sera-mort à force de travail).

Quoi de plus désagréable, me dit M. Brougham, que l'idée qiie tous les journaux vont annoncer que vous vous êtes brûlé la cervelle, et ensuite entrer dans votre vie privée pour chercher les motifs?... Cela esta dégoûter de se tuer.

Quoi de plus simple, répondis-je, que de pren- dre l'habitude d'aller se promener sur mer, avec les bateaux pêcheurs? Un jour de gros temps, on tombe à la mer par accident.

' I

ll

SOUVENIRS D*ÉGOTISME

61

Cette idée de me promener en mer me séduisit. Le seul écrivain lisible pour moi était Shakespeare, je me faisais une fête de le voir jouer. Je n'avais rien vu de Shakespeare en 1817^ à mon premier voyage en Angleterre.

Je n'ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare. A Milan, en 1820, j'avais envie de mettre cela sur ma tombe. .: Je pensais chaque jour à cette inscription, croyant bien que je n'aurais de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de la forme d'une carte à jouer (1) :

ERRICO BEYLE

MILANESE

Visse y scrisse^ amo

QuesV anima

Adorava

Cimaroza, Mozart è Shakespeare

M. de anni.,,.

il

18,

\

(i) Colomb a interverti Tordre de la troisième ligne. La pierre tombale du cimetière Montmartre porte : scrisse, amo, visse f ce qui est un contre-seiis..

C

62 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

N'ajouter aucun signe sale, aucun ornement plat, faire graver cette inscription en caractères .majuscu- les. Je hais Grenoble, je suis arrivé à Milan en mai 1800, j'aime cette ville. ^'ai trouvé les plus grands plaisirs et les plus grandes peines, surtout ce qui fait la patrie, j'ai trouvé les premiers plaisirs. je désire passer ma vieillesse et mourir.

Que de fois, balancé sur une barque solitaire par les ondes du lac de Côme, je me disais avec délices :

Hic captabis frigus opacu?n!

Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu'on la place dans le cimetière d'Andilly, près Montmorency, exposée au levant. Mais surtout je désire n'avoir pas d'autre monument, rien de parisien, rien de vaude- villique, j'abhorre ce genre. Je l'abhorrais bien plus en 1821. L'esprit français que je trouvais dans les théâtres de Paris allait presque jusqu'à me faire m'é- criertout haut : Canaille!... Canaille!... Canaille (1)! Je sortais après le premier acte. Quand la musique française était jointe à l'esprit français, Vhorreur allait jusqu'à me faire faire des grimaces et me don- ner en spectacle. Mme de Longueville me donna un jour sa loge au théâtre Feydeau. Par bonheur, je n'y menai personne. Je m'enfuis au bout d'un quart d'heure, faisant des grimaces ridicules et faisant vœu de ne pas rentrer à Feydeau de deux ans : j'ai tenu ce serment.

Tout ce qui ressemble aux romans de Mme de Genlis, à la poésie de MM. Legouvé, Jouy, Campe- non, Treneuu, m'inspirait la même horreur.

(1) C'est le cri de Julien Sorel.

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SOUVENIRS d'ÉGOTISME . 63

>

Rien de plus plat à écrire en 1832, tout le monde pense aînsi. En 1821, Lussinge se moquait de mon insupportable orgueil quand je lui montrais ma haine; il en concluait que sans doute M. de Jouy ou M. Cam- penc^n avait fait une sanglante critique de quelques- uns de mes écrits. Un critique qui s'est moqué de moi m'inspire un tout autre sentiment. Je rejugé, à chaque fois que je relis sa critiejye, qui a raison de lui ou de moi.

Ce fut, ce me sernble, en septembre f821, qi^e je partis pour Londres. Je n'avais que du dégoût pour Paris. J'étais aveugle, j'aurais demander des con- seils à madame la comtesse de Tracy. Cette femme adorable el de moi aimée comme une mèrp, non, mais comme unç ex-jolie femme, mais sans aucune idée d'amour terrestre, avait alors soixante-trois ans. J'avais repoussé son amitié par mon peu de confiance. J'aurais être l'ami, non l'amant de Céline. Je me sais si j'aurais réussi alors comme amant, mais je vois clairement aujourd'hui que j'étais sur le bord de l'in- time amitié. J'aurais ne pas repousser le renou- vellen>ent de connaissance avec Mme la comtesse Berthois (1).

J'étais au désespoir, ou pour mieux dire profondé- ment dégoûté de la vie de Paris, de moi surtout. Je me trouvais ious les défauts, j'aurais voulu être un autre. J'allais à Londres chercher un remède au spleen et je l'y trouvais assez. Il fallait mettre entre moi et' la vue du dôme de Milan, les pièces de Shakespeare et l'acteur Kean.

Apez souvent je trouvais, dans la société, des gens

(1) Comtesse Bertrand. Voir Vie de Henri Brulard.

64 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

qui venaient me faire compliment sur un de mes ou- vrages ; j'en avais fait bien peu alors. Et le compli- ment fait et répondu, nous ne savions que nous dire.

Les complimenteurs parisiens, s'attendant à quel- que réponse de vaudeville, devaient me trouver bien gauche et peut-être bien orgueilleux. Je suis accou- tumé à paraître le contraire de ce que je suis. Je re- garde, et j'ai toujours regardé mes ouvrages comme des billets à la loterie. Je n'estime que d'être réim- primé en 1900. Pétrarque comptait sur son poème latin de VAfrica et ne songeait guère à ses sonnets.

Parmi les complimenteurs, deux me flattèrent: l'un, de cinquante ans, grand et fort bel homme, ressem- blait étonnamment à Jupiter Mansuelus. En 1821, j'étais encore fou du sentiment qui m'avait fait écrire, quatre ans auparavant, le commencement du second volume de V Histoire de la Peinture, Ce complimen- teur si bel homme parlait avec l'afféterie des lettres de Voltaire ; il avait été condamné à mort à Naples en 1800 ou 1799. Il s'appelait di FiorH (l) et se trouve aujourd'hui le plus cher de mes amis. Nous avons été dix ans sans nous comprendre ; alors je ne savais comment répondre à son petit tortillage à la Voltaire.

Le second complimenteur avait des cheveux anglais blonds superbes, bouclés. 11 pouvait avoir environ trente ans et s'appelait Edouard Edwards, ancien mauvais sujet sur le pavé de Londres et commissaire des guerres, je crois, dans l'armée d'occupation com- mandée par le duc de Wellington. Dans la suite, quand j'appris qu'il avait été mauvais sujet sur le pavé de Londres, travaillant pour les journaux, visant à

(1) Voir Correspondance, passim.

r

SOUVENIRS d'ÉGOTISME . 65

faire quelque calembour célèbre, je m'étonnai bien qu'il ne fut pas chevalier d'industrie. Le pauvre Edouard Edwards avait une autre qualité : il était na- turellement et parfaitement brave. Tellement natu- rellement que lui, qui se vantait de tout avec une vanité plus que française, s'il est possible, et sans la retenue française, ne parlait jamais de sa bravoure.

Je trouvai M. Edouard dans la diligence de Calais. Se trouvant avec un auteur français, il se crut obligé de parler et fit mon bonheur. J'avais compté sur le paysage pour m'amuser. Il n'y a rien de si plat pour moi du moins que la route par Abbeville, Montreuil-sur-Mer, etc. Ces longues routes blanches se dessinant au loin sur un terrain platement ondulé auraient [été] mon malheur sans le bavardage d'Ed- wards,

Cependant les murs de Montreuil et la faïence du déjeuner me rappelèrent tout à fait l'Angleterre.

Nous voyagions avQC un nommé S/nidt, ancien se- crétaire du plus petitement intrigant des hommes, M. le conseiller d'Etat Fréville, que j'avais connu chez Mme Nardon (1), rue des Ménars, 4. Ce pauvre Smidt, d'abord assez honnête, avait fini par être espion politique. M. Decazes l'envoyait dans les congrès, aux eaux d'Aix-la-Chapelle. Toujours intrigant et à la fin, je crois, volant, changeant de facteur tous les six mois, un jour Smidt me rencontra et me dit que, comme mariage de convenance et non d'inclination, il allait épouser la fille du maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui, à la vérité, a un régiment de filles, et

(1) \oir Journal, p. 315, 320, 331.

66 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

demandait Taumône à Louis XVIII tous les six mois.

Epousez ce soir, mon cher ami, lui dis-je tout surpris.

Mais j'appris, quinze jours après, que M. le duc De- cazes, apprenant malheureusement la fortune de ce pauvre Smidt, s'était cru obligé d'écrire un mot au beau-père. Mais Smidt était assez bon diable et ^ssez bon compagnon.

A Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à table d'hôte comme un homme qui n'a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m'enivrai presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement et en bon enfant. La nuit, j'eus une indigestion horrible, la première de ma vie. Quel- ques jours après Edwards me dit, avec mesure, chose très rare chez lui, qu'à Calais j'aurais ré- pondre vertement et non gaiement au capitaine anglais.

Cette faute terrible, je Tai commise une autre fois en 1813, à Dresde, envers M.... depuis fou. Je ne manque point de bravoure, une telle cho^e ne m'ar- riverait plus aujourd'hui. Mais, dans ma jeunesse, quand j'improvisais, j'étais fou. Toute mon attention était à la beauté des images que j'essayais de rendre. L'avertissement de M. Edwards fut pour moi comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Pendant deux jours nous cherchâmes le capitaine anglais dans toutes les infâmes tavernes que ces sortes de gens fréquentent près de la Tour, ce me semble.

Le second jour, je crois, Edwards me dit avec me- sure, politesse et même élégance : « Chaque nation, voyez-vous, met de certaines façons à se battre ;

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 67

notre manière à nous, Anglais, est baroque, etc. »

Enfin le résultat de toute cette philosophie était de me prier de Te laisserparler au capitaine qui, il y avait dix àparier contre cent, malgré Téloignement national pour les Français, n'avait nullement eu l'intention de m'offenser, etc. Mais enfin, si l'on se battait, Edwards me suppliait de permettre qu'il se battît à ma place. Est-ce que vous vous f....z de moi? lui dis-je.

Il y eut des paroles dures, mais enfin il me con- vainquit qu'il n'y avait de sa part qu'excès de zèle et nous nous remîmes à chercher le capitaine. Deux ou trois fois, je sentis tous les poils de mes bras sq héris- ser sur moi, croyant reconnaitre le capitaine. J'ai pensé depuis que la chose m'eût éfcé difficile sans Edwards, j'étais ivre de gaieté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fut la première infidélité au sou- venir de Milan«

Londres me toucha beaucoup à cause des proH menades le long de la Tamise vers Little ChelseaAl y avait de petites maisons garnies de rosiers qui furent pour moi la véritable élégie /Ce fut la première fois que ce genre fade me toucha.

Je comprends aujourd'hui que mon âme était tou4 jours bien malade. J'avais une horreur presque hydrophobique à l'aspect de tout être grossier. La conversation d'un gros marchand de province gros- sier m'hébétait et me rendait malheureux pour tout le reste de la journée, par exemple, le riche banquier Charles Durand de Grenoble, qui me parlait avec amitié. Cette disposition d'enfance, qui m'a donné tant de moments noirs de quinze à vingt-cinq ans, reve- nait avec force. J'étais si malheureux que j'aimais les

68 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

figures connues. Toute figure nouvelle, qui dans Tétat de santé m'amuse, alors m'importunait.

Le hasard me conduisit à Tavistock Hôtel, Covent- Gra'den. C'est Thôtel des gens aisés qui, de la pro- vince, viennent à Londres. Ma chambre, toujours ouverte dans ce pays de vol avec impunité, avait huit pieds de large et dix de long. Mais, en revanche, on allait déjeuner dans un salon qui pouvait avoir cent pieds de long, trente de large et vingt de haujt. Là, on mangeait tout ce qu'on voulait et tant qu'on vou- lait pour deux shillings. On nous faisait des beefsteaks à l'infini, ou l'on plaçait devant vous un morceau de bœuf rôti de quarante livres avec un couteau bien trancJiant.

Ensuite venait le thé pour cuire toutes ces viandes. Ce salon s'ouvrait en arcades sur la place de Covent Garden. Je trouvais tous les matins une trentaine de bons Anglais marchant avec gravité, et beaucoup avec l'air malheureux. Il n'y avait ni affectation, ni fatuité françaises et bruyantes. Cela me convint, j'étais moins malheureux dans ce salon. Le déjeuner me faisait toujours.passer non pas une heure ou deux comme une diversio.n, mais une bonne heure.

J'appris à lire machinalement les journaux an- glais, qui au fond ne m'intéressaient point. Plus tard, en i826, j'ai été bien malheureux sur cette même place de Covent-Garden au Ouakum Hôtel, ou quel- que nom aussi disgracieux, à l'angle opposé à Ta- vistock. De 1826 à 1832, je n'ai pas eu de malheurs.

On ne donnait point encore Shakespeare le jour de mon arrivée à Londres ; j'allai à Haymarket qui, ce me semble, était ouvert. Malgré Tair malheureux de la salle, je m'y amusai assez.

r.' .

SOUVENIRS b'ÉGOTISME 63

She stoops to conquery comédie de Goldsmith, m'amusa infiniment à cause du jeu des joues de l'ac- teur qui faisait le mari de miss Richland, qui s'abais- sait pour conquérir: c'est un peu lesujet desFausses Confidences de Marivaux. Une jeune fille à marier se déguise en femme de chambre ; [ce] beau stratagème m'amusa fort.

Le jour, j'errais dans les environs de Londres, j'al- lais souvent à Richmond.

Cette fameuse terrasse offre le même mouvement de terrain que Saint-Germain-en-Làye. Mais la vue plonge de moins haut peut-être, sur des prés d'une charmante verdure parsemée de grands arbres véné- rables par leur antiquité. On n'aperçoit, au contraire, du haut de la terrasse de Saint-Germain, que du sec et du rocailleux. Rien n'est égal à cette fraîcheur du vert en Angleterre et à la beauté de ces arbres : les couper serait un crime et un déshonneur, tandis qu'au plus petit besoin d'argent, le propriétaire fran- çais vend les cinq ou six grands chênes qui sont dans son domaine. La vue de Richmond, celle de Wind- sor, me rappelaient ma chère Lombardie, les monts de Brianza, Derio, Como, la Cadenabbia, le sanc- tuaire de Varèse, beaux pays se sont passés mes beaux jours.

J'étais si fou dans ces moments de bonheur que je n'ai presque aucun souvenir distinct; tout au plus quelque date pour marquer, sur un livre nouvelle- ment acheté, l'endroit je l'avais lu. La moindre remarque marginale fait que si je relis jamais ce livre, je reprends le fil de nos idées et vais en avanL Si je ne trouve aucun souvenir en relisant un livre, le travail est à recommencer.

70 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

Un soir, assis sur le pont qui est au bas de la ter- , rasse de Richmond, je lisais les Mémoires de Mme Hutchinson ; c'est Tune de mes passions.

Mr. Bell ! dit un homme en s'arrêtant droit de- vant moi.

C'était M. B... que j'ava-is vu en Italie, chez lady Jersey, à Milan. M. B..., homme très fin, de quelque cinquante ans, sans être précisément de la bonne compagnie, y était admis; en Angleterre, les classes sont marquées, comme aux Indes, au pays des parias; voyez la Chaumière Indienne.

Avez- vous vu lady Jersey?

Non ; je la connaissais trop peu à Milan ; et Ton dit que vous autres, voyageurs anglais, êtes un peu sujets à perdre la mémoire en repassant la Manche.

Quelle idée ! Allez-y.

Etre reçu froidement, n'être pas reconnu me ferait beaucoup plus de peine que ne pourrait me faire plaisir la réception la plus empressée.

Vous n'avez pas vu MM. Hobhouse,Brougham? Même réponse.

M. B... qui avait toute l'activité d'un diplomate, me demanda beaucoup de nouvelles de France. Les jeunes gens de la petite bourgeoisie, bien élevés et ne sachant se placer, trouvant partout devant eux les protégés de la Congrégation, renverseront la Con- grégation et, par occasion, les Bourbons. (Ceci ayant l'air d'une prédiction, je laisse au lecteur bénévole toute liberté de n'y pas croire.)

J'ai placé cette phrase pour ajouter que mon ex- trême dégoût de tout ce dont je parlais me donna appa- remment cet air malheureux sans lequel on n'est pas considéré en Angleterre.

.*y •■■

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 71

Quand M. B... comprit que je connaissais M. de La Fayette, M. de Tracy :

Eh! me dit-il avec Tair du plus profond éton- nement, vous n'avez pas donné plus d'ampleur à votre voyage! Il dépendait de vous de dîner deux fois la semaine chez lord HoUand, chez lady A...

r— Je n'ai même dit à Paris que je venais à Lon- dres. Je n'ai qu'un objet : voir jouer les pièces de Shakespeare.

Quand M. B... m'eut bien compris, il crut que j'étais devenu fou. La première fois que j'allai au bal d'Almack, mon banquier, voyant mon billet d'ad- mission, il me dit avec un soupir :

Il y a vingt-deux ans, monsieur, que je tra- vaille pour aller à ce bal, vous serez dans une heure !

La société, étant divisée par bandes comme un bam- bou, lagrande affaire d'unhomme est de monter dans la classe supérieure à la sienne, et tout l'effort de cette classe est de l'empêcher de monter.

Je n'ai trouvé ces mœurs en France qu'une fois : c'est quand les généraux de l'ancienne armée de Napo- léon, qui s'étaient vendus à Louis XVIII , essayaient à force de bassesses de se faire admettre dans le salon de Mme de Talaru et autres du faubourg Saint-Germain. Les humiliations que ces êtres vils empochaient chaque jour rempliraient cinquante pages.

Le pauvre Amédée de Pastoret, s'il écrivait jamais ses souvenirs, en aurait de belles à raconter.

bien! je ne crois pas que les jeunes gens qui fi- rent leur droit en 1832 aient eu, eux, à supporter de telles humiliations. Ilsferont une bassesse, une scélé- ratesse, si l'on veut, commise en un jour, mais se

72 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

faire assassiner ainsi, à coups d'épingles, par le pris, c'est ce qui est hors nature pour qui n'est pas dans les salons de 1780, ressuscites de 1804 à 1830.

Cette bassesse, qui supporte tout de la femme d'un cordon bleu (Mme de Talaru), ne paraîtra plus que parmi les jeunes gens nés à Paris. Et Louis-Philippe prend trop peu de consistance pour que de tels salons se reforment de longtemps à Paris.

Probablement le Reform-Bill va faire cesser, en Angleterre, la fabrique de gens tels que M. B.., quirie me pardonna jamais de n'avoir pas donné plusd'am- pleur à mon voyage. Je ne me doutais pas, en 1821, d'une abjection que j'ai comprise à mon voyage de 1826, les dîners et les bals de l'aristocratie coû- tent un argent fou et le plus mal dépensé du monde.

J'eus une obligation à M. B..., il m'apprit à revenir de Richmond à Londres par eau, c'est un voyage délicieux.

Enfin, le.... (1) 1821, on afficha 0^/ie/to par Kean. Je faillis être écrasé avant d'atteindre mon billet de parterre. Les moments d'attente de la queue me rap- pelèrent vivement les beaux jours de ma jeunesse quand nous nous faisions écraser en 1800 pour voir la première de Pinto (germinal an VIII),

Le malheureux qui veut un billet à Covcnt Garden est engagé dans des passages tortueux, larges de trois pieds, et garnis de planches que le frottement des ha- bits des patients a rendues parfaitement lisses.

La tête remplie d'idées littéraires, ce n'est qu'en- gagé dans ces affreuxpassageset quandla colère m'eût donné une force supérieure à celle de mes voisins que

«

(1). En blanc dans le manuscrit.

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 73

je me dis : Tout plaisir est impossible ce soir pour moi. Quelle sottise de ne pas acheter d'avance un bil- let de loge !

Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j'avais fait le coup d'épaule me regardèrent d'un air bon et ouvert. Nous nous dîmes quelques mots bienveillants surles peines passées; n'étant plus en colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Ilparaît que Kean est un héros d'estaminet, un crâne de mauvais ton.

Je l'excusais facilement : s'il fût riche ou dans une famille de bon ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse des hautes classes de France, et probablement d'Angleterre, proscrit toute énergie, et l'use, si elle existaitpar hasard. Par- faitement poli et parfaitement pur de toute énergie, tel est l'être que je m'attendais à voir, quand on an- nonçait, chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre jeune homme du faubourg Saint-Gormain. Et encore je n'étais pas bien placé en 1821 pour juger de toute l'insignifiance de ces êtres étiolés. M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en Amé- rique à sa suite, je crois, doit être unmonstre d'éner- gie dans le salon de Mme de la Trémoille.

Grand Dieu ! Comment est-il possible d'être aussi insignifiant ! comment peindre de telles gens ! Ques- tions queje me faisais pendant l'hiver de 1830,enétu- ^diant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la peur que leurs cheveux arrangés de façon à former jin bourrelet d'un coté du front à l'autre ne vinssent à tomber.

74 SOUVENIRS d'ÂGOTISME

For 7ne : (Je suis un peu découragé par le manque absolu de dates. L'imagination se perd à courir après les dates au lieu de se figurer les objets).

Mon plaisir en voyant Kean, fut mêlé de beaucoup d'étonnement. Les Anglais, peuple/iîcAe, ont desges- tes fort différents des nôtres pour exprimer les mêmes mouvements de Tâme.

Le baron de Lussinge et l'excellent Barot vinrent me rejoindre à Londres ; peut-être Lussinge y était venu avec moi.

J'ai un talent malheureux pour communiquer mes goûts ; souvent, en parlant de mes maîtresses à mes amis, je les ai rendus amoureux, ou, ce qui est bien pis, j'ai rendu ma maîtresse amoureuse de Tami, que j'aimais réellement. C'est ce qui m'est arrivé pour Mme Azur et Mérimée. J'en fus au désespoir pendant quatre jours. Le désespoir diminuant, j'allai prier Mé- rimée d'épargner ma douleur pendant quinze jours. Quinze mois, me répondit-il, je n'ai aucun goût pour elle. J'ai vu ses bas plissés sur sa jambe en ga^ rande (français de Grenoble).

Barot qui fait les choses avec règle et raison, com- me un négociant, nous engagea à prendre un valet déplace. C'était un petit fatanglais. Je les méprise plus que les autres; la mode chez eux n'est pas un plaisir, mais un devoir sérieux, auquel il ne faut pas man- quer.

J'avais du bon sens pour tout ce qui n'avait pas rapport à certains souvenirs, je sentis sur-le-champ le ridiculedes quarante-huit heures de travail del'ou- vrier anglais. Le pauvre Italien, tout déguenillé, est bien plus près du bonheur. II a le temps de faire l'a- mour, il se livre quatre-vingts ou cent fois par an à

)

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 76

nne religion d'autant plus amusante qu'elle lui fait peur, etc.

Mes compagnons se moquèrent rudement de moi. Mon paradoxe devint -vérité à vue d*œil, et sera bien commun en 1840. Mes compagnons me trouvaient fou tout à fait quand j'ajoutais : Le travail exorbitant et accablant de l'ouvrier anglais nous venge de Wa- terloo et de quatre coalitions. Nous, nous avons en- terré nos morts, et nos survivants sont plus heureux que les Anglais. Toute leur vie, BajTot etLussingeme croiront une mauvaise tête. Dix ans après, je cherche à leur faire honte : Vous pensez aujourd'hui comme moi, à Londres en 1821, Ils nient, et la réputation de mauvaise tête me reste. Qu'on juge de ce quim' ar- rivait quand j'avais le malheur de parler littérature. Mon cousin Colomb m'a cru longtemps réellement envieux, parce que je lui disais que le Lascaris de M. Villemain était ennuyeux à dormir debout. Qu'é- tait-ce, grand Dieul quand j'abordaislesprincipesgé- néraux i

Un jour que je parlais de travail anglais, le petit fat qui nous servait de valet de place prétendit son hon- neur national oiFensé.

. Vous avez raison, lui dis-je, mais nous sommes malheureux : nous n'avons plus de connaissances agréables.

Monsieur, je ferai votre affaire. Je ferai le mar- ché moi-même... (1). Nevous adressez pas à d'autres, on vous rançonnerait, etc.

Mes amis riaient. Ainsi, pour me moquer de l'hon- neur du fat, je me trouvais engagé dans une partie de

(1) En blanc dans le manuscrit.

SOUVENIRS d'ÉGOTISMK

filles. Rien de plus maussade et repoussant que les détails du marché que notre homme nous fit essuyer le lendemain en nous montrant Londres.

D'abord, nos jeunes filles habitaient un quartier perdu Westminster Road, admirablement dis- posé pour que quatre matelots souteneurs puissent rosser des Français. Quand nous en parlâmes à un ami anglais :

Gardez-vous bien de ce guet-apens! nous dit-il.

Le fat ajoutait qu'il avait longuement marchandé pour nous faire donner du thé le matin en nous le- vant. Les filles ne voulaient pas accorder leurs bon- nes grâces et leur thé pour vingt et un shillings; mais enfin elles avaient consenti. Deux ou trois Anglais nous dirent :

J'amais un Anglais ne donnerait dans un tel piège. Savez- vous qu'on vous mènera à une lieue de Londres?

Il fut bien convenu entre nous que nous n'irions pas. Le soir venu, Barot me regarda. Je le com- pris.

Nous sommes forts, lui dis-je, nous avons des armes.

Lussinge n'osa jamais venir. Nous prîmes unfîacre. Barotet moi, nous passâmes le pont de Westminster. Ensuite le fiacre nous engagea dans des rues sans maisons, entre des jardins.

Barot riait.

Si vous avez été si brillant avec 'Alexandrine dansune maison charmante, au centre de Paris, que n'allez-vous pas faire ici ?

J'avais un dégoût profond; sans l'ennui de l'après- dînée à Londres quand.il n'y a pas de spectacle,

SOUVENIRIJ» d'ÉGOTISME 71

comme c'était le cas ce jour-là, et sans la petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m'aurait vu. Enfin, après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta devant une mai- sonàtrois étages qui, tout entière, pouvait avoir vingt- cinq pieds de haut. De la vie, je n'ai vu quelque chose de si petit.

Certainement, sans l'idée du danger, je ne serais pas entré; je m'attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient trois petites filles, avec de beaux che- veux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.

Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et grand; nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant»: les meubles avaient l'air faits pour des poupées.

Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras, le leur s'accrut. Nous ne sa- vions que dire absolument. Heureusement Barot eut ridée de parler jardin.

Oh! nous avons un jardin, dirent-elles, avec non pas de l'orgueil, mais enfin un peu de joie d'avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir; il avait vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot et moi, partîmes d'un éclat de rire. Là, étaient tous les ins- truments d'économie domestique de ces pauvres filles, le petit cuvier pour faire la lessive, avec un ap- pareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière.

Je fus touché et Barot dégoûté. Il me dit en fran- çais : payons-les et décampons.

Elles vont être si humiliées, lui dis-je,

7.

\

^^ SOUVENIRS d'égotisme

Bah ! vous les connaissez bien ! elles enverront chercher d'autres pratiques, s'il n'est pas trop tard, ou leurs amants, si les choses se passent comme en France.

Ces vérités ne firent aucune impression sur moi. Leur misère, tous ces petits meubles bien propres et bien vieux m'avaient touché. Nous n'avions pas fini de prendre le thé que j'étais intime avec elles au point de leur confier en mauvais anglais notre crainte d'être assassinés. Cela les déconcerta beaucoup.

Mais enfin, ajoutai-je, la preuve que nousvous rendons justice, c'est que je vous raconte tout cela.

Nous renvoyâmes le fat. Alors je fus comme avec des amis tendres que je reverrais après un voyage d'un an.

Ce qu'il y a de déplaisant, c'est que pendant mon séjour en Angleterre, j'étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette maison.

Aucune porte ne fermait, autre sujet de soupçons quand nous allâmes nous coucher. Mais à quoi eus- sent servi des portes et de bonnes serrures! Partout avec un coup de poing on eût enfoncé les petites séparations en briques. Tout s'entendait dans cette maison. Barot, qui était monté au second dans la chambre au-dessus de la mienne, me cria :

Si l'on vous assassine, appelez-moi!

Je voulus garder de la lumière ; la pudeur de ma nouvelle amie, d'ailleurs si soumise et si bonne, n'y voulut jamais consentir. Elle eut un mouvement de peur bien marqué, quand elle me vit étaler mes pis- tolets et mon poignard sur la table de nuit placée du côté du lit, apposé à la porte. Elle était charmante, petite, bien faite, pâle.

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Personne ne nous assassina. Le lendemain, nous les ttnmes quittes de leur thé, nous envoyâmes cher- cher Lussingè par le Valet de place en lui recom- mandant d'arriver avec des viandes froides, du vin. Il parut bien vite escorté d'un excellent déjeuner, et tout étonné de notre enthousiasme.

Les deux sœurs envoyèrent chercher une de leurs amies. Nous leur laissâmes du vin et des viandes froides dont la beauté avait Tair de surprendre ces pauvres filles.

Elles crurent que nous nous moquions d'elles, quand nous leur dimes que nous reviendrions. Miss.., mon amie, me dit à part :

Je ne sortirais pas, si je pouvais espérer que vous reviendrez ce soir. Mais notre maison est trop pauvre pour des gens comme vous.

Je ne pensai, toute la journée, qu'à la soirée bonne, douce, tranquille {full of snugness) , quim'at* tendait. Le spectacle me parut long. Barot et Lus- singe voulurent voir toutes les demoiselles effrontées qui remplissaient le foyer de Covent-Garden. Enfin, Barot et moi, nous arrivâmes dans notre petite mai- son. Quand ces demoiselles virent déballer des bou- teilles de claret et de Champagne, les pauvres filles ouvrirent de grands yeux. Je croirais assez qu'elles ne s'étaient jamais trouvées vis-à-vis une bouteille non déjà entamée de real champaign, Champagne véritable.

Heureusement le bouchon du nôtre sauta ; elles furent parfaitement heureuses, mais leurs trans- ports étaient tranquilles et décents. Rien de plus décent que toute leur conduite. Nous savions déjà cela.

80 SOUYENIBS d'ÉGOTISME

Ce fut la première consolation réelle et intime au malheur qui empoisonnait tous mes moments de soli- tude. On voit bien que je n'avais que vingt ans, en 1821. Si j'en avais eu trente-huit, comme semblait le prouver mon extrait de baptême, j'aurais pu essayer de trouver cette consolation auprès des femmes honnêtes de Paris qui me marquaient de la sympathie. Je doute cependant quelquefois que j'eusse pu y réussir. Ce qui s'appelle air du grand monde, ce qui fait que Mme de Marmier a l'air diffé- rent de Mme Edwards me semble souvent damnable affectation et pour un instant ferme hermétiquement mon cœur. Voilà un mes grands malheurs, l'éprouvez- vous comme moi? Je suis mortellement choqué des plus petites nuances.

Un peu plus ou un peu moins des façons du grand monde fait que je m'écrie intérieurement : Bour- geoise! ou poupée du boulevard Saint-Germain! et à l'instant je n'ai plus que du dégoût ou de Vironie au service du prochain.

On peut connaître tout, excepté soi-même : « Je suis bien loin de croire tout connaître, » ajouterait un homme poli du noble faubourg attentif à garder toutes les avenues contre le ridicule. Mes médecins, quand j'ai été malade, m'ont toujours traité avec plaisir comme étant un monstre, pour V irritabilité nerveuse. Une fois, une fenêtre ouverte dans la chambre voisine dont la porte était fermée me faisait froid. La moindre odeur (excepté les mauvaises) affaiblit mon bras et ma jambe gauche, et me donne envie de tomber de ce côté.

Mais c'est de l'égotisme abominable que tous ces détails !

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 81

Sans doute, et qu'est ce livre, autre chose qu'un abominable égotisme ! A quoi bon étaler de la grâce de pédant comme M. Villemain dans un article d'hier sur l'arrestation de M. de Chateaubriand ?

Si ce livre est ennuyeux, au bout de deux ans il en- veloppera le beurre chez Tépiteier ; s'il n'ennuie pas, on verra que l'égotisme, mais sincèi^ey est une façon de peindre ce cœur humain dans la connaissance du- ' quel nous avons fait des pas de géant depuis 1721, époque des Lettres persanes de ce grand homme que j'ai tant étudié : Montesquieu.

Le progrès est quelquefois si étonnant que Montes- quieu en paraît grossier (1).

Je me trouvais si bien de mon séjour à Londres depuis que toute la soirée je pouvais être bonhomme, en mauvais anglais, que je laissai repartir pour Paris le baron, appelé par son bureau, et Barot, appelé par ses affaires de Bacarat et de Gardes. Leur société m'était cependant fort agréable. Nous ne parlions pas beaux-arts, ce qui a toujours été ma pierre d'achop- pement avec mes amis. Les Anglais, sont, je crois, le peuple du monde le plus obtus, le plus barbare. Cela est au point que je leur pardonne les infamies de Sainte-Hélène.

Ils ne les sentaient pas. Certainement, en le payant, un Italien, un Allemand même, se serait figuré le maître de Napoléon. Ces honnêtes Anglais, sans cesse

(1) Je suis heureux en écrivant ceci. Le travail officiel m*a occupé en quelque façon jour et nuit depuis trois jours (juin 1832), Je ne pourrais reprendre à quatre heures mes lettres aux ministres cachetées un ouvrage d'imagination. Je fais ceci aisément sans autre peine et plan que : me souvenir. (Note de Beyle.)

83 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

côtoyés par l'abîme du danger de mourir de faim s'ils oublient un instant de travailler, chassaientl'idée de Sainte-Hélène, comme ils chassent l'idée de Ra- phaël comme propre à leur îaire perdre du temps, et voilà toul.

A nous trois : moi pour larêverie etla connaissance de Say et de Smith (Adam), le baron de Lussinge pour le mauvais côté à voir en tout, Barot pour le travail (qui change une livre d'acier valant douze francs en trois quarts de livres de ressorts de montres, valant dix mille francs), nous formions un voyageur complet.

Quand je fus seul, l'honnêteté de la famille anglaise qui a dix mil le francs de rente se battit dans mon cœur avec la démoralisation complète de l'Anglais, qui, ayant des goûts chers, s'est aperçu que pour les sa- tisfaire, il faut se vendre au gouvernement. Le Phi- lippe de Ségur anglais est pour moi, à la fois, l'être le plus vil et le plus absurbe à écouter.

Je partis sans savoir, à cause du combat de ces deux idées, s'il fallait désirer une Terreur qui nettoierait retable d'Augias en Angleterre.

La fille pauvre chez laquelle je passais les soirées m'assurait qu'elle mangerait des pommes et ne me coûterait rien si je voulais l'emmener en France.

J'aurais évité bien des moments d'un noir diabo- lique. Pour mon malheur, l'affectation m'étant telle- ment antipathique, il m'est plus difficile d'être simple, ^ sincère, bon, en un mot, parfaitemeat Allemand avec une femme française.

Un jour, on annonça qu'on pendait huit pauvres diables. A mes yeux, quand on pend un voleur ou un assassin en Angleterre, c'est l'aristocratie qui s'im-

SOUVENIRS d'ÉGOTISME «3

mole une victime à sa sûreté, car c'est elle qui Ta forcé à être scélérat, etc. Cette vérité, si paradoxale aujour- d'hui, sera peut-être un lieu commun quand on lira mes bavardages.

Je passai la nuit à me dire que c'est le devoir du voyageur de voir ces spectacles et l'effet qu'ifs pro- duisent sur le peuple qui est resté de son pays {who has raciness). , ^

Le lendemain, quand on m'éveilla, à huit heures, il pleuvait à verse. La chose à laquelle je voulais me. forcer était si pénible, que je me souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce.

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86 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

Un soir, après dîner, Minîorini monta chez lui. Deux heures après, ne le voyant pas venir au café de Foy, l'un de nous qui avait perdu le café le payait, nous montâmes chez lui. Il avait le scolozisme; après dîner, la douleur locale avait redoublé ; cet esprit fleg- matique et triste s'était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de l'argent. La douleur l'avait accablé. Un autre se serait tué ; quant à lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand'peine nous ne l'eussions réveillé.

Ce sort me toucha, peut-être un peu par la ré- flexion : voilà un être, cependant, plus malheureux que moi. Barot lui prêta cinq cents francs, qui on tété rendus. Le lendemain, Lussinge ou moi le présen- tâmes à Mme Pasta.

Huitjours après, nous nous aperçûmes qu'il était l'ami préféré. Rien de plus froid, rien de plus raison- nable que ces deux êtres l'un vis-à-vis l'un de l'au- tre. Je les ai vus tous les jours pendant quatre ou cinq ans, je n'aurais pas été étonné, après tout ce temps,, qu'un magicien, me donnant la faculté d'être invisi- ble, me mît à même de voir qu'ils ne faisaient pas l'amour ensemble, mais simplement parlaient mu- sique. Je suis sûr que Mme Pasta, qui pendant huit ou dix ans non seulement a habité Paris, mais y a été à la mode les trois quarts de ce temps, n'a jamais eu d'amants français.

Dans le temps on lui présenta Miniorini, le beau Lagrange venait chaque soir passer trois heures i nous ennuyer, assis à côté d'elle sur son canapé. C'est le général qui jouait le rôle d'Apollon ou du bel Espagnol délivré aux ballets de la cour impériale. J'ai vu la reine Caroline Murât et la divine princesse

SOUVENIRS d'ÉGOTISME 87

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Borghèse danser en costume de sauvages avec lui. C'est un des êtres les plus vides de la bonne compa- gnie ; assurément, c'est beaucoup dire.

Comme tomber dans une inconvenance de parole est beaucoup plus funeste à un jeune homme qu'il ne lui est avantageux de dire un joli mot, la posté- rité, probablement moins niaise, ne se fera pas moins d'idée de l'insipidité de la bonne compagnie.

Le chevalier Miniorini avait des manières distin- guées, presque élégantes. A cet égard, c'était un con- traste parfait avec Lussingé- et même Barot, qui n'est qu'un bon et brave garçon de province qui, par ha- sard, a gagné des millions. Les façons élégantes de Miniorini me lièrent avec lui. Je m'aperçus bientôt que c'était une âme parfaitement froide.

Il avait appris la musique comme un savant de l'Académie des inscriptions apprend ou fait semblant d'apprendre le, persan. Il avait appris à admirer tel morceau, la première qualité était toujours, dans un son, d'être juste, dans une phrase, d'être correcte.

A mes yeux, la première qualité, de bien loin, est d'être expressif.

La première qualité, poui/moi, dans tout ce qui est noir sur blanc, est de pouvoir dire aveq Boileau :

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

La liaison avec Miniorini et Mme Pasfa se renfor- çant, j'allai loger au troisième étage de l'hôtel des Lillois, dont cette aimable femme occupa successi- vement le second et le premier étage.

Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni, juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j'aie jamais connu.

Par habitude de jeune homme (on se rappelle que

88 SOUVENIRS d'ÉGOTISME

je n'avais que vingt ans en 1821), j'aurais d'abord voulu qu'elle eût de l'amour pour moi, qui avait tant d'admiration pour elle. Je vois aujourd'hui qu'elle était trop froide, trop raisonnable, pas assez folle, pas assez caressante, pour que notre liaison, si elle eût été d'amour, pût continuer. Ce n'aurait été qu'une passade de ma part; elle, justement indignée, se fût brouillée. Il est donc mieux que la chose se soit bor- née à la plus sainte et plus dévouée amitié, de ma part, et de la sienne, à un sentiment de même nature, qui a eu des hauts et des bas.

Miniorini, me craignant un peu, m'affubla de deux ou trois bonnes calomnies, que fusai en n'y faisant pas attention. Au bout de six ou huit mois, je sup- pose que Mme Pasta se disait : Mais cela n'a pas le sens commun !

Mais il en reste toujours quelque chose; au bout de six ou huit ans, ces calomnies ont fait que notre amitié est devenue fort tranquille. Je n'ai jamais eu un moment de colère contre Miniorini. Après le pro- cédé si royal de François, il pouvait dire alors, comme je ne sais quel héros de Voltaire :

Une pauvreté noble est tout ce qui me reste.

Et je suppose que la Giudittaj comme nous l'appe- lions en italien, lui prêtait quelques petites sommes pour le garantir des pointes les plus dures de cette pauvreté.

Je n'avais pas grand esprit alors, pourtant j'avais des jaloux. M. de Perret, l'espion de la société de M. de Tracy , sut mes liaisons d'amité avec Mme Pasta ; ces gens-là savent tout par leurs camarades. Il Tar-

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SOUVENiRS d'ÉGOTISME 89

rangea de la façon la plus odieuse aux yeux des dames de la rue d'Anjou. La femme la plus honnête, à l'es- prit de laquelle toute idée de liaison est le plus étrangère, ne pardonna pas l'idée de liaison avec une actrice.

Cela m'était déjà arrivé à Marseille en 1805 ; mais alors, Mme Séraphie T... avait raison de ne plus vouloir me voir chaque soir, quand elle sut ma liai- son avec Mlle Louason (cette femme de tant d'esprit, depuis Mme de BarkofT) (1).

Dans la rue d'Anjou, qui au fond était ma société la plus respectable, pas même le vieux M. de Tracy, le philosophe, on ne me pardonna ma liaison avec une actrice.

Je suis vif, passionné, fou, sincère à l'excès en amitié et en amour jusqu'au premier froid. Alors, de la folie de seize ans je passe, en un clin d'œil, au înachiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours, il n'y a plus rien que glace fondante^ froid parfait. (Cela vient encore de m' arriver ces jours-ci with Lady Angelictty 1832, mai.)

J'allais donner tout ce qu'il y a dans mon cœur à la société Tracy, quand je m'aperçus d'une super- ficie de gelée blanche. De 1821 à 1830, je n'y ai plus été que froid et machiavélique, c'est-à-dire parfai- tement prudent. Je vois encore les tiges rompues de plusieurs amitiés qui allaient commencer dans la rue d'Anjou. L'excellente comtesse de Tracy, que je me reproche amèrement de n'avoir pas aimé davantage, ne me marqua pas cette nuance de froid. Cependant je revenais d'Angleterre pour elle, avec une ouver-

(1) Voir JoumaZ de Stendhal et Lettres inédites,

8.

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ture de cœur, un besoin d'être ami sincère qui se calma par bon sens pur, en prenant la résolution d'être froid et calculateur avec tout le reste du salon.

En Italie, j'adorais l'opéra. Les plus doux moments de ma vie, sans comparaison, se sont passés dans les salles de spectacle. A force d'être heureux à la Scala (salle de Mjlan), j'étais devenu une espèce de crana... {sic).

A dix ans, mon père, qui avait tous les préjugés de la religion et de l'aristocratie, m'empêcha violem- ment d'étudier la musique. A seize, j'appris succes- sivement à jouer du violon, à chanter et à jouer de la clarinette. De cette dernière façon seule, j'arri- vai à produire des sons qui me faisaient plaisir. Mon maître, un beau et bel* Allemand, nommé Hermann, me faisait jouer des cantilènes tendres.

Qui sait?jpeut-être connaissait-il Mozart ? c'était en 1797, Mozart venait de mourir.

Mais alors, ce grand nom ne me fut point révélé. Une grande passion pour les mathématiques m'en- traîna ; pendant deux ans, je ne pensai qu'à elles. Je partis pour Paris, j'arrivai le lendemain du 18 Brumaire (10 novembre 99).

Depuis, quand j'ai voulu étudier la musique, j'ai- reconnu qu'il était trop tard à ce signe : ma passion diminuait à mesure qu'il me venait un peu de con- naissance. Les sons que je produisais me faisaient ^ horreur à la différence de tant d'exécutants du qua- trième ordre qui ne doivent leur peu de talent qui toutefois le soir, à la campagne, fait plaisir qu'à rintrépidité avec laquelle le matin ils s'écorchent les oreilles à eux-mêmes mais ils ne se les écorchent pas, car.... cette métaphysique ne finirait jamais.

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Enfin, j'ai adoré la musique et avec le plus grand bonheur pour moi, d*e 1806 à 1810, en Allemagne.

De 1814 à 1821, en Italie. En Italie je pouvais dis- cuter musique avec le vieux Mayer, avec le jeune Paccini, avec les compositeurs. Les exécutants, le marquis Garaffa, les Vicontini de Milan, trouvaient au contraire que je n'avais pas le sens commun. C'est comme aujourd'hui si je parlais politique à un sous- préfet.

Un des étonnements du comte Daru, véritable homme de lettres de la tête aux pieds, digne de l'hé- bétement de l'Académie- des Inscriptions de 1828, était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu'un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me Ta dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de l'épui- sement, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.

Gomment, quarante francs !

Oui, monsieur le comte, et par grâce, et vous ferez plaisir au marchand en ne le. prenant pas à ce prix.

Est-il possible ! disait l'Académicien en levant ., î les yeux au ciel ; cet enfant ! ignorant comme une carpe ! .

Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des an- tipodes, regardant la lune lorsqu'elle n'a qu'un petit croissant pour nous, se disent : Quelle admirable clarté ! la lune est presque pleine ! M. le conate Daru, membre de l'Académie française, associé de l'Aca- démie des sciences, etc., etc., et nloi, nous regar- dions le cœur de l'homme, la nature, etc., décotes opposés.

Une des admirations de Miniorini, dont la jolie

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chambre était voisine de. la mienne au second étage de l'hôtel des Lillois, c'est qu'il y eût des êtres qui pussent m'écouter quand je parlais musique. Il ne re- vint pas de sa surprise quand il sut que c'était moi qui avait fait une brochure sur Haydn. Il approuvait assez le livre trop métaphysique, disait-il ; mais que j'eusse pu l'écrire, mais que j'en fusse Tauteur, moi, incapable de frapper un accord de septième diminuée sur un piano, voilà ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux. Et il les avait fort beaux, quand il y avait, pai* hasard, un peu d'expression.

Cet étonnement, que je viens de décrire un peu au long, je l'ai trouvé petit ou grand chez tous mes in- terlocuteurs jusqu'à l'époque (1827) je me suis mis à avoir de l'esprit.

Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille ; j'ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d'honnête homme qui a horreur de parler de soi. Ce livre n'est pas fait d'autre chose cependant. Je ne prévoyais d'autre difficulté que d*avoir le cou- rage de dire la vérité, surtout ; c'est la moindre chose.

Les détails me manquent un peu sur ces époques reculées, je deviendrai moins sec et moins verbeux à mesure que je m'approcherai de l'intervalle de 1826 à 1830. Alors, mon malheur me força à avoir de l'es- prit ; je me souviens de tout comme d'hier.

Par une malheureuse .disposition physique qui m'a fait passer pour mauvais Français, je ne [puis] que très difficilement avoir du plaisir pour de la musique chantée dans une salle française.

Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, n'en était pas moins l opéra buffa,

Mme Pasta y jouait Tancrèdé, Othello , Roméo et

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Juliette,., d'une façon qui, non seulement n'a jamais été égalée, mais qui n'avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.

Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait Tâme tragique, mais il était si bête qu'il tom- bait dans les affectations les plus ridicules. Je soup- çonne que, outre Téclipse totale d'esprit, il avait en- core cette sensibilité indispensable pour ensemencer les succès, et que j'ai retrouvée avec tant de peine jusque chez l'admirable et aimable Déranger. . Talma, donc, fut probablement servile, bas^ ram- pant, flatteur et, peut-être, quelque chose de plus en- vers Mme de Staël qui, continuellement et bêtement occupée de sa laideur (si un tel mot que bête peut s'écrire à propos de cette femme admirable) avait be- soin, pour être rassurée, de raisons palpables et sans cesse renaissantes.

Mme de Staël, qui avait admirablement, comme un de ses amants, M. le prince de Talleyrahd, /'ar^ du succès à Paris, comprit qu'elle aurait à gagner à donner son cachet au succès de Talma, qui commen- çait à devenir général et à perdre par sa durée le peu respectable caractère de mode.

Le succès de Talma commença par de la hardiesse ; il eut le courage d'innover, le seul des courages qui soit étonnant en France. Il fut neuf dans le Brutus de Voltaire et bientôt après dans cette pauvre amplia- tion : Charles IX de M. de Chénier. Un vieux et très mauvais acteur que j'ai connu, Tennuyeux et royaliste Naudet, fut si choqué du génie innovateur du jeune Talma, qu'il le provoqua plusieurs fois en duel. Je ne sais si, en vérité, Talma avait pris l'idée etle courage d'innover, je l'ai connu bien au-dessous de cela. |

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Malgré sa grosse voix factice et l'affectation pres- que aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués, l'être en France qui avait de la disposition à être» ému par les beaux sentiments tragiques du troisième acte de VHamlet de Ducis ou les belles scènes des derniers actes d* Andromaque n'avait d'autre ressource que de voir Talma.

Il avait Tâme tragique et à un point étonnant. S'il y eût joint un caractère simple et le courage de de- mander conseil, il eût pu aller plus loin, par exemple, être aussi sublime que Monvel dans Auguste (Cinna). Je p^rle ici de toutes choses que j'ai vues et bien vues ou du moins fort en détail, ayant été amateur pas- sionné du Théâtre-Français.

Heureusement pour Talma, avant qu'un écrivain, homme d'esprit et parlant souvent au public (M. l'abbé Geoffroy), s'amusât à vouloir détruire sa ré- putation, il avait été dans les convenances de Mme de Staël de le porter aux nues. Cette femme élo- quente' se chargea d'apprendre aux sots en quels termes ils devaient parler de Talma.

On peut penser que l'emphase ne fût pas épargnée; le nom de Talma devint européen.

Son abominable affectation devint de plus en plus nuisible aux Français, gent moutonnière. #

Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.

La mélancolie vague et donnée par la fatalité, comme dims Œdipe, n'aura jamais d'acteur compa- rable à Talma. Dans Manlius, il était bien Romain : PrendSy^is, et: Connais-tu la main de Rutile (l)^

(1) Le texte est :

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.^ .1

étaient divins. C'est qu'il n'y avait pas moyen de re- mettre là l'abominable chant du vers alexandrin. Quelle hardiesse il me fallait pour penser cela en 1805 ? Je frémis presque d'écrire de tels blasphè- * mes aujourd'hui (1832) que les deux idoles sont tom- bées. Cependant, en 1805, je prédisais 1832, et le succès m'étonne et me rend stupide.

M'en arrivera-l-il autant avec le ti..^ (sic). Le chant continu, la grosse voix, le tremblemeàt des poignets, la démarche affectée m'empêchaient d'avoir un plai- sir pour cinq minutes de suite en voyant Talma, et, à chaque instant, il fallait choisir, vilaine occupa- tion pour l'imagination ou plutôt alors la tête tue l'imagination.

Il n'y avait de parfait dans Talma que sa tête et son regard vague. Je reviendrai sur ce grand mot à propos des Madones ^e Raphaël et de mademoiselle Virginie de Lafayette, Mme Adolphe, A. Périer, qui avait cette beauté en un degré suprême et dont sa bonne grand'mère, Mme la comtesse de Tracy, était très fière.

Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l'adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard et Othello.

Mais le tragique dans une femme, pour moi il est le plus touchant, je ne l'ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En rentrant.

Manlius. Connaîs-tu bien la main de Rutile ? Sermliu8. Oui.

Manlitis. Tiens, lis.

(La Fosse, Manlitis Capitplinus^ IV, 4.) t

* 1

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elle passait des heures entières sur un canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.

Toutefois, ce talent tragique étant mêlé avec le talent de chanter, l'oreille achevait l'émotion com- mencée par les yeux, et Mme Pasta restait longtemps, par exemple deux secondes ou trois, dans la même position. Cela a^t-il été une facilitation ou un obs- tacle de plus à. vaincre? J'y ai souveik rêvé. Je penche à croire que cette circonstance de rester forcément longtemps dans la même position ne donne ni faci- lités, ni difficultés nouvelles. Reste pour l'àme, de Mme Pasta, la difficulté de donner son attention à bien chanter.

Le chevalier Miniorini,Lussinge, diFiori, Sutton- Sharp et quelques autres, réunis par notre admira- tion pour la grandonnay nous avions un éternel su- jet de discussion dans la manière dont elle avait joué Homéo dans la dernière représentation, dans les sottises que disaient à cette occasion ces pauvres gens de lettres français, obligés d'avoir un avis sur une chose si antipathique au caractère français : la musique.

L'abbé Geoffroy, de bien loin le plus spirituel et le plus savant des journalistes, appelait sans façon Mozdxi im faiseur de charivari \ était de bonne foi et ne sentait que Grétry et Monsigny, qu'il avait appris.

De grâce,, lecteur bénévole, comprenez bien ce mot, c'est l'histoire de la musique on France.

Qu'on juge des âneries que disaient, en 1822, toute la tourbe des gens de lettres, journalistes tellement inférieurs à M. Geoffroy. On a réuni les feuilletons de ce spirituel maître d'école, et, dit-on, c'est une

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plate réunîon. Ils étaient divins, servis en impromp- tu, deux fois la semaine, et mille fois supérieurs aux lourds articles d'un M. Hoffmann ou d'un M. Féletz qui, réunis, font peut-être meilleure figure que les délicieux feuilletons de Geoffroy. Dans leur temps, je déjeunais au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bien ! les jours il n'y avait pas feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal.

Il les faisait en entendant la lecture des thèmes latins de ses écoliers à la pension... (sic) il était maître. Un jour, faisant entrer des écoliers dans un café près de la Bastille pour prendre de la bière, ceux-ci eurent le bonheur de trouver un journal qui leur apprit ce que faisait leur maître, qu'ils voyaient souvent écrire en portant le papier au bout de son nez, tant il avait la vue basse.

C'était aussi à sa vue basse que Talma devait ce beau regard vague et qui montre tant d'âme (comme une demi-concentration intérieure, dès que quel- que chose d'intéressant ne tire pas forcément l'atten- tion dehors.)

Je trouve une diminution de talent chez madame Pasta. Elle n'avait pas grand'peine à jouer naturel- lement la grande âme : elle l'avait ainsi.

Par exemple, elle était avare, ou si l'on veut, éco- nome par raison, ayant unmari prodigue. bien, en un seul mois, il lui est arrivé de faire distribuer deux cents francs à de pauvres réfugiés italiens. Et il y en avait de bien peu gracieux, de bien faits pour dégoûter de la bienfaisance, par exemple, M. Gia- nonne, le prêtre de Modène, que le ciel absolve; quel regard il avait I

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M. di Fiori, qui ressemble comme deux gouti d'eau au Jupiter Mansuétus, condamné à mort, vingt-huit ans, à Naples en 1799, se chargeait de d tribuer judicieusement les secours de madame PasI Lui seul le savait et me Ta dit longtemps après, confidence. La reine de France, dans le journal ce jour, a fait enregistrer un secours de soixante^c francs envoyé à une vieille femme (juin 1832).

f.

CHAPITRE IX

Outre rimpudence de parler de soi continuelle- ment, ce travail offre tin autre découragement : que de choses hardies et que je n'avance qu'en tremblant seront de plats lieux. communs^ dix ans après ma mort, pour peu que le ciel m'accorde une vie un peu honnête de quatre-vingts à quatre-vingt-dix !

D'un autre côté, il y a du plaî§ir à parler du géné- ral Foy, de Mme Pasta, de lord Byron, de Napoléon et de tous les grands hommes ou du moins ees êtres distingués que mon bonheur a été de connaître et

, qui ont daigné parler avec moi !

Du reste, si le lecteur est envieux comme mes con*- temporains, qu'il se console, peu de ces grands hom-r

; mes que j'ai tant aimés m'ont* deviné. Je crois même

'\ qu'ils me trouvaient plus ennuyeux qu'un autre ; peut-être ne voyaient-ils en moi qu'un exagéré sen-

' timental.

C'est la pire espèice, en effet. Ce* n'ept que depuis que j'ai eu de l'esprit que j'ai été apprécié et bien au delà de mon mérite. Le général Foy, Mme Pastai

> M. deTracy, Cano.va, n'ont pas deviné en moi (j'ai sur le cœur ce mot sot: deviné) une âme remplie

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d'une rare bonté, j'en ai la bosse (système de Gall) et un esprit enflammé et capable de les comprendre.

Un des hommes qui ne m*a pas compris et, peut- être, à tout prendre, celui de tous que j'ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit je ne sais quelle bête emphatique), c'est Andréa Corner, de Venise, ami et aide de camp du prince Eugène à Milan.

J'étais en 18H, ami intime du comte Wid7nannf capitaine de la compagnie des gardes de Venise (j'é- tais l'amant de sa maîtresse). Je revis Taimable Wid- mann à Moscou, il me demanda tout uniment de le faire sénateur du royaume d'Italie. On me croyait alors favori de M. le comte Daru, mon cousin, qui ne m'a jamais aimé, au contraire ; en 18H, Widman me fît connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de Paul Véronèse.

Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a fait des actions de la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l'homme du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la main de Napoléon (croix de fer et légion d'hon- neur).

C'est lui qui disait si naïvement à quatre heures du soir le jour de la bataille de la Moskowa (19 septem- bre 1812) : « Mais cette diable de bataille ne finir donc jamais! » Widman ou Miniorinime le dit le len demain.

Aucun des Français si braves, mais si affectés q- j'ai connus à l'armée alors, par exemple le gêné Caulaincourt, le général Monbrun, etc., n'aurait ( dire un tel mot, pas môme M. le duc de Frioul (Miel Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare da

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le caractère, mais pour cette qualité commune, pour l'esprit amusant, il était bien loin d'Andréa Corner. .

Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir chauve. Tout lui manquait à trente-huit ans, à l'âge où, quand on est désabusé, l'ennemi commence à poindre. Aussi, et c'est le seul défaut que je lui ai jamais vu, quelquefois le soir il se promenait seul, un peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal.

C'est la fin de tous les illustres malheureux : les princes détrônés, M. Pitt voyant les succès de Napo- léon et apprenant la bataille d'Austerlitz.

2 juillet 1832.

Lussinge, l'homme le plus prudent que j'aie connu, voulant s'assurer un co-promeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me donner des connaissances.

Il me mena cependant chez M. de Maisonnette (1), Tun des êtres les plus singuliers que j'aie vus à Paris. Il est maigre, fort petit comme un Espagnol, il en a l'œil vif et la bravoure irritable.

Qu'il puisse écrire en une soirée trente pages élé- gantes et verbeuses pour prouver une thèse politique sur lin mot d'indication que le Ministre lui expédie à six heures du soir, avant d'aller dtner, c'est ce que Maisonnette a de commun avec les Vitet, les Pillet, les Saint-Marc-Girardin et autres écrivains de la Tré- sorerie. Le curieux, l'incroyable, c'est que Maison- nette croit ce qu'il écrit. Il a été successivement

(1) M. Lingay.

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amoureux,