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LE VENTRE

DE PARIS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

LES ROUGON-MACQUART

1. La Fonrune Des Roucon. édit. 1 v. Bibl.-Charpentier. . 3 fr. 50 JL. La Curée. édition. 1 vol. Bibliothèque-Charpentier. . . 3 fr. 50 U1.— Le VexTRe DE Paris. 4 vol. Bibliothèque-Charpentier. . . 3 fr. 50

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Mes Haines, causeries littéraires et artistiques. 1 vol. in-18. . . . 3 fr. Mox SaLon (salon de 1866). 1 vol. in-18 . . . . . . . . ..... Afr.

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PARIS. IMF. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, {|

LES ROUGON-MACQUART

II

LE VENTRE

DE PARIS \

PAR

EMILE ZOLA

PARIS CHARPENTIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

28, QUAI DU LOUVRE, 28

1875

Ÿ Rs LC” 7 AU 171 OF Onrse --

UT

LE

VENTRE DE PARIS

Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux etun tombereau de pois, au pont de Neuilly, s'étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allare continue et paresseuse, que la montée ralen- tissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allonsés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d'ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d'une casquette, entrevus dans cette florai- son énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et

1

2 LES ROUGON-MACQUART.

en arrière, desronflements lointains de charrois anuonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait.

Balthazar, le cheval de madame François, une bête trop grasse, tenait la tête de la file. Il marchait, dormant à demi, dodelinant des oreilles, lorsque, à la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres bêtes vinrent donner de la tête contre le cul des voitures, et la file s'arrêta, avec la secousse des fer- railles, au milieu des jurements des charretiers réveillés. Madame François, adossée à une planchette contre ses lé- gumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur jetée à gauche par la petite lanterne carrée, qui n’éclairait guère qu'un des flancs luisants de Balthazar.

Eh! la mère, avançons! cria un des hommes, qui s'était mis à genoux sur ses navets... C’est quelque cochon d'ivrogne.

Elle s'était penchée, elle avait aperçu, à droite, presque sous les pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule. |

On n'écrase pas le monde, dit-elle, en sautant à terre.

C'était un homme vautré tout de son long, les bras éten- dus, tombé la face dans la poussière. Il paraissait d’une lon- gueur extraordinaire, maigre comme une branche sèche ; le miracle était que Balthazar ne l’eût pas cassé en deux d’un coup de sabot. Madame François le crut mort; elle s’ac- croupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle était chaude.

Eh! l'homme ! dit-elle doucement.

Mais les charretiers s’impatientaient. Celui qui était age- nouillé dans ses légumes reprit de sa voix enrouée :

Fouettez donc, la mère!... Il en a plein son sac, le sacré porc! Poussez-moi ça dans le ruisseau |

LE VENTRE DE PARIS. 5

Cependant, l’homme avait ouvert les yeux. Il regardait madame François d’un air effaré, sans bouger. Elle pensa qu'il devait être ivre, en etfet.

]l ne faut pas rester là, vous allez vous faire écraser, lui dit-elle... alliez-vous ?

Je ne sais pas..…, répondit-il d'une voix très-basse.

Puis, avec effort, et le regard inquiet :

J'allais à Paris, je suis tombé, je ne sais pas…

Elle le voyait mieux, et il était lamentable, avec son pan- talon noir, sa redingote noire, tout effiloqués, montrant les sécheresses des os. Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les sourcils, découvrait deux grands yeux bruns, d’une singulière douceur, dans un visage dur et tour- menté. Madame François pensa qu'il était vraiment trop maigre pour avoir Lu. |

Et alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nou veau.

Il ne répondit pas tout de suite ; cet interrogatoire le gé- nail. Il parut se consulter ; puis, en hésitant :

Par là, du côté des Halles,

Il s'était mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de vouloir continuer son chemin. La maraïchère le vit qui s’appuyait en chancelant sur le brancard de la voiture.

Vous êtes las ? |

Oui, bien las, murmura-t:il.

Alors elle prit une voix brusque et comme mécontente. Elle le poussa, en disant :

Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un temps, !... Je vais aux Halles, je vous débal- . lerai avec mes légumes.

Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le jeta sur les carottes et les navets, tout à fait fâchée, criant :

À la fin, voulez-vous nous ficher la paix ! Vous m’em-

4 LES ROUGON-MACQUART.

bêtez, mon brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles ! Dormez, je vous réveillerai. |

Elle remonta, s’adossa contre la planchette, assise de biais, tenant les guides de Balthazar, qui seremit en marche, se rendormant, dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues les façades endormies. Les charretiers recommencèrent leur somme sous leurs limou-- sines. Celui qui avait interpellé la maraïchère s’allongea, en grondant : |

Ah! malheur! s’il fallait ramasser Jes ivrognes!… Vous avez de la constance, vous, la mère!

Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tête basse. L'homme que madame François venait de re- cueillir, couché sur le ventre, avait ses longnes jambes per- dues dans le tas des navets qui emplissaient le cul de Ja voi- ture; sa face s’enfouçait au beau milieu des carottes, dont les bottes montaient et s’épanouissaient ; et, les bras élargis, exténué, embrassant la charge énorme des légumes, de peur d'être jeté à terre par un cahot, il regardait, devant lui, les deux lignes interminables des becs de gaz qui se rappro- chaient et se confondaient, tout là-haut, dans un pullulement d'autres lumières. À l'horizon, une grande fumée blanche flottait, mettait Paris dormant dans la buée lumineuse de toutes ces flammes.

Je suis de Nanterre, je me nomme madame François, dit la maraïîchère, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et vous? |

Je me nomme Florent, je viens de loin, répondit l'inconnu avec embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigué, que cela m'est pénible de parler.

Îl'ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lâchant un peu les guides sur l’échine de Balthazar, qui suivait son chemin

LE VENTRE DE PARIS. ÿ

en bête connaissant chaque pavé. Florent, les yeux sur l'immense lueur de Paris, songeait à cette histoire qu'il cachait. Échappé de Cayenne, les journées de décembre . l'avaient jeté, rôdänt depuis deux ans dans la Guyane hol- landaise, avec l’envie folle du retour et la peur de la police impériale, il avait enfin devant lui la chère grande ville, tant regrettée, tant désirée. Il sy cacherait, il y vivrait de sa vie paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D’ail- leurs, ilserait mort, là-bas. Et il se rappelait son arrivée au Havre, lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son mouchoir. Jusqu'à Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il lui restait à peine trente sous, il repartit à pied. Mais, à Vernon, 1l acheta ses deux dermers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il croyait avoir dormi plusieurs heures dans uu fossé. Il avait montrer à un gendarme les papiers dont 1l s'était pourvu. Tout cela dan- sait dans sa tête. Il était venu de Vernon sans manger, avec des rages et des désespoirs brusques qui le poussaient à mâcher les feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait à marcher, pris de crampes et de souleurs, le ventre plié, la vue troublée, les pieds comme tirés, sans qu'il en eût con- science, par cette image de Paris, au loin, très-loin, derrière l'horizon, qui l’appelait, qui l’attendait. Quand il arriva à Courbevoie, la nuit était très-sombre. Paris, parcil à un pan de ciel étoilé tombé sur un coin de la terre noire, lui appa- rut sévère et comme fàché de son retour. Alors, il eut une faiblesse, 1l descendit la côte, les jambes cassées. En traver- sant le pont de Neuilly, il s’appuyait au parapet, il se pen- chait sur la Seine roulant des flots d'encre, entre les masses épaissies des rives ; un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d’un œil saignant. Maintenant, il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L’avenue lui paraissait démesurée. Les : centaines de lieues qu'il venait de faire n'étaient rieu; ce bout de route le désespérait, jamais il n’arriverait à ce som- 4,

6 LES ROUGON-MA CQUART.

mét, couronné de ces lumières. L'avenue plate s'étendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses larges trottoirs grisâtres, tachés de l'ombre des branches, les trous sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses ténèbres; et les becs de gaz, droits, espacés régu- lièrement, mettaient seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce désert de mort. Florent n’avançait plus, l'avenue s’allongeait toujours, reculait Paris au fond de la nuit. [l lui sembla que les becs de gaz, avec leur œil unique, couraient à droite et à gauche, en emportant la route: il trébucha, dans ce tournoiement ; il s'affaissa comme une . masse sur les pavés.

A présent, 1l roulait doucement sur cette couche de ver- dure, qu'il trouvait d’une mollesse de plume. Il avait levé un peu le menton, pour voir la buée lumineuse qui grandis- sait, au-dessus des toits noirs devinés à l'horizon. Il arrivait, il était porté, il n’avait qu’à s’'abandonner aux secousses ra- leuties de la voiture; et cette approche sans fatigue ne le lais- sait plus souffrir que de la faim. La faim s'était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient ; il ne sentait en lui que son estomac, tordu, tenaillé comme par un fer rouge. L’odeur fraîche des légumes dans lesquels il était en- foncé, cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jus- qu’à l’évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour l'empêcher de crier. Et, derrière, les neuf autres tombereaux, avec leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements d’artichauts, de sa- lades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler lentement sur lui et vouloir l’énsevelir, dans l'agonie de sa faim, sous un éboulement de mangeaille. 11 y eur un arrêt, un bruit de grosses voix ; c'était la barrière, les douaniers sondaient les voitures. Puis, Florent entra dans Paris, évanoui, les dents serrées, sur les carottes.

La

LE VENTRE DE PARIS, 7

Eh! l’homme, là-haut! cria brüsquement madame François.

Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se mit sur son séant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il était tout hébété. La maraïchère le fit descendre, en lui disant :

Vous allez m'aider à décharger, hein ?

Il l’aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui portait une plaque sur le revers gauche de son palelot, se fâchait, tapait du bout de sa canne sur le trottoir.

Allons donc, allons donc, plus vite que ga! Faites avancer la voiture... Combien avez-vous de mètres ? Quatre, n'est-ce pas? |

Il délivra un bulletin à madame François, qui sortit des gros sous d’un petit sac de toile. Et 1l alla se fâcher et ta- per de sa canne uu peu plus loin. La maraïchère avait pris * Balthazar par la bride, le poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la planche de derrière en- levée, après avoir marqué ses quatre mètres sur le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui passer les légumes, bottes par bottes. Elle les rangea méthodique- ment sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de façon à encadrer les tas d’un filet de verdure, dres- sant avec une singulière promptitude tout un étalage, qui ressemblait, dans l'ombre, à une tapisserie aux couleurs sy- métriques. Quaud Florent lui cut donné une énorme brassée de persil, qu’il trouva au fond, elle lui demanda encore un service,

Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je vais remiser la voiture... C'est à deux pas, ue Montorgueil, au Compas d'or.

1 lui assura qu’elle pouvait être tranquille. Le mouve- vement ne lui valait rien ; il sentait sa faim se réveiller, de-

8 LES ROUGON-MACQUART.

puis qu'il se remuait. Il s’assit contre un tas de choux, à côté de la marchandise de madame François, en se disant qu’il était bien là, qu’il ne bougetait plus, qu'il attendrait. Sa tête lui paraissait toute vide, etil ne s’expliquait pas net- tement il se trouvait. Dès les premiers jours de septem- bre, les matinées sont toutes noires. Des lanternes, autour de lui, filaient doucement, s’arrêtaient dans les ténèbres. Il était au bord d’une large rue, qu’il ne reconnaissait pas. Elle s’enfonçait en pleine nuit, très-loin. Lui, ne distinguait guère que la marchandise qu'il gardait. Au delà, confusé- ment, ke long du carreau, des amoncellements vagues mou- * tonnaient. Au milieu de la chaussée, de grands profils grisä- tres de tombereaux barraient la rue ; et, d’un bout à l’autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de bêtes atte- lées qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une pièce de bois ou d’une chaîne de fer tombant sur le pavé, l’ébou- . lement sourd d’une charretée de légumes, le dernier ébran- lement d'une voiture buttant contre la bordure d’un trot- toir, mettaient dans l’air encore endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable réveil, dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre frémissante. Flo- rent, en tournant la tête, aperçut, de l’autre côté de ses Choux, un homme qui ronflait, roulé comme un paquet dans une limousine, la tête sur des paniers de prunes. Plus près, à gauche, 1l reconnut un enfant d'une dizaine d'années, as- soupi avec un sourire d'ange, dans le creux de deux monta- gnes de chicorées. Et, au ras du trottoir, il n’y avait encore de bien éveillé que les lanternes dansant au bout de bras invisibles, enjambant d’un saut le sommeil qui traînait là, gens et légumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le sur- prenait, c'était, aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits superposés lui semblaient grandir, s'étendre, se perdre, au fond d’un poudroiement de lueurs. Il rêvait, l'esprit affaibli, à une suite de palais, énormes et

LE VENTRE DE PARIS. 9

réguliers, d'une légèreté de cristal, allumant sur leurs faça- des les mille raies de flamme de persiennes continues et sans fin. Entre les arêtes fines des piliers, ces minces barres jaunes mettaient des échelles de lumière, qui montaient jusqu’à la ligne sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entasse- ment des toits supérieurs, posant dans leur carrure les gran- des carcasses à jour de salles immenses, traînaient, sous le jaunissement du gaz, un pêle-mêle de formes grises, effa- cées et dormantes. Il tourna la tête, fâché d'ignorer il était, inquiété par cette vision colossale et fragile ; et, comme il Jevait les yeux, il aperçut le cadran lumineux de Saint- Eustache, avec la masse grise de l’église. Cela l’étonna pro- fondément. Il était à la pointe Saint-Eustache.

Cependant, madame François était revenue. Œlle discu- tait violemment avec un homme qui portait un sac sur l’é- paule, et qui voulait lui payer ses carottes un sou la botte.

Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, Lacaille..... Vous es revendez quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... À deux sous, si vous voulez.

Bt, comme l’homme s’en allait :

Les gens croient que ça pousse tout seul, vraiment.

Il peut en chercher, des carottes à un sou, cet ivrogne de , Lacaille.. Vous verrez qu'il reviendra.

Elle s’adressait à Florent. Puis, s’asseyant près de lui :

Dites donc, s’il y a longtemps que vous êtes absent de Paris, vous ne connaissez peut-être pas les nouvelles Halles ? Voici inq ans au plus que c'est bâti... Là, tenez, le pavillon qui est à côté de nous, c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs ; plus loin, la marée, la volaille, et, derrière, les gros légumes, le beurre, le fromage. . Il y a six pavillons, de ce côté-là ; puis, de l’autre côté, en face, il y en a encore qua- tre: la viande, la triperie, la Vallée... C'est très-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu’on bâtira encore deux pavillons, en démolissant les maisons, autour

10 LES ROUGON-MACQUART.

de la Halle au blé. Est-ce que vous connaissiez tout ça”?

Non, répondit Florent. J'étais à l’étranger… Et cette grande rue, celle qui est devant nous, comment la nomme- t-on ? |

C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine et qui arrive jusqu'ici, à la rue Montmartre et à la rue Montorgueil.. S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite reconnu.

Elle se leva, en voyant une femme penchée sur ses navets. |

C'est vous, mère Chantemesse ? dit-elle amicalement.

Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'était qu’une bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 décembre. 11 suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que l'Élysée promenait sur le pavé pour se faire prendre au sérieux, lorsque les soldats avaient balayé les trottoirs, à bout portant, pendant un quart d'heure. Lui, poussé, jeté à terre, tomba au coin de la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolée passait sur son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il n’entendit plus rien, il voulut se relever. 11 avait sur lui une jeune femme, en chapeau rose, dont le châle glissait, découvrant une guimpe plissée à petits plis. Au- dessus de la gorge, dans guimpe, deux balles étaient entrées; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune femme, pour dégager ses jambes, deux filets de sang coulèrent des trous sur ses maius. Alors, il se releva d’un bond, il s’en alla, fou, sans chapeau, les. mains humides. Jusqu'au soir, il rôda, la tête perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes, avec sa face toute pâle, ses grands yeux bleus ouverts, ses lèvres souffrantes, son étonnement d’être morte, là, si vite. Il était timide; à trente ans, il n'osait regarder en face les visages de femme, et il avait

LE VENTRE DE PARIS. 11

celui-là, pour la vie, dans sa mémoire et dans son eœur. C'était comme une femme à lui qu’il aurait perdue. Le soir, sans savoir comment, encore dans l’ébranlement des scènes horribles de l'après-midi, 11 se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin, des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les accompagna , les aida à arra- cher quelques pavés, s’assit sur la barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas même un couteau sur lui ; il était toujours nu-tête. Vers onze heures , il s’as- soupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche à petits plis, qui le regardaient comme deu yeux rouges de larmes et de sang. Lorsqu'il se réveilla, il était tenu par quatre sergents de ville qui le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et faillirent l'étrangler, quand ils s’aperçurent qu’il avait du sang aux mains. C'était le sang de la jeune femme.

Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran lumineux de Saint-Eustache, sans même voir les aiguilles. Il était près de quatre heures. Les Halles dor- maient toujours. Madame François causait avec la mère Chantemesse, debout, discutant le prix de la botte de navets. Et Florent se rappelait qu’on avait manqué le fusiller. là, contre le mur deSaint-Eustache. Un peloton de gendarmes ve- nait d’y casser la tête à cinq malheureux, pris à une barricade : de la rue Grenéta. Les cinq cadavres traînaient sur le trot- torr, à un endroit il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses. Lui, échappa aux fusils , parce que les sergents de ville n'avaient que des épées. On le conduisit à un poste voisin, en laissant au chef du poste cette ligne écrite au crayon sur un chiffon de papier : « Pris les mains couvertes de sang. Très-dangereux. » Jusqu'au matin, 1l fut traîné de poste en ‘poste. Le chiffon de papier l'accompa-

12 LES ROUGON-MACQUART.

gnait. On lui avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste de la rue de la Lingerie, des sol- dats ivres voulurent le fusiller ; ils avaient déjà allumé le falot, quand l'ordre vint de conduire les prisonniers au Dépôt de la préfecture de police. Le surlendemain, il était * dans une casemale du fort de Bicêtre. C'était depuis ce jour qu'il souffrait de la faim ; 1l avait eu faim dans la casemate,

et la faim ne l'avait plus quitté. Ils se trouvaient une cen- laine parqués au fond de cette cave, sans air, dévorant les

quelques bouchées de pain qu'on leur jetait, ainsi qu’à des

bêtes enfermées. Lorsqu'il parut devant un juge d’instruc-

tion, sans témoins d'aucune sorte, sans défenseur, il fut

accusé de faire partie d'une société secrète ; et, comme il

jurait que ce n'était pas vrai, le juge tira de son dossier le

chiffon de papier : « Pris les mains couvertes de sang. Très-

dangereux. » Cela suffit. On le condamna à da déportation.

Au bout de six semaines, en janvier, un geôûlier le réveilla,

une nuit, l'enferma dans une cour, avec quatre cents et

quelques autres prisonniers. Une heure plus tard, ce pre-

mier convoi partait pour les pontons et l’exil, les menottes aux poignets, entre deux files de gendarmes, fusils chargés.

Ils traversèrent le pont d’Austerlitz, suivirent la ligne des

boulevards, arrivèrent à la gare du Havre. C'était une nuit

heureuse de carnaval ; les fenêtres des restaurants du bou-

levard luisaient : à la hauteur de la rue Vivienne, à l'endroit

il voyait toujoursla morteinconnue dont il emportait l'image,

Florent aperçut, au fond d’une grande calèche, des femmes

masquées, les épaules nues, la voix rieuse, se fâchant de ne

pouvoir passer, faisant les dégoûtées devant « ces forçats qui

n’en finissaient plus. » De Paris au Havre, les prisouniers

n’eurent pas une bouchée de pain, pas un verre d'eau ; on

avait oublié de leur distribuer des rations avant le départ.

Ïls ne mangèrent que trente-six heures plus tard, quand on

les eut entassés dans la cale de la frégate le Canada.

LE VENTRE DE PARIS. 15

Non, la faim ne l'avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plénitude. II était devenu sec, l'estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes : il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il sentait pulluler autour de lui et qui l'inquiétait. La nuit heureuse de carnaval avait donc centinué pendant sept ans. Il revoyait les fenêtres luisantes des boulevards, les femmes ricuses, la ville gourmande qu'il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier ; et 1l lui semblait que tout cela avait grandi, s’était épanoui dans cette énormité des Halles, dont il com- mençait à entendre le souffle colossal, épais encore de l'indi- gestion de la veille.

La mère Chantemesse s'était décidée à acheter douze bottes de navets. Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait encore sa large taille; et elle res- lait là, causant toujours, de sa voix traînante. Quand elle fut partie, madame François vint se rasseoir à côté de Flo- rent, en disant :

Cette pauvre mère Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans. J'élais gamine, qu’elle achelait déjà ses navets à mon père. Et pas un parent avec ça, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassée je ne sais où, et qui la fait damner.. Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas, elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pour- rais pas rester dans ce diable de Paris, toute la journée, sur un trottoir. Si l'on y avait quelques parents, au moins !

Et, comme Florent ne causait guère :

Vous avez de la famille à Paris, n'est-ce pas? de- manda-t-elle.

Il parut ne pas entendre. Sa méfiance revenait. Il avait la tête pleine d'histoires de police, d'agents gueltant à chaque coin de rue, de femmes vendant les secrets qu'elles arra-

2

14 LES ROUGON-MACQUART.

chaient aux pauvres diables. Elle était lout près de lui, elle lui semblait pourtant bien honnête, avec sa grande figure calme, serrée au front par un foulard noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle de sa vie en plein air et de sa virilité adoucie par des yeux noirs d’une tendresse charitable. Elle était certainement très-curieuse, mais d'une curiosité qui devait être toute bonne.

Elle reprit, sans s’offenser du silence de Florent :

Moi, j'ai eu un neveu à Paris. 11 a mal tourné, il s’est engagé. Enfin, c'est heureux quand on sait descendre. Vos parents, peut-être, vont être bien surpris de vous voir. Et c'est une joie quand on revient, n'est-ce pas?

Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, api- toyée sans doute par son extrême maigreur, sentant que c'était un « monsieur, » sous sa lamentable défroque noire, n'osant lui mettre une pièce blanche dans la main.

Enfin, timidement :

$i, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque chose. | |

Mais il refusa avec une fierté inquiète; il dit qu'il avait tout ce qu'il lui fallait, qu'il savait aller. Elle parut heureuse , elle répéta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-même sur son sort : |

ÂAh! bien, alors, vous n'avez qu’à attendre le jour.

Une grosse cloche, au-dessus de la tête de Florent, au coin du pavillon des fruits, se mit à sonner. Les coups, lents et réguliers, semblaient éveiller de proche en proche le sommeil traînant sur le carreau. Les voitures arrivaient toujours ; les cris des charretiers, les coups de fouet, les écrasements du pavé sous le fer des roues et le sabot des bêtes, grandissaient ; et les voitures n’avançaient plus que par secousses, prenant la file, s'étendant au delà des re- gards, dans des profondeurs grises, d’où montait un brou- haha confus. Tout le long de la rue du Pont-Neuf, on dé:

LE VENTRE DE PARIS. 45

+ chargeait, les tombereaax acculés aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrés, rangés comme dans une foire. Florent s'intéressa à une énorme voiture de boueux, pleine de choux superbes, qu’on avait eu grand'peine à faire reculer jusqu’au trottoir ; la charge dépassait un grand diable de bec de gaz planté à côté, éclairant en plein l’entassement des larges feuilles, qui se rabattaient comme des pans de velours gros vert, découpé et gaufré. Une petite paysanne de seize ans, en casaquin eten bonnet de toile bleue, montée dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux épaules, les prenait un à un, les lançait à quelqu'un que l'ombre ca- chait, en bas. La petite, par moments, perdue, noyée, glis- sait, disparaissait sous un éboulement ; puis, son nez rose reparaissait au milieu des verdures épaissés ; elle riait , et les choux se remettaient à voler, à passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait macinnalement. Quand le tombereau fut vide, cela l’ennuya.

Sur le carreau, les tas déchargés s'étendaient maintenant jusqu’à Ja chaussée. Entre chaque tas, les maraïchers mé- nageaient un étroit sentier pour que le monde pût circuler. Tout le large trottoir, couvert d'un bout à l’autre, s’allon- geait, avec les bosses sombres des légumes. On ne voyait encore, dans la clarté brusque et tournante des lanternes, que l'épanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les verts délicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat des navets; et ces éclairs de couleurs intenses filaient le long des tas, avec les lanternes. Le trotloir s'était peuplé; une foule s’éveillait, allait entre les marchandises, s'arrê- tant, causant, appelant. Une voix forte, au loin, criait : « Eh! la chicorée ! » On venait d'ouvrir les grilles du pa- villon aux gros légumes; les revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noué sur leur caraco noir, et les jupes relevées par des épingles pour ne pas se salir, fai- saient leur provision du jour, chargeaient de leurs achats :

16 LES ROUGON-MACQUART.

les grandes hottes des porteurs posées à terre. Du pavillon à la chaussée, le va-et-vient des hottes s’animait, au milien des têtes cognées, des mots gras, du tapage des voix s’en- rouant à discuter un quart d'heure pour un sou. Et Florent s’étonnait du calme des maraïchères,'’ avec leurs madras et leur teint hâlé, dans ce chipotage bavard des Halles.

Derrière lui, sur le carreau de la rue Ramibuteau, on ven- dait les fruits. Des rangées de bourriches, de paniers bas, s'alignaient, couverts de toile.ou de paille ; et une cdeur de mirabelles trop mûres trainait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps, lui fit tourner la tête. Il vit une adorable petite femme brune, assise par terre, qui marchandait.

Dis done, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis ?

L'homme, enfoui dans une limousine, ne répondait pas, * et la jeune femme, âu bout de cinq grandes minutes, re- prenait : |

Dis, Marcel, cent sous ce panier-là, et quatre francs l'autre, ça fait-1l neuf francs qu'il faut te donner ?

Un nouveau silence se fit :

Alors qu'est-ce qu'il faut te donner ?

Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l’ai dit... Etton Jules, qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette

La jeune femme se mit à rire, en tirant une grosse poi- gnée de monnaie. |

Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinée... 11 prétend que les hommes, ce n’est pas fait pour travailler.

Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur légèreté noire, avec les mille raies deflamme des persiennes; sous les grandes rues couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin, restaient déserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs trottoirs. À la pointe Saint- * Eustache, les boulangers et les marchands de vins ôtaient

LE VENTRE DE PARIS. 17

leurs volets ; les boutiques rouges, avec leurs becs de gaz allumés, trouaient les ténèbres, le long des maisons grises. Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, à gauche, toute pleine et toute dorée de la dernière cuisson, et il croyait sentir la bonne odeur du pain chaud. Il était quatre heures et demie.

Cependant, madame François s'était débarrassée de sa marchandise. Îl lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec son sac.

Ehbien, ça va-t-il à un sou ? dit-il.

J'étais bien sûre de vous revoir, vous, répondit tran- quillement la maraïchère. Voyons, prenez mon reste. 1] LA dix-sept bottes.

Ça fait dix-sept sous. +

Non, trente-quatre.

Ils tombèrent d'accord à vingt-cinq. Madame Fran était pressée de s’en aller, Lorsque Lacaille se fut éloigné, avec ses carottes dans son sac :

Voyez-vous, 1l me guettait, dit-elle à Florent. Ce vieux- râle sur tout le marché ; il attend quelquelois le dermier coup de cloche, pour acheter quatre sous de marchandise: O ces Parisiens! ça se chamaille pour deux liards, et ça va boire le fond de sa bourse chez le marchand de vin.

Quand madame François parlait de Paris, elle était pleine d'ironie et de dédain ; elle le traitait en ville très-éloignée, tout à fait ridicule et méprisable, dans laquelle elle ne con- sentait à mettre les pieds que la nuit.

À présent, je puis m'en aller, reprit-elle en s’asseyant de nouveau près de Florent, sur les légumes d'une voisine.

Florent baissait la tête, 1l venait de commettre un vol. Quand Lacaille s'en était allé, il avait aperçu une carotte par terre. Il l’avait ramassée, il la tenait serrée dans sa main droite. Derrière lui, des paquets de céleris, des tas de persil mettaient des odeurs irritantes qui le prenaient à la gorge.

2,

18 LES ROUGON-MACQUART.

Je vais m'en aller, répéla madame François. Elle s’intéressait à cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce trottoir, dont il n'avait pas remué. Elle lui fit de nouvelles

offres de service; mais il refusa encore, avec une fierté plus

àpre. Il se leva mênie, se tint debout, pour prouver qu’il était gaillard. Et, comme elle tournait la tête, il mit la ca- rotte dans sa bouche. Mais il dut la garder un instant, mal- gré l'envie terrible qu’il avait de serrer les dents; elle le re- gardait de nouveau en face, elle l'interrogeait, avec sa curiosité de brave femme. Lui, pour ne pas parler, répon- dait par des signes de tête. Puis, doucement, lentement, il mangea la carotte.

La maraîchère allait décidément partir, lorsqu'une voix forte dit lout à côté d'elle : | _— Bonjour, madame François.

C'était un garçon maigre, avec de gros os, une grosse têle, * barbu, le nez très-fin, les yeux minces et clairs. El portait un chapeau de feutre noir, roussi, déformé, et se boutonnait au fond d’un immense paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient déteint en larges trainées verdâtres. Un peu

courbé, agité d’un frisson d’inquié:ude nerveuse qui devait.

lui être habituel, il restait planté dans ses grossouliers lacé:; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.

Bonjour, monsieur Claude, répondit gaiement la ma- raichère. Vous savez, je vous ai attendu, lundi ; et comme vous n'êtes pas venu, j'ai garé votre toile ; je l'ai accrochée à un clou, dans ma chambre.

Vous êtes trop bonne, madame François, j'irai termi- ner mon étude, un de ces jours... Lundi, je n’ai pas pu. Est-ce que votre grand prunier a encore loules ses feuilles ?

Certainemeni,

C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. I] fera bien, à gauche du poulailler. J'ai réfléchi à ça toute la semaine... Hein! les beaux légumes, ce matin.

LE VENTRE DE PARIS. 19

Je suis descendu de bonne heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces gredins de choux.

Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La ma- raichère reprit :

Eh bien, je m'en vais. Adieu; à bientôt, monsieur Chaude !

Et comme elle partait, présentant Florent au jeune peintre :

Tenez, voilà monsieur qui revient de loin, paraît-il. 11 ne se reconnaît plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez

peut-être lui donner un bon renseignement.

Elle s’en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble. Claude regardait Florent avec intérêt; cette longue figure, mince et flottante, lui semblait originale. La présen- tation de madame François suffisait ; et, avec la familiarité d'un flâueur habitué à toutes les rencontres de hasard, il lui dit tranquillement :

Je vous accompagne. allez-vous?

Florent resta gêné. Il se livrait moins vite; mais, depuis son arrivée, 1l avait une question sur les lèvres. 11 se risqua, il demanda, avec la peur d’une réponse fàcheuse :

Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?

Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris, cette rue-là ! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y om des ventres de femme grosse. J'en ai fait une eau-forte pas trop mauvaise. Quand vousviendrez chez moi, je vous la monirerai. C’est que vous allez ?

Florent, soulagé, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette-existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part à aller. Toute sa méfiance se réveillait devant l’insis- tance de Claude.

Ça ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de même rue Pirouette. La nuit, elle est d’une couleur! Venez donc, c'est à deux pas.

20 : LES ROUGON-MACQUART.

1 dut le suivre. Ils marchatent côte à côte, comme deux camarades, enjamhant les paniers et les légumes. Sur le car- reau de la rue Rambuteau, 1l y avait des tas gigantesques : de choux-fleurs, rangés en pile comme des boulets, avec une régularité surprenante. Les chairs blanches et tendres des choux s'épanouissaient, pareilles à d'énormes roses, au mi- lieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient à des bouquets de mariée, alignés dans des jardinières colossales. Claude s'était arrêté, en poussant de petits cris d'admiration.

Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un seul bec de gaz brûlait dans un coin. Les mai- sons, tassées, reuflées, avançaient leurs auvents comme « des ventres de femme grosse, » selon l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arrière, s’appuyaient aux épaules les unes des autres. Trois ou quatre, au contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient près de tomber sur le nez. Le bec de gaz en éclairait une, très-blanche, badigeonnée à neuf, avec sa taille de vieille femme cassée et avachie, toute pou- . drée à blanc, peinturlurée comme une jeunesse. Puis la file bossuée des autres s’en allait, s’enfonçant en plein noir, lé- zardée, verdie par les écoulements des pluies, dans une dé- bandade de couleurs et d'attitudes telle, que Claude eu riait d’aise. Florent s'était arrêté au coin de la rue de Mondétour, en fàce de l’avant-dernière maison, à gauche. Les trois élages dormaient, avec leurs deux fenêtres sans persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tirés derrière les vitres ; en haut, sur les rideaux de l'étroite fenêtre du pignon, une lumière allait et venait. Mais la boutique, sous l’auvent, paraissait lui causer une émotion extraordinaire. Elle s’ouvrait. C'était un marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines lui- saient ; sur la table d'étalage, des pâtés d'épinards et de chi- corée, dans des terrines, s’arrondissaient, se terminaient en pointe, coupés, derrière, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de métal blanc. Cette vue clouait Flo-

à LE VENTRE DE PARIS. 21

rent de surprise ; il devait ne pas reconnaître la boutique É il lut le nom du marchand, Godebœuf, sur une enseigne rouge, et resta consterné. Les bras ballants, il examinait les pâtés d'épinards, de l'air désespéré d’un homme auquel il arrive quelque malheur suprême.

Cependant, la fenêtre du pignon s'était ouverte, une petite vieille se penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au Join.

Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait levé la tête.

Et 1l ajouta, en se tournant vers son compagnon :

J'ai eu une tante, dans cette maison-là. C’est une hoîte à cancans.. Ah! voilà les Méhudin qui se remuent ; il y a de la lumière au second.

Florent allait le questionner, mais il le trouva inquiétant, dans son grand paletot déteint ; il le suivit, sans mot dire, tandis que l’autre lui parlait des Méhudin. C'étaient des pois- sonnières ; l’aînée était superbe; la petite, qui vendait du poisson d’eau douce, ressemblait à une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses anguilles. Et il en vint à dire, en se fâchant, que Murillo peignait comme un polisson. Puis, brusquement, s’arrêtant au milieu de la rue :

Voyons, allez-vous, à la fin !

Je ne vais nulle part, à présent, dit Florent accablé. Allons'où vous voudrez.

Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude entra, traînant Florent à sa suite. Il n'y avait qu'un côté des volets enlevé. Le gaz brülait dans l'air encore endormi de la salle; un torchon oublié, les cartes de la veille, traîinaient sur les tables, et le courant d’air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fraiche-au milieu d2 l'odeur chaude et renfermée du vin. Le patron,

22 LES ROUGON-MACQUART.

M. Lebigre, un bel homme, servait, en gilet à man- ches, son collier de barbe tout cfonné, sa grosse figure réoulière toute blanche de sommeil. Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le. comptoir, toussant, cra- chant, les yeux battus, achevant de s’éveiller dans le vin blanc et dans l’eau-de-vie. Florent reconnut Lacuille, dont. le sac, à cette heurc, débordait de légumes. Il en était à la troisième tournée, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d’un panier de pommes de terre. Quand il eut vidé son verre, il alla causer un instant avec M. Le- bigre, dans uu pelit cabinet vitré, au fond, le gaz n'était pas allumé. | |

Que voulez-vous prendre ? demanda Claude à Florent.

En entrant, 1l avait serré la main de l’homme qui l’invitait. C'était un fort, un beau garçon de vingt-deux ans au plus, rasé, ne portant que de pelites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau enduit de craie et son collelm de tapisserie, dont les bretelles serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, Jui tapait sur les bras, lui de- mandait quand ils iraient à Charentonneau. Et ils parlaient d'une grande partie qu’ils avaient faite ensemble, en canot, sur la Marne. Le soir, ils avaient mangé un lapin.

Voyons, que prenez-vous? répéta Claude.

Florent regardait le comptoir, très-embarrassé. Au bout, des théières de punch et de vin chaud, cerclées de cuivre, chauffaient sur les courtes flammes bleues et roses d’un appareil à gaz. 11 confessa enfin qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. M. Lebigre leur servit trois verres de punch. [l y avait, près des théières, dans une cor- beille, des petits pains au beurre qu’on venait d'apporter et qui fumaient. Mais les autres n’en prirent pas, et Florent but son verre de punch; 1l le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya. |

LE VENTRE DE PARIS. 23

Un bon garçon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouvèrent tous les deux sur le trottoir de la rue Rambu- teau. Il est très-amusaut à la campagne ; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le gredin; je l'ai vu nu, et s’il voulait me poser des académies, en plein air... Maintenant, si cela vous plaît, nous allons faire un tour dans les Halles.

Florent le suivait, s’abandonnait. Une lueur claire, au fond de Ja rue Rambuteau, annonçait le jour. La grande voix des Halles grondait plus haut; par instants, des volées de cloche, dans un pavillon éloigné, coupaient cette clameur roulante et montante. Îls entrèrent sous une des 1ues cou- vertes, entre le pavillon de la marée ct le pavillon de Ja volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute voûte, dont les boiseries intérieures luisaient, entre les dentelles noires des charpentes de fonte. Quaud il déboucha dans la grande rue du milieu, il songea à quelque ville étrange, avec ses quartiers distincts, ses faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et ses carrefours, mise tout entière sous un hangar, un jour de pluie, par qüelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans Îles creux des toitures, multipliait la forêt des piliers, élargissait à l'infini les nervures délicates, les galeries découpées, les persiennes transparentes ; et c'était, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des ténèbres, toute une végétation, toulc une floraison, monstrueux épanouissement de métal, dont les tiges qui moutaient en fusée, les branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les légèrelés de feuillage d’une futaie séculaire. Des quartiers dormaient encore, clos de leurs grilles, Les pavillons du beurre ct de la volaille alignaient leurs petites boutiques treillagées, allongeaient leurs ruelles désertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de marée venait d'être ouvert; des femmes traversaient les rangées de pierres blanches, tachées de l'ombre des paniers et des linges oubliés. Aux gros

94 LES ROUGON-MACQUART.

légumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait gran- dissant. De proche en proche, le réveil gagnait la ville, des quartiers populeux les choux s’entassent dès quatre heures du matin, au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des faisans à ses maisons que vers les huit heures.

Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des trottoirs, aux deux bords, des maraîchers étaient encore là, de petits cultivateurs, venus : des environs de Paris, étalaut sur des paniers leur récolte de la veille au soir, bottes de légumes, poignées de fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures entraient sous les voûtes, en ralentissant le trot sonnant de leurs chevaux. Deux de ces voitures, laissées en travers, barraïent la rue. Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisâtres, pareils à des sacs de charbon, et dont l’énorme charge faisait plier les essieux; les sacs, mouillés, avaient une odeur fraîche d'algues marines; un d'eux, crevé par un bout, laissait couler un tas noir de grosses moules. À tous les pas, maintenant, ils devaient s'arrêter, La marée arfvait, les camions se succédaient, charriant les hautes cages de bois pleines de bourriclies, que les chemins de fer apportent tout chargées de l'Océan. Et, pour se garer des camions de la marée de plus en plus pressés et inquiétants, ils se jetaient sous les roues des camions du beurre, des œufs et des fro- mages, de grands chariols jâunes, à quatre chevaux, à lan- ternes de couleur ; des forts enlevaient les <aisses d'œufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils portaient dans le pavillon de la criée, des employés en casquette écrivaient sur des calepins, à la lueur du gaz. Claude était ravi de ce tumulte ; il s’oubliait à un effet de lumière, à un groupe de blouses, au déchargement d’une voiture. Enfin, ils se déga- gèrent. Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marchèrent dans une odeur exquise qui trainait autour d'eux

LE VENTRE DE PARIS. 25

et semblait les suivre. Ils étaient au milieu du marché des fleurs coupées. Sur le carreau, à droite et. à gauche, des femmes assises avaient devant elles des corbeilles carrées, pleines de bottes de roses, de violettes, de dahlias, de mar- guerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles à des taches de sang, pâlissaient doucement avec des gris argentés d'une grande délicatesse. Près d'une corbeille, une bougie allumée mettait là, sur tout le noir d'alentour, une chanson aiguë de couleur, les panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien n'était plus doux ni plus prin- tanier que les tendresses de ce parfum rençontrées sur un trottoir, au sortir des souffles âpres de la marée et de la sen- teur pestilentielle des beurres et des fromages.

Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flânant, s’attar- dant au milieu des fleurs. Ils s’arrêtèrent curieusement devant des femmes qui vendaient des bottes de fougère et des paquets de feuilles de vigne, bien réguliers, attachés par quarterons. Puis 1ls tournèrent dans un bout de rue couverte, presque désert, leurs pas sonnaient comme sous la voûte d'une église. [ls y trouvèrent, attelé à une voi- ture grande comme ung brouette, un tout petit âne qui s’ennuyait sans doute, et qui se mit à braire en les voyant, d’un ronflement si fort et si prolongé, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des hennissements de chevaux répondirent ; il y eut des piétinements, tout un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commission - naires, grandes ouvertes, montraient, sous la clarté vive du gaz, des amas de paniers et de fruits, entre les trois murs sales ccuverts d'additions au crayon. Et comme ils étaient là, ils aperçurent une dame bien mise, pelotonnée d'un air de lassitude heureuse dans le coin d’un fiacre, perdu au milieu de l'encombrement de la chaussée, et filant sournoisement.

ÿ

26 LES ROUGON-MACQUART.

C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude . avec un sourires

Ils causaient maintenant, en retournant sons les Halles. Claude, les mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce débordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque matin. Il rôdait sur le car- reau des nuits entières, révant des natures mortes colossalcs, des tableaux extraordinaires. Il en avait mème commencé un ; il avait fait poscr son ami Marjolin et cette gueuse de Cadine ; mais c'était dur, c'était trop beau, ces diables de légumes, et les fruits, etles poissons, et la viande ! Floreut écoutait, le ventre serré, cet enthousiasme d'artiste, Et 1l était évident que Claude, en ce moment-là, ne songeait même pas que ces belles choses se mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut, serra d'un mouvement qui lui était habituel la longue ceinture rouge qu'il portait sous son paletot verdâtre, et reprit d'un air fin:

Puis, je déjeune ici, par les yeux au moms, et cela vaut encore mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de diu:r, la veiile, je me donne une indiges- tion, le lendemain, à regarder arriver toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-là, j'ai encore plus de tendresses pour mes légumes... Non, tenez, ce qui est exaspérant, ce qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout ça!

* Il raconta un souper qu’un ami Jui avait payé chez Ba- ralte, un jour de splendeur ; ils avaient eu des huîtres, du poisson, du gibier. Mais Baraite était bien tombé ; tout le carnaval de l’ancien marché des Innocents se trouvait enterré, à cette heure ; on en était aux Halles centrales, à ce colo-se de fonte, à cette ville nouvelle, si originale. Les imbéalcs avaient beau dire, toute l’époque était Et Florent ne sa- vait plus s’il condamnait le côté pittoresque ou la bonne chère de Baratte. Puis, Claude déblutéra contre le roman:

LE VENTRE DE PARIS. | 27

tisme ; il préférait ses tas de choux aux guemiles du moyen âge. I] finit par s'accuscr de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse. On devait flanquer les vieilles cam- buses par terre et faire du moderne.

Tenez, dit-il en s'arrêtant, regardez, au coin du trot- toir. N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs sacrées peintures poitrinaires ?

Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes ven- daient du café, de la soupe. An coin du trottoir, un large rond de consommaieurs s'était formé autour d'une mar- chande de soupe aux choux. Le seau de fer-blanc étamé, plein de bouillon, fumait sur le petit réchaud bas, dont les trous jetaient une lueur pâle de braise. La femme, armée d’une cuiller à pot, prenant de minces tranches de pain au fond d’une corbeille garnie d’un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes. Il y avait des marchandes très- propres, des maraîchers en blouse, des porteurs sales, le pa- letot gras des charges de nourriture qui avaient traîné sur les épaules, de pauvres diables déguenillés, loutes les faims matinales des Halles, mangeant, se brûlant, écartant un peu le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de composer le tableau dans un bon ensemble. Mais celte diablesse de soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tête, gèné par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot dire, avec un regard de cÔlé d'animaux méfiants. Alors, comme la femme servait un nouvel arrivé, Claude lui-même fut attendri par la va- peur forte d'une cuillerée qu'il reçut en plein visage.

Il serra sa ceinture, souriant, fâché ; puis, se remettant à marcher, faisant allusion au verre de punch d’ Alexandre, il dit à Florent d'une voix un peu basse :

C'est drôle, vous avez remarquer cela, vous ?.. Ou trouve toujours quelqu'un pour vous payer à boire,

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on ne rencontre jamais personne qui vous paye à manger.

Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, .

les maisons du boulevard Sébastopol étaient toutes noires ; et, au-dessus de la ligne nette des ardoises, le cintre élevé de la grande rue couverte taillait, dans le bleu pâle, une demi-lune de clarté. Claude, qui s'était penché au-dessus de certains regards, garnis de grilles, s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave brûlaient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant, entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du ciel clair. “Il finit par s'arrêter encore, les yeux levés sur une des minces échelles de fer qui relient les deux étages de toitures et permeltent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu’il voyait là-haut.

C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans répon- dre. Îlest, pour sûr, dans quelque gouttière, à moins qu'il

n'ait passé la nuit avec les bêtes de la cave aux volailles...

J'ai besoin de lui pour une étude.

Et il raconta que son ami Marjolin fut trouvé, un matin, par une marchande, dans un tas de choux, et qu’il poussa sur le carreau, libremeut. Quand on voulut l'envoyer à l’é- cole, il tomba malade, il fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins, les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilités d’écureuil, au milieu de cette forêt de fonte. Ils faisaient un joli couple, lui et cette gueuse de Cadine, que [a mère Chantemesse avait ramassée, un soir, au coin de l'ancien marché des Innocents. Lui, était splen- dide, ce grand bêta, doré comme un Rubens, avec un duvet roussâtre qui accrochait le jour ; elle, la petite, futée et mince, avait un drôle de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux crépus.

Claude, tout en causant, hâtait le pas. Il ramena son compagnon à la pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, près du bureau des omnibus, les jambes

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cassées de nouveau. L'air fraîchissait. Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel laiteux, sa- bré, plus haut, par de grandes déchirures grises. Cette aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de l’autre côté du banc, le marché aux aromates. Le long du carreau de Ja triperie, on eût dit des champs de thym, de lavande, d'ail, d'échalote; et les marchandes avaient enlacé, autour des jeunes platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des trophées de verdure. C'était l'odeur puissante du laurier qui dominait.

Le cadran lumineux de Saint-Eustache pâlissait, agoni- sait, pareil à une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au fond des rues voisines, les becs de gaz s'éteignaient un à un, comme des étoiles tombant dans de Ja lumière. Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rêve, 1l les avait vues, allongeant à l'infini leurs palais à jour. Elles se solidifiatent, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entas- saient leurs masses géométriques; et, quand toutes les clar- tés intérieures furent éteintes, qu'elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une ruachine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une élégance et d'une puis- sance de moteur mécanique, fonctionnänt là, avec la chaleur du chauffage, l’étourdissement, le branle furieux des roues.

Mais Claude était monté debout sur le banc, d’entliou- siasme. Îl força son compagnon à admirer le jour se levant sur les légunies. C’élait une mer. Elle s'étendait de la pointe Saint-Eustache à la rue des Halles, entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux carrefours,

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le flot grandissait encore, les légumes submergeaient les pa- vés. Le Jouf se levait lentement, d'un gris très-doux, lavant toutes choses d'une teinte claire d’aquarelle. Ces tas mou- tonnants comme des flots pressés, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans l'encaissement de la chaussée, pareil à la débâcle desluies d'automne, prenaient des ombres déli- cates et perlées, des violets attendris, des roses teintées de lait, des verts noyés dans des jaunes, toutes les pâleurs qui font du ciel une soie changeante au lever du soleil; et, à mesure que l’incendie du matin montait en jets de flammes au fond de la rue Rambuteau, les lécumes s'éveillaient da- vantage, sortaient du grand bleuissement traînant à terre. Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terrcau, montraient leurs cœurs écla- tants ; les paquets d'épinards, les paquets d’oseille, les bou- quets d’artichauts, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liées d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des fouilles ; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de céleris et des bottes de poireaux. Mais les notes aiguës, ce qui chan- tait plus haut, c'étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l'éclairant du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des Halles, les choux fai- saient des montagnes ; les énormes choux blancs, serrés et durs comme des bou:ets de métal pâle ; les choux frisés, dont les grandes feuilles ressemblaient à des vasques de bronze ; les choux rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin, avec des meurtrissures de carmin ct de pourpre sombre. A l’autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue Rambuteau étuit bar- rée par une barricade de potirous orangés, sur deux rungs, s'étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré

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d’un panier d’ognons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l'effacement jaunâtre d'un lot de concombres, le violet som- bre d’une grappe d’aubergines, çà et là, s'allumaient ; pen- dant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.

Claude battait des mains, à ce spectacle. Il trouvait « ces gredins de légumes » extravagants, fous, sublimes. Et 1l soutenait qu'ils n'étaient pas morts, qu'arrachés de la veille, ils attendaient le soleil du lendemam pour lui dire adieu sur le pavé des Halles, Il les voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les pieds tranquilles et chauds dans le fumier. 11 disait entendre le râle de tous les pota- gers de la banlieue. Cependant, la foule des bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les étroits sentiers, entre les tas. C'était toute une campagne bourdon- nante. Les graudes hottes des porteurs filaient lourdement au-dessus des têtes. Les revendeuses, les marchands des quatre saisons, les fruitiers, achetaient, se hâtaient. Il y avait des caporaux et des bandes de religieuses autour des. montagnes de choux; landis que des cuisiniers de collége flairaient, cherchant les bonnes aubaines. On déchargeait toujours ; des tombereaux jelaient leur charge à terre, conne une charge de pavés, ajoutant uu flot aux autres flots, qui venaient maintenant battre le trotioir opposé. Et, du fond de la rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, éternellement.

C'est crânement beau’ tout de même, murmurait Claude en extase.

Florent souffrait. 11 croyait à quelque tentation surhu- maine. Il ne voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, posé de biais; comme lavé à la sépia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges fenêtres cintrées, son clochelon, ses toits d’ardoises. Il s’arrêtait à l'enfoncement sombre de la

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rue Montorgueil, éclataient des bouts d’enseignes vio- lentes; au pan coupé de la rue Montmartre, dont les balcons luisaient, chargés de lettres d’or. Et, quand il revenait au carrefour, il était sollicité par d'autres enseignes, des Dro- guerie et pharmacie, des Farines et léqumes secs, aux grosses majuscules rouges ou noires, sur des fonds déteints. Les maisons des angles, à fenêtres étroites, s’éveillaient, mettaient, dans l’air large de la nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieïlles façades de l’ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des vitrines vides du grand magasin de nouveautés, des commis bien mis, en gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes éblouissantes, faisaient l'étalage. Plus loin, Ja maison Guillout, sévère comme une caserne, étalait déli- catement, derrière ses glaces, des paquets dorés de biscuits et des compotiers pleins de petits-fours. Toutes les bout'ques s'étaient ouvertes. Des ouvriers en blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas, traversaient la chaussée. oo

Claude n'était pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir jusqu’au fond des rues. Brusquement, il aperçut, dans la foule.qu'il dominait, une tête blonde aux larges cheveux, suivie d’une petite tête noire, toute crépue et ébouriffée.

Eh! Marjolin ! eh! Cadine ! cria-t-1l,

Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta à terre, 1l prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent ; il revint d’un saut ; il dit rapidement :

Vous saiez, au fond de l'impasse des Bourdonnais… Mon nom est écrit à la craie sur la porte, Claude Lantier.… Venez voir l’eau-forte de la rue Pirouette.

Il disparut. 11 ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il l'avait pris, au bord d'un trottoir, après lui avoir expliqué ses préférences artistiques.

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Florent était seul. IL fut d'abord heureux de cette soli- tude. Depuis que madame François l'avait recueilli, dans l’avenne de Neuilly, il marchait au milieu d'une somnolence et d’une souffrance qui lui ôtaient l'idée exacte des choses. IL était libre enfin, il voulut se secouer, secouer ce rêve mtolérable de nourritures gigantesques dont il se sentait poursuivi. Mais sa tête restait vide, il n'arriva qu’à re- trouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, on pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa redingote lamentables. Il boutonna la redingote, épous- seta le pantalon, essaya un bout de toilette, croyant en- tendre ces loques noires dire tout haut d'où il venait. Il était assis au milieu du banc, à côté de pauvres diables, de rôdeurs échoués là, en attendant le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et Le képi, marchant côte à côte, les mains derrière le dos, allaient et venaient le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient de- vant le banc, ils jetaient un coup d'œil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour l'arrêter. Alors l'angoisse le prit. I] eut une envie folle de se lever, de courir. Mais il n’osait plus, il ne savait de quelle façon s’en aller. Et les coups d'œil régu- liers des sergents de ville, cet examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il quitta le banc, se rétenant pour ne pas fuir de toute la longueur de ses grandes jambes, s’éloignant pas à pas, serrant les épaules, avec l’hor- reur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre au collet, par derrière.

Il n'eut plus qu’une pensée, qu’un besoin, s'éloigner des Halles. 11 attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue Montorgueil, [a rue Turbigo, l’inquié- tèrent : elles étaient encombrées de voitures de toutes sortes;

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des légumes couvraient les trottoirs. Alors, il alla devant lui, jusqu’à la rue Pierre-Lescot, le marché au cresson et le marché aux pommes de terre lui parurent infranchissables. Il préféra suivre la rue Rambuteau. Mais, au boulevard Sé- _bastopol, il se heurta contre un tel embarras de tapissières, de charrettes, de chars à bancs, qu’il revint prendie la rue Saint-Denis. Là, il rentra dans les légumes. Aux deux bords, les marchands forains venaient d'installer leurs élalages, des planches posées sur de hauts paniers, et le déluge de choux, de carottes, de navets, recommençaient. Les Ilalles débor- daient. Il essaya de sortir de ce flot qui l'atteignait dans sa fuite ; il tenta la rue de la Cossonuerie, la rue Berger, le . square des Innocents, la rue de la Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arrêla, découragé, effaré, ne pouvant se dé- gager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs min- ces verdures. Au loin, jusqu’à la rue de Rivoli, jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, les éternelles files de roues et de bêtes attelées se perdaient dans le pêle-mêle des marchan- dises qu'on chargeaient; de grandes tapissières emportaient les lots des fruitiers de tout un quartier ; des chars à bancs dont les flancs craquaient, partaient pour la banlieuc. Rue du Pont-Neuf, il s'égara tout à fait ; 1l vint trébucher au mi- Jieu d'une remise de voitures à bras ; des marchands des quatre saisons y paralent leur étalage roulant. Parmi eux, il reconnut Lacaille, qui prit la rue Saint-Honoré, en poussant devant lui une brouettée de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, espérant qu’il l'aiderait à soitir de la cohue. Le pavé était devenu gras, bien que le temps fût sec; des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des fanes, rendaient la chaussée périlleuse. 11 butait à chaque pas. 11 perdit Lacaille, rue Vauvilliers. Du côté de la Halle-aux-Blé, les bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charreltes et de tombereaux. 11 ne tenta plus de lutter, il était repris par les

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Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva à la pointe Saint-Eustache.

Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d’ha- bitants. C'était comme un grand organe central batlant fu- . rieusement, jetant le sang de Ia vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des grosreven- deurs partant pour les marchés de quartier, jusqu'aux sava- tes traînantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.

Il entra sous une rue couverte, à gauche, dans le groupe des quatre pavillons, dont il avait remarqué la grande om- bre silencieuse pendant la nuit. Il espérait s’y réfugier, y trouver quelque trou. Mais, à cette heure, ils s'étaient éveil- lés comme les autres. Il alla jusqu’au bout de la rue. Des ca- mions arrivaient au trot, encombrant le marché de la Vallée de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers carrés des volailles mortes étaient rangées par lits profonds. Sur le trottoir opposé, d’autres camions déchargeaient des veaux entiers, emmaillottés d'une nappe, couchés tout du long, comme des enfants, dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons, écartés et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des quartiers de bœuf, des cuis- seaux, des épaules. Les bouchers, avec de grands tabhiers blancs, marquaient [a viande d’un timbre, la voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la criée; tandis que, le visage collé aux grilles, il regardait ces files de corps pen: dus, les bœufs et les moutons rouges, les veaux plus pâles, tachés de jaune par la graisse etles tendons, le ventre ouvert. Il passa au carreau de la triperie, parmi les têtes et les pieds . de veau blafards, les tripes proprement roulées en paquets dans des boîtes, les cervelles rangées délicatement sur des paniers plats, les foies.saignants, les rognons violâtres. Il

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s'arrêta aux longues charrettes à deux roues, couvertes d'une bâche ronde, qui apportent des moitiés de cochon, ac- crochées des deux côtés aux ridelles, au-dessus d’un lit de paille ; les culs des charrettes ouverts montraient des cha- pelles ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes de ces chairs régulières et nues; et, sur le lit de paille, il y avait des boîtes de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent fut pris d’une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l’odeur âcre de la triperie, l'exaspéraient. [l sortit de la rue couverte, il préféra revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du Pont-Neuf. | C'était l'agonie. Le frisson du matin le prenait ; il cla- quait des dents, il avait peur de tomber et de rester par terre. Il chercha, ne trouva pas un coin sur un banc ; il y aurait dormi, quitte à être réveillé par les sergents de ville. Puis, comme un éblouissement l'aveuglait, il s’adossa à un arbre, les yeux fermés, les oreilles bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avalée, sans presque Ja mâcher, lui déchirait l'estomac, et le verre de punch l’avait grisé. Il était gris de misère, de lassitude, de faim. Un feu ardent le brûlait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il ‘croyait sentir tout son être s’en aller. Le trottoir avait uu large balancement ; sa souffrance devenait si intolérable, qu'il voulut marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans les légumes. Il s’y perdit. IL prit un étroit sentier, tourna dans un autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des verdures. Certains tas étaient si haut, que les gens circulaient entre deux murailles, bâties de paquets et de bottes. Les têtes dépassaient un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la coiffure ; et les grandes hottes, balancées, ressemblaient, au ras des feuilles, à des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent se heurtait à mille obstacles, à des porteurs qui se

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chargeaient, à des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes ; il glissait sur le lit épais d'épluchures et de trognons qui couvrait la chaussée, il étouffait dans l'odeur puis- sante des feuilles écrasées. Alors, stupide, il s’arrêta, il s'abandonna aux poussées des uns, aux injures des autres ; il ne fut plus qu’une chose battue, roulée, au fond de la mer montante.

Une grande lächeté l’envahissait. IL aurait mendié. Sa sotte fierté de la nuit l’exaspérait. S'il avait accepté l’aumône de madame François, s’il n'avait point eu peur de Claude comme un irhbécile, il ne se trouverait pas là, à râler parmi ces choux. Et 1l s’irritait surtout de ne pas avoir questionné le peintre, rue Pirouette. A cette heure, il était seul, il pou- vait crever, sur le pavé, comme un chien perdu.

Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de lumière ; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L'énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n’était plus qu'un profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre s’allumait, une goutte de clarté roulait jusqu'aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d'or volante. Le réveil avait grandi, du ronflement des. maraïichers, couchés sous leurs limousines, au roulement plus vif des arrivages, Maintenant, la ville entière repliait ses grilles ; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient ; toutes Les voix donnaient, et l’on éût dit l'épanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, en- tendait se traîner et se grossir dans l'ombre. À droite, à gauche, de tous côtés, des glapissements de criée mettaient des notes aiguës de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la foule. C'était la marée, c’étaient les beurres, c'était la

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volaille, c'était la viande. Des volées de cloche passaient, se- couant derrière elles le murmure des marchés qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les légumes. Il ne recon- naissait plus l’aquarelle tendre des pâleurs de l’aube. Les cœurs élargis des salades brülaient, la gamme du vert écla- tait en vigueurs superbes, les carottes saignalent, les navets devenaient incandescents,.dans ce brasier triomphal. À sa gauche, - des tombereaux de choux s’éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit, au loin, des camions qui débouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait à monter. Il l'avait sentie à ses chevilles, puis à son ventre ; elle mena- çait, à cette heure, de passer par-dessus sa tête. Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes, l'estomac écrasé par tout ce qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grâce, et une douleur folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

Il était arrivé à une allée plus large. Deux femmes, une pelite vieille et une grande sèche, passèrent devant lui, cau- sant, se dirigeant vers les pavillons.

Et vous êtes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget? demanda la grande sèche.

0 madame Lecœur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule. Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si cher... Et le beurre, à combien, aujourd'hui ?

Trente-quatre sous... J'en du bien bon. Si vous vou- lez venir me voir… | |

Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse.

Florent, faisant un effort suprême, suivait les deux fem- mes Il se souvenait d’avoir entendu nommer la petite vieille

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par Claude, rue Pirouette ; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait quitté la grande sèche. .

Et votre nièce? demanda mademoiselle Saget.

La Sarriette fait ce qu'il lui plaît, répondit aigrement madame Lecœur. Elle à voulu s'établir. Ça ne me regarde plus. Quand les hommes l’auront grugée, ce n’est pas moi qui lui donnerai un morceau de pain.

—- Vous étiez si bonne pour elle. Elle devrait gagner de l'argent ; les fruits sont avantageux, cette année... Et votre beau-frère? |

Oh! lu.

Madame Lecœur pinça les lèvres et parut ne pas vouloir. en dire davantage.

Toujoursle même, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien brave homme... Je suis laissé dire qu'il mangeait son argent d’une façon.

Est-ce qu'où sait s’il mange son argent! dit brutale- ment madame Lecœur. C'est un cachotier, c’est un ladre, c'est un homme, voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutôt que de me prêter cent sous. ]1 sait parfaite- ment que les beurres, pas plus que les fromages et les œufs, n'ont marché cette saison. Lui, vend toute la voluille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il ne m’au- rait offert ses services. Je suis bien trop fière pour accepter, vous comprenez, mais Ça m'aurait fait plaisir.

Eh! le voilà, votre beau-frère, reprit mademoiselle Sa- get, en baïssant la voix.

Les deux femmes se tournèrent, regardèrent quelqu'un qui traversait la chaussée pour -entrer sous la grande rue couverte.

Je suis pressée, murmura madame Lecœur, j'ai laissé ma boutique toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.

Florent s'était aussi retourné, machinalement. Il vit un pelit homme, carré, l’air heureux, les cheveux gris et taillés

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en brosse, qui tenait sous chacun de ses bras une oïe grasse, dont la tête pendait et lui tapait sur les cuisses. Et, brusque- ment, il eut un geste de joie; il courut derrière cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l’eut rejoint :

Gavard ! dit-il en lui frappant sur l'épaule.

L'autre leva la tête, examina d’un air surpris cette longue figure noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d’un coup: Vous! vous! s’écria-t-il au comble de la stupéfaction. Comment, c'est vous!

Il manqua laisser tomber ses oies s grasses. Ilne se calmait pas. Mais, ayant aperçu sa belle-sœur et mademoiselle Saget,

.qui assistaient curieusement de loin à leur rencontre, 1l se remit à marcher, en disant :

Ne restons pas B, venez... Îl y a des yeux et des lan-

gues de trop.

Et, sous la rue couverte, ils causèrent. Florent raconta qu'il était allé rue Pirouette. Gavard trouva cela très-drôle ; il rit beaucoup, il lui apprit que son frère Quenu avait dé- ménagé et rouvert sa charcuterie à deux pas, rue Rambu- teau, en face des Halles. Ce qui l’amusa encore prodigieuse- ment, ce fut d'entendre que Florent s'était promené tout le matin avec Claude Lantier, un drôle de corps, qui était jus-

tement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire à

la charcuterie, Puis, quand il sut qu'il était rentré en France avec de faux papiers, il prit toutes sortes d’airs mystérieux et graves. Il voulut marcher devant lui, à cinq pas de dis- tance, pour ne pas éveiller l'attention. Après ‘avoir passé par le pavillon de la volaille, il accrocha ses deux oies dans sa boutique, il traversa la rue Rambuteau , toujours suivi par Florent. Là, au milieu de la chaussée, du coin de l'œil, 11 lui désigna une grande et belle boutique de charcu- terie.

Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les façades, au milieu desquelles l'ouverture de la rue Pi-

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rouette faisait un trou noir. À l’autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache était tout doré dans la poussière du so- leil, comme une immense châsse. Et, au milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armée de balayeurs s’avançait, sur une ligne, à coups réguliers de balai ; tandis que des boueux jetaient les ordures à la fourche dans des tombe- reaux qui s’arrêtaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles cassées. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande charcuterie, ouverte et flambanle au soleil levant. Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette, Elle était une joie pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres. L’enseigne, le nom de quenu- GRADELLE lJuisait en grosses lettres d'or, dans un encadre- ment de branches et de feuilles, dessiné sur un fond tendre, était faite d’une peinture recouverte d’une glace. Les deux panneaux latéraux de la devanture, également peints et sous verre, représentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de hures, de côtelettes de porc, de guirlandes de saucisses ; et ces nalures mortes, ornées d’enroulements et de rosaces, avaient une telle tendresse d’aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l’étalage montait. 11 était posé sur un lit de fines rognures de papier bleu ; par endroits, des feuilles de fougère, délicatement rangées, changeaient cer- taines assiettes en bouquets entourés de verdure. C'était un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord, "tout en bas, contre la glace, 1l y avait une rangée de pots de rillettes, entremêlés de pots de moutarde. Les jambonneaux désossés venaient au-dessus, avecleur bonne figure ronde, jaune de chapelure, leur manche terminé par .un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands plats : les langues fourrées de Strasbourg, rouges et vernies, sai- gnantes à côté de la pâleur des saucisses et des pieds de 4,

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cochon ; les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles ; les andouilles, empilées deux à deux, crevant de santé; les saucissons, pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d'argent ; les pâtés, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs étiquettes; les gros jambons, les grosses pièces de veau et de porc, glacées, et dont la gelée avait des limpidités de sucre candi. IT y avait encore de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des hachis, dans des lacs de graisse figée. Entre les as- siettes, entre les plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetés des bocaux d’aschards, de coulis, de truffes conservées, des terrines de foies gras, des boîtes moirées de thon et de sardines. Une caisse de fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots hourrés de beurre persillé, étaient posées aux deux coins, négligemment. Enfin, tout en haut, tombant d'une barre à dents de loup, des col- liers de saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symétriques, semblables à des cordons et à des glands de tentures riches ; tandis que, derrière, des lambeaux de cré- pine mettaient leur dentelle, leur fond de guipure blanche et charnue. Et là, sur le dernier gradin de cette chapelle du ventre, au milien des bouts de la crépine, entre deux bou- quets de glaïeuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un aquarium carré, garni de rocailles, deux poissons rouges nageaient, continuellement.

Florent sentit un frisson à fleur de peau ;.et 1l aperçut une femme, sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur de plus, une plénitude solide et heu- reuse, au milieu de toutes ces gaietés grasses. C'était une belle femme. Elle tenait la largeur de la porte, point trop grasse pourtant, forte de la gorge, dans la maturité de la trentaine. Elle venait de se lever, et déjà ses cheveux, lissés, . collés et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur les tempes. Cela la rendait très-propre. Sa chair,

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paisible, avait cette blaneheur transparente, cette peau fine et rosée des personnes qui vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle était sérieuse plutôt, très-calme et très-lente, s'égayant du regard, les lèvres graves. Son col de linge empesé bridant sur son cou, ses manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de sa robe de cachemire noir, les épaules rondes, le corsage plein, dont le corset tendait l’étoffe, extrêmement. Dans tout ce blanc, le soleil brûlait. Mais, trempée de clarté, les cheveux bleus, la chair rose, les manches et la jupe écla- tantes, elle ne clignait pas les paupières, elle prenait en toute tranquillité béate son bain’ de lumière matinale, les yeux doux, riant aux Halles débordantes. Elle avait un air de grande honnêteté.

C'est la femme de votre frère, votre belle-sœur Lisa, dit Gavard à Florent,

1l l'avait saluée d'un léger signe de tête. Puis, il s’en- fonça dans l'allée, continuant à prendre des précautions mi- nutieuses, ne Youlant pas que Florent entrât par la boutique, qui était vide pourtant. Il était évidemment très-heureux de se mettre dans une aventure qu'il croyait compromet- tante.

Attendez, dit-il, je vais voir si votre frère est seul. Vous entrerez, quand je taperai dans mes mains.

Îl poussa une porte, au fond de l'allée. Mais, lorsque Flo-' rent entendit la voix de son frère, derrière cette porte, 1l entra d’un bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta à son cou. Ils s’embrassaient comme des-enfants.

Ah! saperlotte, ah! c’est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais, par exemple! Je t'ai cru mort, je le disais hier encore à Lisa : « Ce pauvre Florent... »

Il s'arrêta, il cria, en penchant la tête däns la boutique :

Eh! Lisa! Lisa!

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Puis, se tournant vers une petite fille qui s'était réfugiée dans un coin : |

Paulme, va donc chercher ta mère.

Mais la petite ne bougea pas. C'était une superbe enfant de cinq ans, ayant une grosse figure ronde, d’une grande ressemblance avec la belle charcutière. Elle tenait, entre ses bras, un énorme chat jaune, qui s’abandonnait d’aise, les pattes pendantes ; et elle le serrait de ses petites mains, pliant sous la charge, comme si elle eût craint que ce mon- sieur si mal habillé ne le Jui volât. |

Lisa arriva lentement.

C'est Florent, c’est mon frère, répétait Quenu.

Elle l’appela « monsieur, » fut très-bonne. Elle le regar- dait paisiblement, de la tête aux pieds, sans montrer au- cune surprise malhonnête. Ses lèvres seules avaient un léger ph. Et elle resta debont, finissant par sourire des embras- sades de son mari. Celui-ci pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misère de Florent.

Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli , bas... Moi, j'ai engraissé, que veux-tu !

Il était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il dé- bordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui Pemmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s'était allongée, avait pris à la longue une loin- taine ressemblance avec le groin de ces cochons, de cette viande, ses mains s’enfonçaient et vivaient, la journée entière. Florent le reconnaissait à peine. Il s'était assis, il passait de son frère à la belle Lisa, à la petite Pauline. Ils suaient la santé ; ils étaient superbes, carrés, luisants ; 1ls le regardaient avec l’étonnement de gens très-gras pris d'une vague inquiétude en face d’un maigre. Et le chat lui-même, dont la peau pétait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l’examinait d’un air défiant.

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Tu attendras le déjeuner, n'ést-ce pas? demanda Quenu. Nous mangeons de bonne heure, à dix heures.

Une ‘odeur forte de cuisine trainait. Florent revit sa nuit terrible, son arrivée dans les légumes, son agonie au milieu des Halles, cet éboulement continu de nourriture auquel 1l venait d'échapper. Alors, il dit à voix basse, avec un sourire doux :

Non, j'ai faim, vois-tu.

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Florent venait de commencer son droit à Paris, lorsque sa mère mourut. Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait épousé en secondes noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu’un sous-préfet avait amené et oublié dans le Midi. Il était resté employé à la sous-préfecture, trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une indi- gestion, trois ans après le mariage, l'emporta. Il laissait pour tout héritage à sa femme un gros garçon qui lui ressemblait. La mère payait déjà très-difficilement les mois de collége de son aîné, Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes satisfactions : il était très-doux, travaillait avec ardeur, remportait les premiers prix. Ce fut sur lui qu’elle mit toutes ses tendresses, tous ses espoirs. Peut-être préfé- rait-elle, dans ce garçon pâle et mince, son premier mari, un de ces Provençaux d’une mollesse caressante, qui l'avait aimée à en mourir. Peut-être Quenu, dont la bonne humeyr l'avait d'abord séduite, s'étaitil montré trop gras, trop satisfait, Crop certain de tirer de lui-même ses meilleures joies. Elle décida que son dernier né, le cadet, celui que les

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familles méridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien de bon; elle se contenta de l’envoyer à l’école, chez une vieille fille sa voisine, le petit n’apprit guère qu’à galopiner. Les deux frères grandirent loin l’un de l’autre, en étrangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mère était enterrée. ‘Elle avait exigé qu'on lui cachât sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas le déranger dans ses études. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l’agonie de la malheureuse mère. Elle en était à ses dernières ressources, elle s'était tuée au travail pour que son fils pût faire son droit. À un petit commerce de rubans d'un médiocre rapport, elle avait joindre d'autres métiers qui l’occupaient fort tard. L'idée fixe de voir son Florent avocat, bien posé dans la ville, finissait par la rendre dure, avare, impitoyable pour elle- même et pour les autres. Le petit Quenu allait avec des culottes percées, des blouses dont les manches s’effiloquaient ; il ne se servait jamais à table, 1l attendait que sa mère lui eût coupé sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout aussi mince. C'était à ce régime qu'elle avait succombé, avec le désespoir immense de ne pas achever sa tâche.

__ Cette histoire fit une impression terrible sur le caractère tendre de Florent. Les larmes l’étouffaient. Il prit son frère dans ses bras, le tint serré, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait privé. Et il regardait ses pauvres “souliers crevés, ses coudes troués, ses mains sales, toute cette misère d'enfant abandonné. Il lui répétait qu’il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir même réserver la sommie nécessaire pour retourner à Paris. À aucun prix, il ne voulait rester au Vigan. 11 céda heu- reusement la petite boutique de rubans, ce qui lui permit

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de payer les dettes que sa mère, très-rigide sur les questions d'argent, s'était pourtant laissée pen à peu entraîner à con- tracter. Et comme il ne lui restait rien, le voisin, le mar- chand de meubles, lui offrit cinq cents francs du mobilier et du linge de la défunte. Il faisait une bonne affaire. Le jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frère à neuf, l’'emmena, le soir même.

À Paris, il ne pouvait plus être question de suivre les cours de l'Ecole de droit. Florent remit à plus tard toute ambition. Il trouva quelques leçons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux lits de fer, d'une armoire, d’une table et de quatre chaises. Dès lors, il eut un enfant. Sa paternité le charmait. Dans les premiers temps, le soir, quand il rentrait, il essayaït de donner des leçons au petit; mais celui-ci n’écoutait guère ; 1l avait la tête dure, refusait d'apprendre, sanglotant, regrettant l’époque sa mère le laissait courir les rues. Florent, désespéré, cessait la leçon, le consolait, lui promettait des vacances indéfinies. Et pour s’excuser de sa faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui dans le but de le contrarier. Ce fut sa règle de conduite, le regarder grandir en joie. Il l'adorait, était ravi de ses rires, goûtait des douceurs infi- _nies à le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de tout. souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapés, et son visage commençait à jaunir, au milieu des taquineries cruelles de l’enseignement. Quenu devenait un petit bon- homme tout rond, un peu bêta, sachant à peine lire et écrire, mais d’une belle humeur inaltérable qui emplissait de gaieté la grande chambre sombre de la rue Royer-Collard.

Cependant, les années passaient. Florent, qui avait hérité des dévouements de sa mère, gardait Quenu au logis comme une grande fille paresseuse. Il lui évitait jusqu'aux menus soins de l'intérieur; c'était lui qui allait chercher les pro-

LE VENTRE DE PARIS. 49 visions, qui faisait le ménage et la cuisine. Cela, disait-1l, le tirait de ses mauvaises pensées. Il était sombre d'ordi- naire, se croyait méchant. Le soir, quandil rentrait, crotté, la tête basse de la haine des enfants des autres, il était tout attendri par l’embrassade de ce gros et grand garçon, qu'il trouvait en train de jouer à la toupie, sur le carreau de la chambre. Quenu riait de sa maladresse à faire les omelettes et de la façon sérieuse dont il. mettait le pot-au-feu. La lampe éteinte, Florent redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait à reprendre ses études de droit, il s’ingéniait pour disposer son temps de façon à suivre les cours de la Faculté. Il y parvint, fut parfaitement heureux. Mais une petite fièvre qui le retint huit jours à la maison, creusa un tel trou dans leur budget et l’inquiéta à un tel point, qu’il abandonna toute idée de terminer ses études. Son enfant grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de l’Es- trapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une fortune. Avec de l’économie, il allait mettre de l'argent de côté pour établir Quenu. A dix-huit ans, 1l le traitait encore en demoiselle qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frère, Quenu, lui aussi, avait fait des réflexions. Un matin, il déclara qu’il voulait travailler, qu'il était assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondément touché. Il y avait, en face d'eux, de l’autre côté de la rue, un horloger en chambre que l'enfant voyait toute la journée, dans la clarté crue de la fenêtre, penché sur sa petite table, maniant des choses délicates, les regar- dant à la loupe, patiemment. 11 fut séduit, il prétendit qu'il avait du goût pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours, il devint inquiet, il pleura comme un garçon de dix ans, trouvant que c'était trop compliqué, que jamais il ne saurait « toutes les petites bêtises qui entrert dans une montre. » Maintenant, ‘il préférerait être serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux années, il tenta plus de dix

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métiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se mettre dans un état à contre-cœur. Seulement, le beau dévouement de Quenu, qui voulait gagner sa vie, coûtait cher au ménage des deux jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'était sans cesse des dépenses nouvelles, des frais de vêtements, de nourriture prise au dehors, de bienvenue payée aux camarades. Les dix-huit cents francs de Florent ne suffisaient plus. Il avait prendre deux leçons qu'il donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la même redingote. |

Les deux frères s'étaient fait un ami. La maison avait une façade sur la rue Saint-Jacques, et s'ouvrait une grande rôtisserie, tenue par un digne homme nommé Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine, au milieu de l’odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait eu bas un morceau de dinde ou un morceau d’oie de douze sous. C'était des jours de grand régal. Gavard finit par s'intéresser à ce garçon maigre, il connut son histoire, il attira le petit. Et bientôt Quenu ne quitta plus la rôtisserie. Dès que son frère partait, 1l descendait, 1l s’installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes flammes claires.

Les larges cuivres de la cheminée luisaient, lés volailles fumaient, la graisse chantait dans la lèchefrite, les broches finissaient par causer entre elles, par adresser des mots aimables à Quenu, qui, une longue cuiller à la main, arro- sait dévotement les ventres dorés des oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge des clartés dansantes de la flambée, un peu abêti, riant vaguement aux grosses bêtes qur cuisaient ; et il ne se réveillait que lors- qu'on débrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient, laissant couler le jus par les trous du derrière

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et de la gorge, emplissant la boutique d'une odeur forte de rôti. Alors, l'enfant, debout, suivant des yeux l'opération, battait des mains, parlait aux volailles, leur disait qu'elles étaient bien bonnes, qu'on les mangerait, que les chats n’au- raient que les os. Et il tressautait, quand Gavard lui don- nait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter dans la lèche- frite, pendant une demi-heure.

Ce fut sans doute que Quenu prit l'amour de Ja cuisine, Plus tard, après avoir essayé de tous les métiers, il revint” fatalement aux bêtes qu'on débroche, aux jus qui forcent à se lécher les doigts. IT craignait d’abord de contrarier son frère, petit mangeur parlant des bonnes choses avec un dédain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent l'écouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat très-compliqué, il lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Dès lors, la vie des deux frères fut réglée. Is continuèrent à habiter la chambre de la rue Royÿer-Collard, ils se retrou- vaient chaque soir : l’un, la face réjouie par ses fourneaux ; l'autre, le visage battu de sa misère de professeur crotté. Florent gardait sa défroque noire, s’oubliait sur les devoirs de ses élèves, tandis que Quenu, pour se mettre à l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de marmiton, tournant autour du poêle, s'amusant à quel- que friandise cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l’un tout blanc, l’autre tout noir. La vaste pièce semblait moitié fâchée, moitié joyeuse, de ce deuil et de cette gaieté. Jamais ménage plus disparate ne s'entendit mieux. L’aîné avait beau maigrir, brülé par les ardeurs de son père; le cadet avait beau engraisser, en digne fils de Normand ; ils s’aimaient dans leur mère commune, dans cette femme qui n'était que tendresse.

Ils avaient un parent, à Paris, un frère de leur mère, un Gradelle, établi charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'était un gros avare, un homme brutal, qui les

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reçut comme des meurt-de-faim, la première fois qu’ils se présentèrent chez lui. Ils y retournèrent rarement. Le jour de la fête du bonhomme, Quenu Jui portait un bouquet, et en recevait une pièce de dix sous. Florent, d'une fierté ma- ladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de l'œil inquiet et soupçonneux d'un ladre qui flaire la demande d’un diner ou d’une pièce de cent sous. Il eut la naïveté, un jour, de changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins peur, en voyant venir les petits, comme ü les appelait. Mais les amitiés en restèrent là. Ces années furent pour Florent un long rêve doux et triste, Il goûta toutes les joies amères du dévouement. Au logis, il n’avait que des tendresses. Dehors, dans les humi- liations de ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir mauvais. Ses ambitions mortes s’aigris- saient. 11 lui fallut de longs mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid, médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, 1l se jeta en pleine bonté idéale, 1l se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain ; il entra dans Ja république comme Îles filles désespérées entrent au couvent. Et ne trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s'en créa une. Les livres lui déplaisaient ; tout ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe puante, les boulettes de papier mâché des gamins, la torture des longues heures stériles. Puis, les livres ne lui parlaient que de révolte, le poussaient à l'orgueil, et c'était d’oubli et de paix dont il se sentait l’impérieux besoin. Se bercer, s'endormir, rêver qu'il était parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, bâtir la cité républicaine il aurait voulu vivre : telle fut sa récréation, l'œuvre éternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait plus, en dehors des nécessités de l’enseignement ; il remontait la rue

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Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extérieurs, faisait une grande course parfois, revenait par la barrière d'Italie: et, tout le long de la route, les yeux sur le quartier Mouffetard étalé à ses pieds, il arrangeait des mesures morales, des pro- jets de loi humanitaires, qui auraient changé cette ville souf- frante en une ville de béatitude. Quand les journées de février ensanglantèrent Paris, il fut navré, il courut les clubs, demandant le rachat de ce sang « par le baiser fraternel des républicains du monde entier. » Il devint un de ces orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les Journées de décembre pour le tirer de sa tendresse univer- selle. Il était désarmé. Il se laissa prendre comme un mou- ton, et fut traité en loup. Quand il s’éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la dalle froide d’une casemate de Bicêtre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d’une angoisse mortelle, en ne voyant pas rentrer son frère. Le lendemain, il alla chercher, au cimetièreMontmartre, parmi les morts du boulevard, qu’on avait alignés sous de la paille ; les têtes passaient, affreuses. Le cœur lui manquait, les larmes l'aveuplaient, il dut revenir à deux reprises, le long de la file. Enfin, à la préfecture de police, au bout de huit grands jours, il apprit que son frère était prisonnier. Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaça de l'ar- rêter lui-raême. 11 courut alors chez l’oncle Gradelle, qui était un personnage pour lui, espérant le déterminer à sau- ver Florent. Mais l'oncle Gradelle s’emporta, prétendit que c'était bien fait, que ce grand imbécile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canaïlles de républicains ; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela était écrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son corps. ll restait là, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant qu’il lui fallait faire quelque chose pour ce pauvre garçon,

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#28 Î, LA DA

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lui offrit de le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le soir même, tout en haut, au fond d’un trou noir 1} pouvait à peine s’allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleuré en face du lit vide de son frère. ;

Il réussit enfin à voir Florent. Mais, en revenant de Bi- cêtre, il dut se coucher ; une fièvre le tint pendant près de trois semaines dans une somnolence hébétée. Ce fut sa pre- mière et sa seule maladie. Gradelle envoyait son républicain de neveu à tous les diables. Quand il connut son départ pour Cayenne, un matin, il tapa daus les mains de Quenu, l'éveilla,: lui annonça brutalement cette nouvelle, provoqua une telle crise, que le lendemain le jeune homme était debout. Sa douleur se fondit; ses chairs molles semblèrent boire ses dernières larmes. Un mois plus tard, 1l riait, s'irritait, tout triste d’avoir ri; puis la belle humeur l'emportait, et il riait * sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y goûtait plus de jouissances encore que dans la cuisine. Mais l’oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas trop négliger ses casseroles, qu'un char- culier bon cuisinier était rare, que c'était une chance d’avoir passé par un restaurant avant d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d’ailleurs ; 1l lui faisait faire des diners pour la ville, le chargeait particulièrement des grillades et des côte- lettes de porc aux cornichons. Comme le jeune homme lui rendait de réels services, il l’aima à sa manière, lui pinçant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre mobilier de la rue Roycr-Collard, et en gardait l'argent, quarante et quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-1l, ne le jetàt pas par les fenêtres. [l'finit pourtant par lui donner chaque mois six francs pour ses menus plusirs.

Quenu, serré d'argent, brutalisé parfois, était parfaite-

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ment heureux. 1l aimait qu’on lui mâchât sa vie. Florent l'avait trop élevé en fille paresseuse. Puis, il s'était fait une amie chez l'oncle Gradelle. Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le comptoir. Il la choisit bien portante, appétissante, sachant que cela égaje le client, fait honneur aux viandes cuites. Il connaissait, rue Guvier, près du Jardin des Plantes, une daine veuve, dont le mari avait eu la direction des postes à Plassans, une sous-préfecture du Midi. Cette dame, qui vivait d’une petite rente viagère, très-modestement, avait amené de cette ville une grosse et belle enfant, qu’elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un air placide, avec une humeur égale, un peu sérieuse, tout à fait belle quand elle souriait. Son grand charme venait de la façon exquise dont elle pla- çait son rare sourire. Alors, son regard était une caresse, sa gravité ordinaire donnait. un prix inestimable à cette science soudaine de séduction. La vieille dame disait sou- vent qu’un sourire de Lisa la conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l’emporta, elle laissa à sa fille d'adoption toutes ses économies, une dizaine de mille francs. Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier ; ce fut que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir sou- vent vue avec sa maîtresse, quand celle-ci venait lui rendre visite, rue Pirouette. Mais, à l'enterrement, elle lui parut si embehie, si solidement bâtie, qu'il alla jusqu'au cimetière. Pendant qu'on descendait le cercueil, 1l réfléchissait qu'elle serait superbe dans la charcuterie. Il se tâtait, se disait qu’il lui offrirait bien trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il lui fit des propositions, elle de- -manda vingt-quatre heures pour lui rendre réponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et ses dix mille frañcs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmi- tons. Queñu, surtout, se serait haché les doigts pour elle.

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Quand elle venait à sourire, il restait à, riant d’aise lui- même à la regarder.

Lisa, qui était la fille ainée des Macquart, de Plassans, avait encore son père. Elle le disait à l'étranger, ne lui écri- vait jamais. Parfois, elle laissait seulement échapper que sa mère était, de son vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se montrait, en effet, très-patiente autravail. Mais elle ajoutait que la brave femme avait eu une belle con- stance de se tuer pour faire aller le ménage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des devoirs du mari, très-sagement, d’une façon honnête, qui ravissait Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idées. Les idées de Lisa étaient que tout le monde doit travailler pour manger ; que chacun est chargé de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encou- rageant la paresse ; enfin, que, s'il y a des malheureux, c’est tant pis pour les fainéants. C'était une condamnation très-nette de l'ivrogner. ie, des flâneries légendaires du vieux Macquart. Et, à son insu, Macquart parlait haut en elle; elle n'était qu’une Macquart rangée, raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être, ayant compris que la meil- leure façon de s'endormir dans une tiédeur heureuse est en- core de se faire soi-même un lit de béatitude. Elle donnait à cette couche moelleuse toutes ses lieures, toutes ses pen- sées. Dès l’âge de six ans, elle consentait à rester bien sage sur sa petite chaise, la journée entière, à la condition qu'on la récompenserait d'un gâteau le soir.

Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, régulière, éclairée par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepté l'offre du bonhomme à l'aventure ; el'e savait trou- ver en lui un chaperon, elle pressentait peut-être, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette, avec le flair des per- sonnes chanceuses, l’avenir solide qn'elle rêvait, une vie’ de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont chaque heure amenât la récompense. Elle soigna son comptoir

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avec les soins tranquilles qu'elle avait donnés à la veuve du directeur des postes. Bientôt la propreté des tabliers de Lisa fut proverbiale dans le quartier. L’oncle Gradelle était si content de cette belle fille, qu’il disait parfois à Quenu, en ficelant ses saucissons :

Sije n'avais pas soixante ans passés, ma parole d'hon- neur, je ferais la bêtise de l’épouser.. C'est de l'or en barre, mon garçon, une femme comme ça dans le commerce.

Quenu renchérissait. 11 rit pourtant à belles dents, un jour-qu'un voisin l’accusa d'être amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guère. Ils étaient très-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se coucher. Lisa occupait, à côté du trou noir s’allongeait le jeune homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en l’ornant par- tout de rideaux de mousseline. Jls restaient 1à, un instant, sur le pallier, leur bougeoir à la main, causant, mettant la clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant amicalement, :

Bonsoir, mademoiselle Lisa.

Bonsoir, monsieur Quenu.

Quenu se mettait au lit en écoutant Lisa faire son petit ménage. La cloison était si mince, qu'il pouvait suivre cha- cun de ses mouvements. Il pensait : « Tiens, elle tire les rideaux de sa fenêtre. Qu'est-ce qu’elle peut bien faire de- vant sa commode? La voilà qui s’assoit et qui ôte ses bot- tines. Ma foi, bonsoir, elle a soufflé sa bougie. Dormons. » Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant : « Fichtre! elle n’est pas légère, mademoiselle Lisa. » Cette idée l’égayait ; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux bandes de petit salé qu'il devait préparer le lendemain.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un em- barras de Quenu. Le matin, au fort du travail, lorsque la Jeune fille venait à la cuisine, leurs mains se rencontraient

!

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au milieu des hachis. Elle l’aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés, pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils goûtaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue, pour voir si elle était convenablement épicée. Elle était de bon conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il expérimenta avec suc- cès. Souvent, il la sentait derrière son épaule, regardant au fond des marmites, s’approchant si près, qu'il avait sa forte gorge dans le dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n’aurait cessé de tourner les bouillies grasses qui s’épaississaient sur le fourneau ; tandis que, toute grave, elle discutait le degré de cuisson. L’après-midi, lorsque la bou- tique se vidait, ils causaient tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un peu renversée, tricotant d’une façon douce et régulière. 11 s’asseyait sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc de chêne. Et ils s’entendaient à merveille; ils parlaient de tout, le plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore du quartier. Elle lui racontait des his- toires comme à un enfant; elle en savait de très-jolies, des légendes miraculeuses, pleines d'agneaux et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flûtée, avec son grand air sérieux.

Si quelque cliente entrait, pour ne pas se déranger , elle demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la boîte des escargots. À onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille. Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme : |

Bonsoir, mademoiselle Lisa.

Bonsoir, monsieur Quenu.

Un matin, l’oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d'apoplexie, en préparant une galantine. Îl tomba le nez sur la table à hacher. Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne fallait pas laisser le mort au beau milieu de la cui-

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sine ; elle le fit porter au fond, dans un cabinet l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une histoire avec les garçons; l'oncle devait être mort dans son lit, si l'on ne voulait pas dégoûter Je quartier et perdre la clientèle. Quenu aida à porter le mort, stupide, très-étonné de ne pas trouver de larmes. Plus tard, Lisa et lui pl-urèrent ensemble. 1] était seul héritier, avec son frère Florent. Les commères des rues voisines donnaïent au vieux Gradelle une fortune considé- rable. La vérité fut qu'on ne découvrit pas un écu d'argent sonnant. Lisa resta inquiète. Quenu la voyait réfléchir, re- garder autour d'elle du matin au soir, comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle décida un grand net- toyage, prétendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux courait, qu'il fallait montrer une grande propreté. Une après-midi, comme’elle était depuis deux heures à la cave, elle lavait elle-même les cuves à saler, elle reparut, tenant quelque chose dans son tablier. Quenu hachait des loies de cochon. Elle attendit qu’il eût fini, causant avec lui d’une voix indifférente. Mais ses yeux avaient un éclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en lui disant . qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier, péniblement, les cuisses gênées par la chose qu’elle portait, et qui tendait son ablier à le crever. Au troisième étage, elle soufflait, elle dut s'appuyer uninstant contre la rampe. Quenu, étonné, la suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'était la première fois qu’elle l'invitait à y entrer. Elle ferma la porte ; et, lâchant les coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, clle laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pièces d'argent et de pièces d'or. Elle avait trouvé, au fond d’un saloir, le trésor de l'oncle Gra- delle, Le tas fit un grand trou, dans ce lit délicat et moel- leux de jeune fille.

La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. [ls s’assirent sur le bord du lit, Lisa à la tête, Quenu au pied, aux deux côtés

60 LES ROUGON-MACQUART. _ du tas; et ils comptèrent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. 1} y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et, dans un étui de fer-blanc, qua- rante-deux mille francs en billets de Banque. lis mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de be- sogne. Îls rangeaient les piles d'or sur l’oreiller, laissant l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouvé le chiffre, énorme pour eux, de quatre-virigt-cinq mille francs, ils causèrent. Naturellement, ils parlèrent de l'avenir, de leur mariage, sans qu'il eût jamais été question d'amour entre eux. Cet argent semblait leur délier la. langue. Ils.s’étaient enfoncés davantage, s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline blanche, les jambes un peu allongées ; et comme, en bavardant, leurs mains fouillaient l'argent, elles s’y étaient rencontrées, s’ou- bliant l'une dans l’autre, au milieu des pièces de cent sous. Le crépuscule les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir à côté de ce garçon. Ils avaient bouleversé le lit, les draps pendaient, l'or, sur l’oreiller qui les séparait, faisait des creux, comme si des têtes s’y étaient roulées, chaudes . de passion.

Ils se levèrent gênés, de l'air confus de deux amoureux: qui viennent de commettre une première faute. Ce lit défait, avec tout cet argent, les accusait d’une joie défendue, qu'ils avaient goûtée, la porte close. Ce fut leur chute, à eux. Lisa, qui rattachait ses vêtements comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs. Quenu voulut qu’elle les mît avec les quatre-vingt-cinq mille francs de l'oncle ; il mêla les deux sommes en riant, en disant que l’argent, lui aussi, devait se fiancer ; et il fut convenu que ce serait Lisa qui gar- derait « le magot » dans sa commode. Quand elle l’eut serré et qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils étaient mari et femme.

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Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel, tout à fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du trésor, la probité de Lisa était un sujet d'élo- ges sans fin ; après tout, elle pouvait ne rien dire à Quenu, garder les écus pour elle ; si elle avait parlé, c'était par hon- nêteté pure, puisque personne ne l'avait vue. Elle méritait bien que Quenu l’épousât. Ce Quenu avait de la chance, il n'était pas beau, et il trouvait une belle frmme qui lui dé- terrait une fortune. L’admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas que « Lisa était vraiment bête d'avoir fait ce qu’elle avait fait. » Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses à mots couverts. Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitié, dans une paix heureuse. Elle l’aidait, rencontrait ses mains au milieu des hachis, se penchait au-dessus de son épaule pour visiter d’un coup d'œil les marmites. Et ce n’était toujours que le grand feu de la cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.

Cependant, Lisa était une femme intelligente qui comprit vite la sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du saloir, en attendant d’en avoir gagné autant ; ils se seraient alors retirés à Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idées de propreté, "son besoin d'air, de lumière, de santé robuste. La boutique, l'oncle Gradelle avait amassé son trésor, sou à sou, était une sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux quarticrs, dont les dalles usées gardent l'odeur . forte des viandes, malgré les lavages ; et la jeune femme ré- vait une de ces claires boutiques modernes, d’une richesse de salon, mettant la limpidité de leurs glaces sur le trottoir d’une large rue. Ce n’était pas, d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derrière son comptoir ; elle avait une con- science très-nette des nécessités luxueuses du nouveau com-

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62 LES ROUGON-MACQUART.

merce. Quenu fut effrayé, la première fois, quand elle lui parla de déménager et de dépenser une partie de leur argent à décorer un magasin. Elle haussait doucement les épaules, en souriant,

Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie était noire, les deux époux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui disait à une autre :

Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chère. 11 y a eu un mort dans leur cuisine.

Quenu en pleura. Cette histoire d'un'mort dans sa cuisine faisait du chemin. Il finissait par -rougir devant les clients, quand il les voyait flairer de trop près sa marchandise. Ce fut lui qui reparla à sa femme de son idée de déménagement. Elle s'était occupée, sans rien dire, de la nouvelle bouti- que ; elle en avait trouvé une, à deux pas, rue Rambu- teau, située merveilleusement. Les Halles centrales qu’on ouvrait en face, tripleraient la elientèle, feraient connaître Ja maison des quatre coins de Paris. Quenn se laissa entrai- ner à des dépenses folles ; il mit plus de trente mille francs en marbres, en glaces et eh dorures.-Lisa passait des heures avec les ouvriers, donnait son avis sur les plus minces dé- tails. Quand elle put enfin s’installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux, uniquement pour voir la boutique. Le revêtement des murs était tout en mar- bre blanc ; au plafond, une immense glace carrée s'encadrait dans un large lambris doré et très-orné, laissant pendre, au milieu, un lustre à quatre branches; et, derrière le comptoir, tenant le panneau entier, à sauche encore, et au fond, d’au- “tres glaces, prises entre les plaques de marbre, mettaient des lacs de clarté, des portes qui semblaient s'ouvrir sor d’autres salles, à l'infini, toutes emplies des viandes étalées. A droite, le comptoir, très-grand, fut surtout trouvé d’un beau travail ; des losanges de marbre rose y dessinaient des

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médaillons symétriques. À terre, 1l y avait, comme dallage, des carreaux blancs et roses, alternés, avec une grecque rouge sombre pour bordure, Le quartier fut fier de sa char- cuterie, personne ne songea plus à parler de la cuisine de la rue Pirouette, il y avait eu un mort. Pendant un mois, les voisines s’arrêtèrent sur le trottoir, pour regarder Lisa, à travers les cervelas et les crépines de l'étalage. On s’émer- veillait de sa chair blanche et rosée, autant que des marbres. Elle parut l'âme, la clarté vivante, l'idole saine et solide de la charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.

A droite de la boutique, se trouvait la salle à manger, une pièce très-propre, avec un buflet, une table et des chaises cannelées de chêne clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre, la toile cirée imitant le chêne, la rendaient un peu froide, égayée seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du plafond, élargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de porcelaine transparente. Une porte de la salle à manger don- nait dans la vaste cuisine carrée. Et, au bout de celle-ci, il y avait une petite cour dallée, qui servait de débarras, . encombrée de terrines, de tonneaux, d’ustensiles hors d’u- sage ; à gauche de la fontaine, les pots de fleurs fanées de l’é- talage achevaient d'agoniser, le long de la gargouille l'on jetait les eaux grasses.

Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient épouvanté, éprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui, « était une forte Lête. » Au bout de cinq ans, ils avaient près de quatre-vingt mille francs pla- cés en bonnes rentes. Lisa expliquait qu'iis n'étaient pas am- bitieux, qu'ils ne tenaient pas à entasser trop vite; sans cela, elle aurait fait gagner à son mari « des mille et des cents, » en le poussant dans le commerce en gros des co- chons. Ils élaient jeunes encore, 1ls avaient du temps devant

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eux ; puis, ils n'aimaient pas le travail salopé, ils voulaient travailler à leur aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien à vivre. .

Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin à Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillées. Il a pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses. Eh bien, ce cousin, m'’a-t-on dit, gagne des millions. Ça ne vit pas, ça se brûle le sang, c’est toujours par voies et par chemins, au milieu de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ça mange tranquillement son diner le soir. Nous autres, nous savons au moins ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces (tracasseries. On n’aime l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-être, c'est naturel. Quant à gagner pour gagner, à se donner plus de mal qu’ on ne goutera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mjeux me croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, à mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ça. Je l'ai aperçu, l'autre jour, en voiture ; il était tout jaune, il avait l'air joliment sour- nois. Un homme qui gagne de l'argent n’a pas une mine de cette couleur-là. Enfin, ça le regarde... Nous préférons ne gagner que cent sous, et profiter des cent sous.

Le ménage prohitai, en effet. Ils avaient eu une fille, dès la première année de leur mariage. À eux trois, ils réjouis- saient les yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue, comme le voulait Lisa. Elle avait soi- gneusement écarté toutes les causes possibles de trouble, laissant couler les journées au milieu de cet air gras, de cette prospérité alourdie. C'était un coin de bonheur rai- sonné, une mangeoire confortable, la mère, le père et la fille s'étaient mis à l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois, quand il songeait à son pauvre Florent. Jusqu'en 4856, il reçut des lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cessèrent ; il apprit par un journal que trois déportés

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avaient voulu s'évader de l'île du Diable et s'étaient noyés avant d'atteindre la côte. À la préfecture de police, on na put lui donner de renseignements précis; son frère devait être mort. [l conserva pourtant quelqu: espoir ; mais les mois se passèrent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se gardait d'écrire, espérant toujours rentrer en France. Quenu finit par le pleurer comme un mort auquel on n’a pu dire adieu. Lisa ne connaissait pas Florent. Elle trouvait de, très-bonnes paroles toutes les fois que son mari se désespérait devant elle ; elle le laissait lui raconter pour la centième fois des histoires de jeunesse, la grande chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six métiers qu'il avait appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poële, tout habillé de blanc, tandis que Florent était tout habillé de noir. Elle l'écoutait tranquillement, avec des complaisances infinies.

Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivées et mûries que Florent tomba, un matin de septembre, à l'heure Lisa prenait son bain de soleil matinal, et Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait paresseusement Tes doigts dans les graisses figées de la veille. La charcuterie fut toute bouleversée. Gavard voulut qu'on cachât « le proscrit, » comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa, plus pâle et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au cinquième, elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenuü avait coupé du pain et du jambon. Mais Florent put à peine manger ; il était pris de vertiges et de nausées ; 1] se coucha, resta cinq jours au lit, avec un gros délire, un commencement de fièvre cérébrale, qui fut heu- reusement combattu avec énergie. Quand il revint à lui, il apérçut Lisa à son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu’il devait se tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours, le malade fut sur pied. Alors, un matin,

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Quenu monta le chercheren lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.

Ils occupaient un petit appartement, trois pièces et un cabinet. Il fallait traverser une pièce nue, il n’y avait que des chaises, puis un petit salon, dont le meuble, caché sous des housses blanches, dormait dis:rètement dans le demi-jour des persiennes toujours tirées, pour que la clarté trop vive ne mangeât pas le bleu tendre du reps, et l’on ar- rivait à Ja chambre à coucher, la senle pièce habitée, meu- blée d'acajou, très-confortable. Le lit surtout était surpre- uant, avec ses quatre matelas, ses quaire oreillers, ses épaisseurs de couvertures, son édredon, son assoupissement ventru au fond de l’alcôve moite. C'était un lit fait pour dor- mir. L'armoire à glace, la toilette-commode, le guéridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protégées par des carrés de guipure, mettaient un luxe bourgeois net et solide. Contre le mur de gauche, aux deux côtés de la che- minée, garnie de vases à paysages montés sur cuivre, et d’une pendule représentant un Gutenberg pensif, tout doré, le doigt appuyé sur un livre, étaient pendus les portrails à l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres ovales, très- chargés d’ornements. Quenu souriait ; Lisa avait l’air comme il faut ; tous deux en noir, la figure lavée, délayée, d’un rose fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette des rosaces compliquées se mêlaient à des étoiles cachait le parquet. Devant le lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse; fait de longs brins de lame’ frisés, œuvre de patience que la belle charcutière avait tricotée dans son comptoir. Mais ce qu) étonnait, au milieu de ces choses neuves, c'était, adossé au mur de droite, un grand secrétaire, carré, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir réparer les ébréchures du marbre, ni cacher les éraflures de l’acajou noir de vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle Gradelle s'était servi perdant plus de quarante ans; elle disait qu'il leur

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porterait bonheur. A la vérité, 1l avait des ferrures terribles, une serrure de prison, et il était si lourd qu'on ne pouvait le bouger de place.

Lorsque Florent et Quenu entrèrent, Lisa, assise devant le tablier baissé du secrétaire, écrivait, alignait des chiffres, d'une’ grosse écriture ronde, très-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la dérangeñt pas. Les deux hommes s’assirent. Florent, surpris, regardait la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.

Voici, dit enfiñ Lisa, après avoir vérifié posément loule une page de calculs. Écoutez-moi..… Nous avons des comptes à vous rendre, mou cher Florent.

C'était la première fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page de calculs et continua :

Votre oncle Gradelle est mort sans testament ; vous éliez, vous et votre frère, les deux seuls héritiers. Aujour- d'hui, nous devons vous donner votre part.

Mais je ne demande rien, s'écria Florent, je ne veux rien!

Quenu devait ignorer les intentions de $a femme. Il était devenu un peu pâle, il la regardait d’un air fâché. Vraiment, il aimait bien sou frère; mais il était inutile de lui jeter ainsi l’héritage de l’oncle à la tête. On aurait vu plus tard.

Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'êles pas revenu pour nous réclamer ce qui vous appartient. Seulement, les affaires sont les affaires ; il vaut mieux en finir tout de suite... Les économies de votre oncle se mon- laïent à quatre-vingt-cinq mille francs. J'ai donc porté à votre compte quarante-deux mille cinq cents francs. Les voici.

Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.

Îl n’est pas aussi facile malheureusement d'évaluer la boutique, matériel, marchandises, clientèle, Je n'ai pu mettre que des sommes approximatives ; mais je crois avoir

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compté tout, très-largement..…. Je suis arrivée au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout cinquante mille cent cinquante-cinq francs. Vous vérifierez, n'est-ce pas ?

Élle avait épelé les chiffres d’une voix nette, et elle lui tendit la feuille de papier, qu'il dut prendre. | _ Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n’a valu quinze mille francs! Je n’en aurais pas douné dix mille, moi ! |

Sa femme l’exaspérait, à la fin. On ne pousse pas l’hon- nêteté à ce point. Est-ce que Florent lui parlait de la char- cuterie ? D'ailleurs, il ne voulait rien, 1l l'avait dit.

La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, répéta tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est inutile de mettre un notaire là-dedans. C'est à nous de faire notre partage, puisque vous ressuscitez..… Dès votre arrivée, j'ai nécessairement songé à cela, et pendant que vous aviez la fièvre, là-haut, J'ai tâché de dresser ce bout d'inventaire tant bien que mal... Vous voyez, tout y est dé- taillé. J'ai fouillé nos anciens livres, j'ai fait appel à mes souvenirs. Lisez à voix haute, je vous donnerai les rensei- gnements que vous pourriez désirer,

Florent avait fini par sourire. Il était ému de cette probité aisée et comme naturelle, Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune femme; puis, lui prenant la main :

Ma chère Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de bonnes affaires ; mais je ne veux pas de votre ar- gent. L'héritage est à mon frère et à vous, qui avez soigné l'oncle jusqu’à la fin... Je n’ai besoin de rien, je n’entends pas vous déranger dans votre commerce.

Elle insista, se fâcha même, tandis que, sans parler, se contenant, Quenu mordait ses pouces.

Eh! reprit. Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous

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entendait, il serait capable de venir vous reprendre l’argent… : Î ne m'aimait guère, l'oncle Gradelle.

Ah! pour ça, non, il ne t'aimait guère, murmura Quenu à bout de forces.

Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu’elle ne voulait pas avoir dans son secrétaire de l'argent qui ne fût pas à elle, que cela la troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pensée. Alors Florent, continuant à plaisanter, lui offnt de placer son argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas leurs services ; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de suite; puis, il n'était guère présentable, il Jui faudrait un habillement complet,

Pardieu! s'écria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez nous, et nous allons t'acheter le nécessaire. C'est une affaire entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pavé, que diable !

Ilétait tout attendri. Il avait même quelque honte d’avoir eu peur de donner une grosse somme, en un coup. Îl trouva des plaisanteries ; il dit à son frère qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha doucement la tête. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la mit dans un tiroir du secrétaire.

Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je devais faire. Maintenant, ce sera comme vous vou- drez.… Moi, voyez-vous, je n'aurais pas vécu en paix. Les mauvaises pensées me dérangent trop.

Ils parlèrent d’autre chose. Il fallait expliquer la présence de Florent, en évitant de donner l'éveil à la police. Il leur apprit qu'il était rentré en France, grâce aux papiers d'un pauvre diable, mort entre ses bras de la fièvre jaune, à Su- rinam, Par une rencontre singulière, ce garçon se nommait également Florent, mais de son prénom. Florent Laquerrière n'avait laissé qu’une cousine à Paris, dont on lui avait écrit l mort en Amérique; rien n'était plus facile que de jouer

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- son rôle. Lisa s’offrit d'elle-même pour être la cousine. II fut entendu qu’on raconterait une histoire de cousin revenu de l'étranger, à la suite de tentatives malheureuses, et re- cueilli par les Quenu-Gradelle, comme on nommait le ménage daus le quartier, en attendant qu'il pût trouver une position. Quand tout fut réglé, Quenu voulut que son frère visitât le logement ; il ne lui fit pas grâce du moindre tabouret. Dans la pièce nue, 1] n’y avait que des chaises, Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille de bou- tique coucherait là, et que lui garderait la chambre du cin- quième.

Le soir, Florent était tout habillé de neüf. un. s'était en- têté à prendre encore un paletot et un pantalon noirs, mal- gré les conseils de Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa çonta à qui voulut l’entendre l’histoire du cousin. ]} vivait dans la charcuterie, s’oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait s’adosser contre les marbres de la boutique. A table, Quenu le bourrait de nourriture, se fâchait parce qu'il était petit mangeur et qu'il laissait la moitié des viandes dont on lui emplissait son assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et béates; elle le tolérait, même le matin, quand il gênait le service; elle l’ou- bliait, puis, lorsqu'elle le reconnaissait, noir devant elle, elle avait un léger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant, afin de ne point le blesser. Le désintéres- sement de cet homme maigre l'avait frappée ; elle éprouvait pour lui une sorte de respect, mêlé d’une peur vague. Flo- rent ne sentait qu'une grande affection autour de lui.

A l'heure du coucher, il montail, un peu las de sa jour- née vide, avec les deux garçons de la charcuterie, qui occu- paient des mansardes voisines de la sienne. L'apy. renti, Léon, n'avait guère plus de quinze ans; c'était un enfant, mince, l'air trè.-doux, qui volait les entames de jambon et les bouts de saucissons oubliés ; il les cachait sous son oreiller, les

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mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent crut : comprendre que Léon donnait à souper, vers une heure du matin ; des voix contenues chuchotaient, puis venaient. des bruits de mâchoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perlé, un rire de gamine qui ressemblait à un trille

* adouci de flageolet, dans le grand silence. de la maison en-

dormie. L'autre garçon, Auguste Landois, était de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tête trop grosse, et chauve déjà, 1} n'avait que vingt-huit ans. Le premier soir, en mon- tant, il conta son histoire à Florent, d’une façan longue et confuse. Il n'était d’abord venu à Paris que pour se perfec- tionner et retourner ouvrir-une charcuterie à Troyes, sa cousine germaine, Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le même parrain, ils portaient le même prénom. Puis l'ambition le prit, il rêva de s'établir à Paris avec l'héritage de sa mère qu'il avait déposé chez un notaire, avant de quit- ter la Champagne. Là, comme ils étaient arrivés au cin- quième, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup de bien de madame Quenu. Elle avait consenti à faire venir Augustine Landois, pour remplacer une fille de beutique qui avait -mal tourné. Lui, savait son métier à présent ; elle, achevait d'apprendre le commerce. Dans un an, dix- huit mois, ils s’épouseraient ; ils auraient une charcuterie, sans doute à Plaisance, à quelque bout populeux de Paris. Ils n’étuient pas pressés de se marier, parce que les lards ne valaient rien, cette année-là, Il raconta encore qu'ils s'étaient fait photographier ensemble, à une fête de Saint-Ouen. Alors, il eritra dans la mansarde, désireux de revoir la photographie qu’elle n'avait pas cru devoir enlever de la cheminée, pour que le cousin de madame Quenu eût une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la Ineur jaune de son bou- geoir, regardant la pièce encore toute pleme de la jeune fille, s'approchant du lit, demandant à Florent s’il était bien couché. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant ; elle

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.serait mieux, les mansardes étaient très-froides, l'hiver.

Enfin, il s’en alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie. Auguste était un Quenu blème ; Augus- tine, une Lisa pas mûre.

Florent, ami des garçons, gâté par son frère, accepté par Lisa, finit par s'ennuyer terriblement. Il avait cherché des leçons sans pouvoir en trouver. |] évitait, d’ailleurs, d'aller dans le quartier des Écoles, il craignait d'être reconnu. Lisa, doucement, lui disait qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce ; il pouvait faire la correspondance, tenir les écritures. Elle revenait toujours à cette idée, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle s'irritait peu à peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes, oisif, . ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu’une

-haine raisonnée des gens qui se croiseut les bras et qui man-

gent, sans qu’elle songeât encore à lui reprocher de man- ger chez elle. Elle lui disait :

Moi, je ne pourrais pas vivre à rêvasser toute la journée. Vous ne devez pas avoir faim, le soir. Il faut vous fatiguer, VOyez-VOUs. |

Gavard, de son côté, cherchait une place pour Florent. Mais il cherchait d’une façon extraordinaire et tout à fait souterraine. Il aurait voulu trouver quelque emploi drama- tique ou simplement d’une ironie amère, qui convint à « un proscrit. » Gavard était un homme d'opposition. Il venait de dépasser la cinquantaine, et se vantait d’avoir déjà dit leur fait à quatre gouvernements. Charles X, les prêtres, les no- bles, toute cette racaille qu'il avait flanquée à la porte, lui faisaient encore hausser les épaules; Louis-Philippe était un imbécile, avec ses bourgeois, et il racontait l’histoire des bas de laine, dans lesquels. le, roi citoyen cachait ses gros sous ; quant à la république de 48, c’était une farce, les ou- vriers l'avaient trompé; mais il n’avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Décembre, parce que, maintenant, il re-

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gardait Napoléon HT comme son ennemi personne], une ca- maille qui s’enfermait avec de Morny et les autres, pour faire des « gueuletons. » Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermées amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait, avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de l’orgie. La religion de Gavard était d’être le plus désagréable possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont 1l riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat qui devait « em- bêter les ministres » au Corps législatif. Puis, s’il pouvait voler le fisc, mettre la police en déroute, amener quelque échauffourée, il travaillait à rendre l'aventure très-insurrec- tionnelle. Il mentait, d’ailleurs, se posait en homme dange- reux, parlait comme s1 la « séquelle des Tuileries » leût connu et eût tremblé devant lui, disait qu’il fallait guillo- tiner la moitié de ces gredins et déporter l’autre moitié « au prochain coup de chien. » Toute sa politique bavarde et vio- lente se nourrissait de la sorte de hâbleries, de contes à dor mir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de drôleries qui pousse un boutiquier parisien à ouvrir ses volets, un jour de barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Flo- ren revint de Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cher- chant de quelle façon, particulièrement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de l'empereur, du ministère, des hommes en place, jusqu'au dernier des sergents de ville.

L’attitude de Gavard devant Florent était pleine d’une joie défendue. Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignées de mains des confidences maçon- niques. Enfin, il avait donc rencontré une aventure; il tenait un camarade réellement compromis; il pouvait, sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il éprouvait cer- tainement une peur inavouée, en face de ce garçon qui

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revenait du bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette peur délicieuse Ie grandissait lui- même, lui persuadait qu'il faisait un acte très-étonnant, en accueillant en ami un homme des plus dangereux. Florent devint sacré ; il ne jura que par Florent ; il nommait Florent, quand les.arguments lui manqualent, et qu'il voulait écraser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois après le coup d'État. Il garda la rôtisserie jusqu'en 1856: A cette époque, le bruit courut qu'il avait gagné des sommes considérables en s'associant avec un épicier sou voisin, chargé d’une fourniture de légumes secs pour l'ar- mée d'Orient. La vérité fut qu'après avoir vendu la rôtisserie, il vécut de ses rentes pendant un an. Mais il n’aimait pas parler de l’origine de. sa fortune; cela le gênait, l'empéchait de dire tout net son opinion sur la guerre de Crimée, qu'il traitait d'expédition aventureuse, « faite uniquement pour consolider le trône et emplir certaines poches. » Au bout d’un an, il s’ennuya mortellement dans son logement de garçon. Comme il rendait visite aux Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut que les Halles le: séduisirent, avec leur vacarme, leurs commérages énormes. Il se décida à louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se distraire, pour occuper ses journées vides des cancans du marché. Alors, il vécut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus minces scandales du quartier, la tête bour- donnante du continuel glapissement de voix qui l’entourait. Îl y goûtait mille joies chatouillantes, béat, ayant trouvé son élément, s’y enfonçant avec des voluptés de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer la main, à sa bou- tique. Les après-midi étaient encore très-chaudes. Le long des allées étroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de soleil tombaient entre les tentes relevées, les plumes

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volaient sous les doigts, pareilles à une neige dansante, dans l’air ardent, dans la poussière d'or des rayons. Des appels, toute une trainée d'offres et de caresses, suivaient Florent. « Un beau canard, monsieur ?... Venez me voir. J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur, achetez- moi cette paire de pigeons. » Il se dégageait, géné, assourdi. Les femmes continuaient à plumer en se le disputant, et: des vols de fin duvet s’abaitaient, le suffoquaient d’une fumée, comme chauffée et épaissie encore par l’odeur forte des volailles. Enfin, au milieu de l'allée, près des fontaines, il trouvait Gavard, en manches de chemise, les bras croisés sur la bavette de son tablier bleu, pérorant devant sa bou- tique. Là, Gavard régnait, avec des mines de bon prince, au milieu d’un groupe de dix à douze femmes. Il était le seul homme du marché. 1] avait la langue tellement longue, qu'après s'être fâché avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir sa boutique, il se décida à vendre sa marchandise lui-même, disant naïvement que ces pécores passaient leur sainte journée à cancaner, et qu'il ne pouvait en venir à bout. Comme il fallait pourtant que quelqu'un gardät sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit Marjo- lin qui battait le pavé, après avoir tenté tuus les menus métiers des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard, émerveillé de son intarissable commérage, de sa carrure et de son aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole à l'une, se quercllant avec une autre, à dix boutiques de distance, arrachant un client à une troisième, faisant plus de bruit à lui seul que les cent et quelques bavardes ses voisines, dont Ja clameur secouait les plaques de fonte du pavillon d’un frisson sonore de tam-tam.

Le marchand de volailles, pour toute famille, n’avait plus qu'une belle-sœur et une nièce. Quand sa femme mourut, la sœur aînée de celle-ci, madame Lecœur, qui était veuve

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depuis un an, la pleura d'une façon exagérée, en allant presque chaque soir porter ses consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir, à cette époque, le projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte. Mais Gavard détestait les femmes maigres ; 1l disait que cela lui faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne cares- sait jamais que les chats et les chiens très-gras, goûtant une salisfaction personnelle aux échines rondes et nourries. Madame Lecœur, blessée, furieuse de voir les pièces de cent sous du rôtisseur lui échapper, amassa une rancune mor- * telle. Son beau-frère fut l'ennemi dont elle occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'établir aux Halles, à deux pas du pavillon elle vendait du beurre, des fromages et des œufs, elle l’accusa d’avoir « inventé ça pour la taquiner et lui porter mauvaise chance. » Dès lors, elle se lamenta, jaunit encore, se frappa tellement l'esprit, qu’elle finit réel- lement par perdre sa clientèle et faire de mauvaises affaires. Elle avait gardé longtemps avec elle la fille d’une de ses sœurs, une paysanne qui lui envoya la petite, sans plus s’en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles. Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l’appela bientôt que la Sarriette. À seize ans, la Sarriette était une jeune coquine si délurée, que des messieurs venaient acheter des fromages uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle était populacière, avec son visage pâle de vierge brune et ses yeux qui brûlaient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un garçon de Ménilmontant qui faisait les commissions de sa tante. Lorsque, à vingt ans, elle s'établit marchande de fruits, avec quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant, qui se faisait appeler M. Jules, se soigna les mains, ne porta plus que des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux Halles l’après-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue Vauvilliers, au troisième étage

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d'une grande maison, dont un café borgne occupait le rez- de-chaussée. L'ingratitude de la Sarriette acheva d’aigrir madame Lecœur, qui la traitait avec une furie de paroles ordurières. Elles se fâchèrent, la tante exaspérée, la nièce inventant avec M. Jules des histoires que le jeune homme allait raconter dans le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette drôle ; il se montrait plein d’indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues, quand il la rencontrait : elle était dodue et exquise de chair.

Une après-midi, comme Florent était assis dans la charcu- terie, fatigué de courses vaines qu'il avait faites le matin à la recherche d’un emploi, Marjolin entra. Ce grand garçon, d'une épaisseur et d’une douceur flamandes, était le protégé de Lisa. Elle le disait pas méchant, un peu béta, d’une force de cheval, tout à fait intéressant, d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni père, ni mère. C'était elle qui l'avait placé chez Gavard.

Lisa était au comptoir, agacée par les souliers crottés de Florent, qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois , déjà elle s'était levée pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit à Marjolin.

Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander.

I] s'arrêta, regarda autour de lui, et baissant la voix :

Îl m'a bien recommandé d'attendre qu'il n y eût per- sonne et de vous répéter ces paroles, qu’il m'a fait apprendre par cœur : « Demande-leur s’il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer avec eux de ce qu'ils savent. »

Eh bien, dis à M. Gavard que nous l'attendons, répondit Lisa, habituée aux allures mystérieures du mar- chand de volailles.

Mais Marjolin ne s’en alla pas; il restait en extase devant la belle charcutière, d’un air de soumission câline. Comme touchée de cette adoration muette, elle reprit :

1.

78 | LES ROUGON-MACQUART.

Est-ce que tu te plais, chez M. Gavard? Ce n'est pas un méchant homme, tu feras bien de le contenter.

Oui, madame Lisa.

Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits des Halles, hier; puis, tu fréquentes un tas de gueux et de gneuses. Te voilà homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes à l'avenir.

Oui, madame Lisa.

Elle dut répondre à une dame qui venait commander une livre de côtelettes aux corniclrons. Élle quitta le comptoir, alla devant le billot, au fond de la boutique. Là, avec un couteau mince, elle sépara trois côtelettes d’un carré de porc ; et, levant un couperet, de son poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derrière, à chaque coup, sa robe de mérinos noir se levait légèrement ; tandis que les baleines de son corset marquaient sur l’étoffe tendue du corsage. Elle avait un grand sérieux, les lèvres pincées, les yeux clairs, ramassant les côtelettes et les pesant d'une.main lente.

Quand la dame fut partie et qu'elle aperçut Marjolin ravi de Jui avoir vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides :

Comment ! tu es encore ? cria-t-elle.

Et 1l allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.

Écoute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit tor- _ chon de Cadine.. Ne dis pas non. Ce matin, vous étiez eu- core ensemble à la triperie, à regarder casser des têtes de mouton... Je ne comprends pas comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette raînée, cette saute- relle..…. Allons, va, dis à M. Gavard qu'il vienne tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.

Marjolin s'en alla confus, l'air désespéré, sans ré- pondre.

La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tête un

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peu tournée du côté des Halles ; et Florent la contemplait, silencieux, surpris de la trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-là, il ne savait pas regarder les femmes. Elle Jui ap- paraissait au-dessus des viandes du comptoir. Devant elle, s'étalaient, dans des plats de porcelaine blanche, les saucis- sons d'Arles et de Lyon entamés, les langues et les morceaux de pelit salé cuits à l'eau, la tête de cochon noyée de gelée, un pot de rillettes ouvert et une boîte de sardines dont le mé- tal crevé montrait un lac d'huile ; puis, à droite et à gauche, sur des planches, des pains de fromage d'Italie, de fromage de cochon, un jambon ordinaire d’un rose pâle, un jambon d'York à Ja chair saignante, sous une large bande de graisse. Et il ÿ avait encore des plats ronds et ovales, les plats de la langue fourrée, de la galantine trufiée, de la hure aux pista- ches ; tandis que, tout près d'elle, sous sa main, étaient le veau piqué, Le pâté de foie, le pâté de lièvre, dans des ter- rines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le lard de poitrine sur la petite étagère de marbre, au bout du Comptoir ; elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de rôti, essuya les plateaux des deux balances de melchior, tâta l'étuve dont le réchaud mourait ; et, silencieuse, elle tourna la tête de nouveau, elle se remit à regarder au fond des Halles, Le fumet des viandes montait, elle était comme prise, dans <a paix lourde, par l'odeur des truffes. Ce jour-là, elle avait une fraîcheur superbe ; la blancheur de son tablier et deses manches continuait la blancheur des plats, jusqu’à SON Cou gras, à ses joues rosées, revivaient les tons ten- dres des jambons et les pâleurs des graisses transparentes. Itimidé à mesure qu'il la regardait, inquiété par cette car- Mre correcte, Florent finit par l’examiner à la dérobée, dans les glaces, autour de la boutique. Elle s'y reflétait de dos, de ce, de côté ; même au plafond, il la retrouvait, la tête en bas, avec son chignon serré, ses minces bandeaux, collés Sur les tempes. C'était toute une foule de Lisa, montrant la

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largeur des épaules, l'emmanchement puissant des bras, la poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'éveillait aucune pensée charnelle et qu'elle ressemblait à un ventre. Il s'arrêta, 1l se plut surtout à un de ses profils, qu’il avait dans une glace, à côté de lui, entre deux moitiés de porcs. Tout le long des marbres et des glaces, accrochés aux barres à dents de loup, des porcs et des bandes de lard à piquer pendaïent; et le profil de Lisa, avec sa forte encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avançait, mettait une effigie de reine empâtée, au milieu de ce lard et de ces chairs crues. Puis, la belle charcutière se pencha, sourit d’une façon amii- cale aux deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'étalage, continuellement. -

. Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l’air important. Quand il se fut assis de biais sur une petite ta- ble de marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et Quenu adossé contre un demi-porc, il annonça enfin qu'il avait trouvé une place pour Florent, et qu’on allait rire, et que le gouvernement serait joliment pincé !

Mais 1l s’interrompit brusquement, en voyant entrer ma- demoiselle Saget, qui avait poussé la porte de la boutique, après avoir aperçu de la chraussée la nombreuse société causant chez les Quenu-Gradelle. La petite vieille, en robe déteinte, accompagnée de l'éternel cabas noir qu'elle portait au bras, coiffée du chapeau de paille noire, sans rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut un lé- ger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'était une connaissance ; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette, elle vivait depuis quarante ans, sans doute d’une petite rente dont elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nommé Cherbourg, en ajoutant qu’elle y était née. On n’en sut jamais davantage. Elle ne causait que des autres, racontait leur vie jusqu'à dire le nombre de chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le be-

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soin de pénétrer dans l'existence des voisins, au point d’écou- ter aux portes et de décacheter les lettres. Sa langue était redoutée, de la rue Saint-Denis à la rue Jean-Jacques Rous- seau, et de la rue Saint-Honoré à la rue‘Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec-son cabas vide, sous le prétexte de faire des profisions, n’achetant rien, colpor- tant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits, arrivant ainsi à loger dans sa tête l’histoire complète des maisons, des étages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusée d’avoir ébruité la mort de l'oncle Gradelle sur la planche à hacher ; depuis ce temps, il lui tenait ran- cune. Elle était très-ferrée, d’ailleurs, sur l’oncle Gradelle etsur les Quenu ; elle les détaillait, les prenait par tous les bouls, les savait « par cœur. » Mais depuis une quinzaine de jours, l’arrivée de Florent la désorientait, la brûlait d’une véritable fièvre de curiosité. Elle tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprévu dans ses notes. Et pour- tant elle jurait qu'elle avait déjà vu ce grand escogriffe quel- que part.

Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns après les autres, disant de sa voix fluette :

On ne sait plus que manger. Quand l’après-midi ar- rive, je suis comme une âme en peine pour mon diner... Puis, je n’ai envie de rien... Est-ce qu’il vous reste des cô- lelettes panées, madame Quenu ?

Sans attendre la réponse, elle souleva un des couvercles de l’étuve de melchior. C'était le côté des andouilles, des saucisses et des boudins. Le réchaud était froid, il n'y avait plus qu'une saucisse plate, oubliée sur la grille.

Voyez de l’autre côté, mademoiselle Saget, dit la char- cutière. Je crois qu'il reste une côtelette.

Non, ça ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais les côtelettes panées, le soir, c'est trop lourd.…

82 LES ROUGON-MACQUART.

J'aime mieux quelque chose que je ne sois pas même obli- gée de faire chauffer.

Elle s'était tournée du côté de Florent, elle le regardait, elle regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses . doigts, sur la table de marbre ; et elle les invitait d’un sou- rire à continuer la conversation.

Pourquoi n’achetez-vous pas un morceau de petit salé ? demanda Lisa.

Un morceau de petit salé, oui, tout de même.

Elle prit la fourchette à manche de métal blanc posée au bord du plat, chipotant, piquant chaque morceau de petit salé. Elle donnait de légers coups sur les os pour juger de leur épaisseur, les retournait, examinait les quelques lam- beaux de viande rose, en répétant :

Non, non, çane me dit pas.

Allons, prenez une langue, un morceau de tête de co- chon, une tranche de veau piqué, dit la charcutière patieni- ment.

Mais mademoiselle Saget branlait la tête. Elle resta encore un instant, faisant des mines dégoûtées au-dessus des plats * puis, voyant que décidément on se taisait et qu’elle ne saurait rien, elle s’en alla, en disant :

Non, voyez-vous, j'avais envie d’une côtelette panée, mais celle qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.

Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crépines de l’étalage. Elle la vit traverser la chaussée et entrer dans le pavillon aux fruits.

La vieille bique ! grogna Gavard.

Et, comme ils élaient seuls, 1l raconta quelle place il avait trouvée pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses bons amis, M. Verlaque, inspecteur à la marée, était tellement sonffrant, qu’il se trouvait forcé de prendre un congé. Le matin même, le pauvre homme lui disait qu'il

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serait bien aise de proposer lui-même son remplaçant, pour se ménager la place, s’il venait à guérir.

Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six semaines, Florent gardera la place. C’est une jolie si- tuation.… Et nous mettons la police dedans ! La place dépend de la préfecture. Hein ! sera-ce assez amusant, quand Flo- rent ira toucher l'argent de ces argousins !

Il riait d’aise, il trouvait cela profondément comique.

Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis juré de ne rien accepttr de l’empire. Je crèvera's de faim, que.je n’entrerais pas à la préfecture. C’est impos- sible, entendez-vous, Gavard !

Gavard entendait et restait un peu gêné. Quenu avait baissé la tête. Mais Lisa s'était tournée, regardait fixement Florent, le cou gonflé, la gorge crevant le corsage. Elle l- lait ouvrir la bouche, quand la Sarriette entra. Il y eut un nouveau silence.

Ah bien! s'écria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais oublier d’acheter du lard... Madame Quenu, coupez- moi douze bardes, mais bien minces, n'est-ce pas ? pour des alouettes..… C’est Jules qui a voulu manger des aloueltes.… Tiens, vous allez bien, mon oncle? °

Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle sou- riait à tout le monde, d'une fraicheur de lait, décoiffée d’un côté par le vent des Halles. Gavard lui avait pris les mains ; et elle, avec son effronterie : . |

Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entrée. Qu'est-ce que vous disiez donc, mon oncle ?

Lisa l’appe!a. *

Voyez, est-ce assez mince comme cela ?

Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes, délicatement. Puis, en les enveloppant :

Îl ne vous faut rien autre chose?

Ma foi, puisque je me suis dérangée, dit la Sarriette,

84 LES ROUGON-MACQUART.

donnez-moi une livre de samdoux.. Moi, j'adore les pommes de terre frites, je fais un déjeuner avec deux sous de pomn- mes de terre frites et une botte de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.

La charcutière avait mis une feuille de papier fort sur une balance. Elle prenait le saindonx dans le pot, sous l'étagère, avec une spatule de buis, augmentant à petits coups, d’une main douce, le tas de graisse qui s’étalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le papier, le plia, le corna vive- ment, du bout des doigts”

C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ça fait trente sous. Il ne vous faut rien autre chose ?

La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, mon- trant ses dents, regardant les hommes en face, avec sa jure grise qui avait tourné, son fichu rouge mal attaché, qui lais- sait voir une ligne blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer Gavard en répétant :

Âlors vous ne voulez pas me dire ce que vous racon- tiez quand je suis entrée ? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue. 0 le sournois. Tenez, je ne vous aime plus.

Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle Lisa dit sèchement :

C'est mademoiselle Saget qui nous l’a envoyée.

Puis le silence continua. Gavard était consterné de l’ac- cueil que Florent faisait à sa proposition. Ce fut la Charcu- tière qui reprit la première, d'une voix très-amicale :

Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'in- specteur à la marée... Vous savez combien les emplois sont pénibles à trouver. Vous êtes dans une posifion à ne pas vous montrer difficile.

J'ai dit mes raisons, répondit-il.

Elle haussa les épaules.

Voyons, ce n'est pas sérieux... Je comprends à la ri- gueur que vous n'aimiez pas le gouvernement. Mais ça n’em-

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pêche pas de gagner son pain, ce serait Lrop bête. Et puis, l'empereur n’est pas un méchant homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos souffrances, Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du pain moisi et de la viande gâtée? Il ne peut pas être à tout, cet homme... Vous voyez que, nous autres, 1l ne nous a pas empêchés de faire nos affaires... Vous n'êtes pas juste, non, pas juste du tout.

Gavard était de plus en plus gêné. Il ne pouvait lolérer devant lui ces éloges de l’empereur.

Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin. C’est tout de la canaille…

Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s’animant, vous ne serez. content que le jour vous vous serez fait voler et massacrer avec vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que ça me mettrait en colère. 11 ne s’agit que de Florent, n'est-ce pas ? Eh bien, je dis qu’il doit absolument accepter la place d’inspecteur. Ce n’est pas ton avis, Quenu ?

Quenu, qui ne soufflait mot, fut très-ennuyé de Ja ques- Uon brusque de sa femme.

C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.

Et, comme un nouveau silence embarrassé se faisait :

Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma ré- solution est bien arrêtée. J’attendrai.

Vous attendrez ! s’écria Lisa perdant patience.

Deux flammes roses étaient montées à ses joues. Les han- ches élargies, plantée debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas laisser échapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui détourna sa colère. C'était madame Lecœur.

Pourriez-vous me donner une assiette assortie d’une demi-livre, à cinquante sous la livre ? demanda-t-elle,

Elle feignit d’abord de ne pas voir son beau-frère ; puis, elle le salua d’un signe de tête, sans parler. Elle examinait

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86 LES ROUGON-MACQUART.

les trois hommes de la tête aux pieds, espérant sans doute surprendre leur secret, à la façon dont ils attendaient qu’elle ne fût plus là. Elle sentait qu'elle les dérangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre, dans ses Jupes tombantes, avec ses grands bras d'araignée, ses mains nouées qu’elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une légère toux :

Est-ce que vous êtes enrhumée ? dit Gavard gêné par le silence.

Elle répondit un uon bien sec. Aux endroits les os

perçaient son visage, la peau, tendue, était d’un rouge brique, et la flamme sourde qui brûlait ses paupières annonçait quelque maladie de foie, couvant dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit chaque geste de Lisa qui la servait, de cet œil méfiant d'une ciiente persua- dée qu'on va la voler.

Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas Ça.

Lisa avait pris un coutean mince et coupait des tranches de saucisson. Elle passa au jambon fumé et au jambon ordi- naire, détachant des filets délicats, un peu courbée, les yeux sur le couteau. Ses mains potelées, d’un rose vif, qui tou- chaient aux viandes avec des légèretés molles, en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux pha- langes. Elle avança une terrine, en demandant :

Vous voulez du veau piqué, n'est-ce pas?

Madame Lecœur parut se consulter longuement ; puis elle

accepta. La charcutière coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le bout d’un couteau à large lame des trau- ches de veau piqué et de pâté de lièvre. Et elle posait chaque tranche au milieu de Ja feuille de papier, sur les balances,

Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches ? fit remarquer madame Lecœur, de sa voix mauvaise.

Elle dut donner de la hure aux pistaches, Mais la mar- chande de beurre devenait exigeante, Elle voulut deux

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tranches de galantine; elle aimait ça. Lisa, irritée déjà, jouant d’impatience avec le manche des couteaux, eut beau Jui dire que Ja galantine était truffée, qu’elle ne pouvait en mettre que dans les assiettes assorties à trois francs la livre. L'autre continuait à fouiller les plats, cherchant ce qu’elle allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pesée, il fallut que la charcutière ajoutât de la gelée et des corni- chons. Le bloc de gelée, qui avait la forme d’un gâteau de Savoie, au milieu d’une plaque de porcelaine, tremhla sous sa main brutale de colère, et elle fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros cornichons dans le pot, derrière l'éluve.

C'est vingt-cinq sous, n'est ce pas? dit madame Le- cœur, sans se presser. |

Elle voyait parfaitement Ja sourde irritation de Lisa, Elle en jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, goûtait le silence embarrassé que sa présence pro- longeait, jurant qu'elle ne s’en irait pas, puisqu'on faisait « des cachoteries » avec elle. La charcutière lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dnt se retirer. Elle s’en alla, sans dire un mot, avec un Jong regard, tout autour de la boutique.

Quand elle ne fut plus là, Lisa éclala.

C'est encore la Saget qui nous l’a envoyée, celle-là ! Est-ce que cette vieille gueuse va faire défiler toutes les Halles ici, pour savoir ce que nous disons !... Et comme elles sont malignes! A-t-on jamais vu acheter des côte- lettes panées et des assiettes assorties à cinq heures du soir ! Elles se donneraient des indigestions, plutôt que de ne pas savoir, Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre, vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma sœur, que je la flanquerais à la porte.

Devant la .colère de Lisa, les trois hommes se taisaient.

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88 LES ROUGON-MACQUART.

Gavard était venu s’accouder sur la balustrade de l’étalage, à rampe de cuivre; il s’absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal taillé, détaché de sa tringle de laiton. Puis, levant la tête :

Moi, dit-il, j'avais regardé ça comme une farce.

Quoi donc? demanda Lisa encore toute secouée.

La place d'inspecteur à la marée.

Elle leva les mains, regarda Florent une dernière fois, s’assit sur la banquette rembourrée du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard expliquait tout au long son idée : le. plus attrapé, en soinme, ce serait le gouvernement qui don- nerait ses écus. Îl répétait avec complaisance :

Mon cher, ces gueux-là vous ont laissé crever de faim, n'est-ce pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, mainterant... C'est très-fort, ça m'a séduit tout de suite.

Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir à sa femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne plus écouter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du côté des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s’écriant :

Ah! c’est la Normande qu’on envoie maintenant. Tant pis! la Normande payera pour les autres.

Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'était Ja belle poissonnière, Louise Méhudin, dite la Normande. Elle avait une beanté hardie, très-blanche et délicate de peau, presque aussi forte que Lisa, mais d'œil plus effronté et de poitrine plus vivante. Elle entra, cavalière, avec sa chaîne d'or sonnant sur son tablier, ses cheveux nus peignés à la mode, son nœud de gorge, un uœud de dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des-Halles. Elle portait une vague odeur de marée; et, sur une de ses mains, près du petit doigt, il y avait une écaille de hareng, qui mettait une mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habité la

LE VENTRE DE PARIS. 89

même maison, rue Pirouette, étaient des amies intimes, très- ° liées par une pointe de rivalité qui les faisait s'occuper l’une de l’autre, continuellement. Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la belle Lisa. Cela les op- posait, les comparait, les forçait à soutenir chacune sa re- nommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière, de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des nœuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient très-douces, très-complimen- teuses, l'œil furtif sous la paupière à demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

Dites, c’est bien demain soir que vous faites le bou- din ? demanda la Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace el implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.

C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la marmite. Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale, Elle regarda Florent, qui semblait lintéresser: puis, comme elle ne voulait pas s’en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle eut l'imprudence d'ajouter :

Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin. Il n’étnt . pas bien frais.

Pas bien frais ! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres tremblantes.

Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Nor- mande ne crût pas qu'elle prenait du dépit, à cause de son nœud de dentelle. Mais on ne se contentait pas de l’es- pionner, on venait l’insulter, cela dépassait la mesure. Elle

8.

90 LES ROUGON-MACQUART.

se courba, les poings sur son comptoir ; et, d’une voix un peu rauque : |

Dites donc, la semaine dernière, quand vous m'avez vendu cette paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allée vous dire qu’elles étaient pourries devant le monde !

Pourries !... mes soles pourries!.. s'écria la poisson- mère, la face empourprée.

Elles restèrent un instant suffoquées, nruettes et terribles, au-dessus des viandes. Toute leur belle amihé s’en allait ; un mot avait suffi pour montrer les dents aiguës sous le sourire.

Vous êtes une grossière, dit la belle Normande. Si jamais Je remets les pieds ici, par exemple!

Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien à qui on a affaire. |

La poissonnière sortit, sur un gros mot qui laissa la char- cutière toute tremblante. La scène s'était passée si rapide- ment, que les trois hommes, abasourdis, u’avaient pas eu le lemps d'intervenir. Lisa se remit bientôt. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune allusion à ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de boutique, rentra de course. Alors, elle dit à Gavard, en le prenant en particu- lier, de ne pas rendre encore réponse à M. Verlaque; elle se chargeait de décider son beau-frère, elle demandait deux jours, au plus. Quenu retourna à la cuisine. Comme Ga- vard emmenait Florent, et qu'ils entraient prendre un ver-

.mout chez M. Lebigre, 1l lui montra un groupe de femmes, sous la rue couverte, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la volaille.

Elles en débitent ! murmura-tal, d'un air envieux.

Les Halles se vidaient, et il y avait là, en effet, made- moiselle Saget, madame Lecœur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille fille pérorait. .

Quand j je vous le disais, niadame Lecœur, votre beau-

LE VENTRE DE PARIS. |

frère est toujours fourré dans leur boutique. Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

Oh! de mes yeux vu! Il était assis sur une table. Il semblait chez lui. |

Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne sais pas pourquoi vous vous montez la tête.

Mademoiselle Saget haussa les épaules.

Ah! bien, reprit-elle, vous êtes encore d’une bonne päte, vous, ma belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu-Gradelle attirent M. Gavard ?... Je parie, moi, qu'il Jaissera tout ce qu'il possède à la petite Pauline.

Vous croyez cela! s'écria madame Lecœur, blème de fureur.

Puis, elle reprit d’une voix dolente, comme si elle venait de recevoir un grand coup :

Je suis toute seule, je n'ai pas de défense, il peut bien faire ce qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nièce est pour lui. Elle à oublié ce qu’elle m'a coûté, elle me livrerait pieds et poings liés. |

Mais non, ma tante, dit Ja Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais eu que de vilaines paroles pour moi.

Elles se réconcilièrent sur-le-champ, elles s'embras- sèrent. La nièce promit de ne plus être taquine ; la tante jurs, sur ce qu'elle avait de plus sacré, qu’elle regardait Ja Sarrietle come sa propre fille. Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la façon dont elles devaient se conduire pour forcer Gavard à ne pas gaspiller son bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle étaient des pas grand chose, et qu'on les surveillerait.

Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais ça ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce que vous en pensez, vous autres?

Les trois femmes se rapprochèrent, baissant la voix.

Vous savez bien, reprit madame Lecœur, que nous

92 LES ROUGON-MACQUART.

l’avons vu, un matin, les souliers percés, les habits cou- verts de poussière, avec l'air d'un voleur qui a fait un mau- vais coup... Îl me fait peur, ce garçon-là.

Non, il est maigre, mais il n’est pas vilain homme, murmura la Sarriette.

M:demoiselle Saget réfléchissait. Elle pensait tout haut.

Je cherche depuis quinze jours, je donne ma lan- gue aux chiens... M. Gavard le connaît certainement J'ai le rencontrer quelque part, je ne me souviens plus.

Elle fouillait encore sa mémoire, quand la Normande ar- riva comme une tempête. Elle sortait de la charcuterie.

Elle est polie, cette grande bête de Quenu! s'écria- t-elle, heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous lai arrangée! .… En voilà une baraque, ‘avec leurs cochonneries gâtées qui empoisonnent le monde !

Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute frétillante, enchantée d'apprendre que les deux femmes s'étaient disputées.

Moi! mais rien du tout ! pas ça, tenez! J'étaisentrée très-poliment la prévenir que je prendrais du boudin ‘de- main soir, et alors elle m'a agonie de sottises.… Fichue hypocrite, va, avec ses airs d’honnêéteté! Elle payera ça plus cher qu’elle ne pense.

Les trois femmes sentaient que la Nor mande ne disait pas la vérité ; mais elles n’en épousèrent pas moins sa que- relle avec un flot de paroles mauvaises. Elles se tournaient du côté de la rue Rambuteau, insultantes, inventant des histoires sur la saleté de la cuisine des Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Îls auraient vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colère n'aurait pas été plus menaçante. Il fallut que la po ssonnière recom- mençàt trois fois son récit.

LE VENTRE DE PARIS. 95

Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda mécham- ment mademoiselle Saget.

Le cousin! répondit Normande d'une voix aiguë, vous croyez au cousin, vous! Quelque amoureux, ce grand dadais! |

Les trois autres commères se récrièrent. L' honnêteté de Lisa était un des actes de foi du quartier.

Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte ni touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans chemise, sa vertu !. . Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire cocu.

Mademoiselle Saget hochait la tête, comme pour dire qu'elle n’était pas éloignée de se ranger à cette opinion. Elle reprit doucement :

D'autant plus que le cousin est tombé on ne sait d’où, et que l’histoire racontée par les Quenu est bien louche.

Eh! c'est l'amant de la grosse ! affirma de nouveau la poissonnière. Quelque vaurien, quelque rouleur qu’elle aura ramassé dans la rue. Ga se voit bien.

Les hommes maigres sont de rude: hommes, déclara Ja Sarriette d' un air convaincu.

Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecœur. Il doit lui coûter bon.

Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la viellle demoiselle. Il faudra savoir…

Alors, elle: s’engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait dans la baraque des Quenu-Gradelle. La mar- chande de beurre prétendait qu’elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons qu'il fréquentait. Cepen- dant, la Normande s'était un peu calmée; elle s’en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand elle ne fut plus là, madame Lecœur dit sournoisement :

Je suis sûre que la Normande aura été insolente; c’est son habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins

94 LES ROUGON-MACQUART.

qui tombent du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.

Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lors- que madame Lecœur se fut éloignée à son tour :

Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit, reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient. Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire: Puis, quand elle fut seule, comme clle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la voir, il serait très-mauvais de se brouiller avce les Quenu-Gradelle, des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du quar- tier. Madame Taboureau, qui élait une amie intime de Lisa, avait, sur toutes choses, une autorité incontesiée. Quand on disait : « Madame Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, » il n’y avait plus qu'à s'incliner. La vieille de- moiselle, sous prétexle, ce jour-là, de savoir à quelle heure Je four était chaud, pour apporter uu plat de poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en éloges sur la propreté ct sur l'excellence de son lou ‘in. Puis, con- tente de cet alibi moral, enchantée d’avoir soufflé sur l’ar- dente bataille qu'elle flairait, sans s'être fâchée avec per- sonne, elle reutra décidément, l'esprit plus hbre, relournant cent fois dans sa mémoire l’image du cousin de madame Quenu.

Ce même jour, le soir, après le diner, Florent sortit, se promena quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise, piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se seutait importun ; il avait con- science de la façon malapprise dont il était tombé an milien

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de ce monde gras, en maigre naïf; 1l s’avouait nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop com- promettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il eût remarqué chez son frère ou chez Lisa la noindie du- reté ; il souffrait de leur bonté même ; 1ls’accusait de manquer de délicatesse en s’installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un malaise vague. Il était comme en- vahi par cette odeur des viandes du comptoir, 1l se sentait glisser à une lâcheté molle et repue. Peut-être avait-il eu tort de refuser celte place d’mspecteut qu'on lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; àl fallait qu'il se secouât pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner sa redingote. Le vent emportait de ses vêlements cetle senteur grasse la charcuterie, dont il était tout alangui.

I rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé au fond de son paletot verdâtre, avait la voix sourde, pleine de colère. Il s’emporta contre la peinture, dit que c’élait un métier de chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi , il avait crevé d’un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait d'après cette gucuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements d'artiste im- puissant en face des œuvres solides et'vivantes qu’il rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues, voyait noir, attendait le iendemain comme une résurrection. D'or- dinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement malheureux le soir ; chacune de ses journées était un long effort désespéré. Florent eut peine à reconnaitre le flâneur insouciant des nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie. Claude, qui connaissait l’histoire du déporté,

96 LES ROUGON-MACQUART,

lui avait serré la maia, en lui disant qu'il élait un brave homme. Il allait, d'ailleurs, très-rarement chez.les Quenu.

Vous êtes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. Ça pue dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mangé pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c’est ça qui m'a fait manquer mon étude.

Et, au bout de quelques pas faits en silence :

Ah! les braves gens ! reprit-i. Ils me font de la peine, tant ilsse portent bien. J'avais songé à faire leurs portraits, mais je n'ai jamais su dessiner ces figures rondes 1l n’y a pas d'os... Allez, ce n’est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups. de pied dans ses casseroles. Suis-je assez bête d’avoir crevé la tête de Cadine ! Maintenant, quand j'y songe, elle n'était peut-être pas mal.

Alors, ils causèrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mère ne voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donua à entendre que celle-ci avait quelque honte de sa sœur mariée à un ouvrier; d’ailleurs, elle n’aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il raconta qu'un brave homme s'élait imaginé de l’envoyer au collége, séduit par les ânes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'âge de huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de rente, ce qui l’'empêchait de mourir de faim.

N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aimé être un ouvrier... Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont très- heureux, les menuisiers. Ils ont une table à faire, n'est-ce pas”? ils la font, et ils se couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits. Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne peux achever me trottent dans la tête. Je n'ai jamais fini, jamais, jamais.

Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire. H jurait, cherchait des mots orduriers, s’abimait

LE VENTRE DE PARIS. 97

en pleinc boue, avec la rage froide d’un esprit Lendre et exquis qui doute de lui et qui rêve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards donnant sur les caves des Halles, le gaz brûle éternellement. Là, dans ces profon- deurs, il montra à Florent, Marjolin et Cadine qui soupaient tranquillement , assis sur une des pierres d’abatage des resserres aux volailles. Les ganiins avaient des moyens à eux pour se cacher et habiter les caves, après la fermeture des grilles.

Hein ! quelle brute, quelle belle brute! répétait Claude en parlant de Marjolin avec une admiralion envicuse. Et dire que cet animal-là est heureux !... Quand ils vont avoir achevé leurs pommes, ils se coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes. C’est une vie ça, au moins !... Ma foi, vous avez raison de rester dans k charcuterie ; peut-être que ça vous engraissera.

Il partit brusquement. Florent remonta à sa mansarde, troublé par ces inquiétudes nerveuses qui réveillaient ses propres incertitudes. Il évita, le lendemain, de passer Ja matinée à la charcuterie; il fit une grande promenade le long des quais. Mais, au déjeuner, il fut repris par la dou- cœur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place d’inspec- teur à la marée, sans trop insister, comme d’une chose qui mérilait réflexion. Il lécoutait, l'assiette pleine, gagné malgré lui par la propreté dévote de la salle à manger; la natle mettait une mollesse sous ses pieds ; les luisants de la suspension de cuivre, le jaune tendre du papier peint et du Chêne clair des meubles le pénétrait d’un sentiment d'hon- nêteté dans le bien-être, qui troublait ses idées du faux et du vrai. Il eut cepeudant la force de refuser encore, en répétant ses raisons, tout en ayant conscience du mauvais goût qu'il y avait à faire un étalage brutal de ses enlêtements el de ses rancunes, en un pareil lieu. Lisa ne se fâcha pas ; elle souriait au contraire, d’un beau sourire qui embarrassait

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plus Florent que la sourde irritation de la veile. Au diuer, on ne causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le personnel de la charcuterie sur pied.

Les soirées devenaient froides. Dès qu'on avait diné, on passait dans la cuisine, Il y faisait très-chaud. Elle était si vaste, d’ailleurs, que plusieurs personnes y tenaient à l'aise, sans gêner le service, autour d'une table carrée, placée au milieu. Les murs d2 la pièce éclairée au gaz étaient recou- verts de plaques de faïence blanches et bleues, à hauteur d'homme. À gauche, se trouvait le grand fourneau de fonte, percé de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues enfonçaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout, une petite cheminée, montée sur un four et garnie d’un fumoir, servait pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les écumoires, les cuillers, les fourchettes à longs manches, dans une rangée de tiroirs numérotés, s’alignaient les chapelures, la fine et la grosse, les mies de pain pour paner, les épices, le girofle, la mus- cade, les poivres. À droite, la table à hacher, énorme bloc de chêne appuyé contre la muraille, s’appesanlissait, toute couturée et toute creusée; tandis que plusieurs appareils, fixés sur le bloc, une pompe à injecter, une machine à pousser, une hacheuse mécaniqne, mettaient là, avec leurs rouages et leurs manivelles, l’idée mystérieuse et inquié- tante de quelque cuisine de l'enfer, Puis, tout autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables, s'entas- saient des pols, des terrines, des seaux, des plats, des usten- siles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes, d’entonnoirs élargis, des râteliers de couteaux et de cou- perets, des files de lardoires ct d'aiguilles, tout un monde noyé dans la graisse. La graisse débordait, ma'gré propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d'un

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luisant et d'une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de celte évaporation continue des trois marmites, fondaient les cochons, il n'élait certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la graisse.

Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guère venir du dehors que les terrines des maisons renommées, les rillettes, les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargols. Aussi, dès septembre, s’agissait- il de remplir la cave, vidée pendant l'été. Les veillées se prolongeaient même après l1 fermeture de la boutique. Quenu, aidé d’Auguste et de Léon, emballait les saucissons, préparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de poitrine, les lards maigres, les lards à piquer. C'était un bruit formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisme qui montaient dans la maison entière. Cela sans pré- judice de la charcuterie courante, de la charcuterie fraîche, les pâtés de foies et de lièvre, les galantines, les saucisses et les boudins.

Ce soir-là, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Au- guste l’aida. À un coin de la table carrée, Lisa et Augustine raccommodaient du linge ; tandis que, devant elles, de l'au- tre côté de la table, Florent était assis, la face tournée vers le fourneau, souriant à la petite l'auline qui, montée sur ses pieds, voulait qu'il la fit « sauter en l'air. » Derrière eux, Léon hachait de ja chair à saucisse, sur le bloc de chine, à coups lents et réguliers.

Auguste alla d’abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang de cochon. C'était lui qui saignait à l’abattoir. Il prenait le sang et l'intérjeur des bêtes, laissant aux gar- çons d'échaudoir le soin d'apporter, l'après-midi, les porcs tout préparés dans leur voiture. Queñu prétendait qu'Au- guste saignait comme pas un garçon charcutier de Paris.

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La vérité était qu'Auguste se connaissait à merveille à la qualité du sang ; le boudin était bon, toutes les fois qu'il disait : « Le boudin sera bon. »

Eh bien, aurons-nous du bon boudin ? demanda Lisa.

Il déposa ses deux brocs, et, lentement :

Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d’abord ça à la façon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang part trop doucement, ce n’est pas un bon signe, ça prouve qu il est pauvre.

Maï;, interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a été enfoncé.

La face blême d’Auguste eut un sourire.

Non, non, répondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau ; c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore lorsque le sang coule et que je le reçois en le battant avec la main, dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crémeux, sans être trop épais.

Augustine avait laissé son aiguille. Les yeux levés, elle regardait Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux châtains, prenait un air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline elle-même, écoutaient éçalement avec

un grand intérêt.

__ de bats, je bats, je bats, n'est-ce pas ? continua le gar- çon, en faisant aller sa main dans le vide, comme s’il fouet- tait une crème, Eh bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit bien du même rouge partout. Alors, on peut dire sans se tromper : « Le boudin sera bon. » |

Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude molle; cette main qu vivait dans des seaux de sang était toute rose, avec des ongles vifs, au bout de la man- che blanche. Quenu avait approuvé de la tête. Il y eut un silence. Léon hachait toujours. Pauline, qui était restée son-

LE VENTRE DE PARIS. 101

geuse, remonta sur les pieds de son cousin, en criant de sa voix claire :

Dis, cousin, raconte-moi l’histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes.

Sans doute, dans cette tête de gamme, l'idée du sang des cochons avait éveillé celle « du monsieur mangé par les bêtes. » Florent ne comprenait pas, demandait quel mon- sieur. Lisa se mit à rire.

Elle demande l’histoire de ce malheureux, vous sa- vez, cette histoire que vous avez dite un soir à Gavard. Elle l'aura entendue.

Florent était devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras le gros chat jaune, l’apporta sur les genoux du cousin, en disant que Mouton, lui aussi, voulait écouter l’his- toire. Mais Mouton sauta sur la table. 1l resta là, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand garçon maigre qui, depuis quinze jours, semblait être pour lui un contnuel sujet de profondes réflexions. Cependant, Pauline se fâchait, elle tapait des pieds, elle voulait l’histoire. Comme elle était vraiment insupportable :

Eh ! racontez-lui done ce qu’elle demande, dit Lisa à Florent, elle nous laissera tranquille. | ARTE,

Florent garda le silence un instant encore. Il avait les vhs A à terre. Puis, levant la tête lentement, il s'arrêta aux deux femmes qui tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Au. N guste qui préparaient la marmite pour le boudin. Le gà# ‘= 7 brûlait tranquille, la chaleur du fourneau était très-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans un bien-être de di- gestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur l’un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant à l'enfant : .

]l était une fois un pauvre homme. On l'envoya très- loin, très-loin, de l’autre côté de la mer. Sur le bateau qui l’emportait, il y avait quatte cents forçats avec lesquels on

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=

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le jeta. 1] dut vivre cinq semaines au milieu de ces bandits, vêtu comme eux de toile à voile, mangeant à leur gamelle. De gros poux le dévoraient, des sueurs terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la machine du bateau, chauflaient tellement Les faux-ponts, que dix des forçats mou- rurent de chaleur. Dans la journée, on les faisait monter cin- quante à la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer ; et, comme on avait peur d'eux, deux canons étaient braqués sur l'étroit plancher 1ls se promenaient, Le pau- vre homme était bien content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il ne mangeait plus, il était . très-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux voisins, il se sentait lâche, il pleurait, heureux de pleurer sans être vu.

Pauline écoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisées dévotement.

Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du mon- sieur qui a été mangé par les bêtes... C'est une autre his- toire, dis, mon cousin?

Attends, tu verras, répondit doucement Florent. J'y arriverai, à l’histoire du monsieur... Je te raconte l’histoire tout entière.

Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.

Pourtant elle resta pensive, visiblement préoccupée par quelque grosse difficulté qu'elle ne pouvait résoudre. Enfin, elle se décida.

Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, de- manda-t-elle, pour qu'on le renvoyät el qu'on le mit dans Je bateau ? |

Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les ravissait. Et Lisa, sans répondre directement, profita de Ja circonstance pour lu faire la morale ; elle la frappa beau- coup, en Jui disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'étaient pas sages.

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Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'était bien fait, si le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit. |

Lisa reprit sa couture, en baissant les épaules. Quenu n'avait pas entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d’oignon qui prenaient, sur le feu, des petites voix chires et aiguës de cigales pâmées de chaleur. Ça sentait très-bon. La marmite, lorsque Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort, emplissant la cuisine de l'odeur péuétrante de l'oignon cuit. Auguste préparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Léon aHait à coups plus vifs, raclant la table par moments, pour ramener la chair à saucisse qui commençait à se mettre en pâte.

Quand on fut arrivé, continua Florent, on conduisit l'homme dans une île nommée l’ile du Diable. [l était avec d'autres camarades qu'on avait aussi chassés de leur pays. Tous furent très-malheureux. On les obligea d’abord à tra- vailler comme des forçats. Le gendarme qui les gardait les comptait trois fois par jour, pour être bien sûr qu'il ne man- quait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande cabane de bois, ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux barres. Au bout d'un an, ils alkuent nu- pieds, et leurs vêtements étaient si déchirés, qu'ils montraient leur peau. Ils s'étaient construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s’abriter contre le soleil, dont la flamme brûle tout dans ce pays-là ; mais les huttes ne pouvaient les pré- server des moustiques qui, la nuit, les couvraient de boutons . et d'enflures. Il en mourut plusieurs ; les autres devinrent ont jaunes, si secs, si abandonnés, avec leurs grandes bar- bes, qu'ils faisaient pitié.…

Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.

Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans Ja marmite les gras de lard, en les délayant du bout de la cuil-

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ler. Les gras fondaient, Une vapeur plus épaisse monta du fourneau.

Qu'est-ce qu'on leur donnait à manger ? demanda la petite Pauline profondément intéressée.

On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait mauvais, répondit Florent, dont la voix s'assour- dissait. Il fallait enleyer les vers pour manger le riz. La viande, rôtie et très-cuite, s’avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu’elle donnait souvent des coliques.

Moi, j'aime mivux être au pain sec, dit l'enfant après s'être consultée.

Léon, ayant fini de hacher, apporta la chair à saucisse dans un plat, sur la table carrée. Mouton, qui était resté assis, les yeux sur Florent, comme extrêmement surpris par l'histoire, dut se reculer un peu, ce qu'il tit de très-mau- vaise grâce. Il se pelotonna, ronronnant, le nez sur la chair à saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir cacher son étonnement ni son dégoût ; le riz plein de vers et la viande qui sentait mauvais lui semblaient sûrement des saletés à peine croyables, tout à fait déshonorantes pour celui qui les avait mangées. Et, sur son beau visage calme, dans le gon- flement de son cou, il y avait une vague épouvante, en face de cet homme nourri de choses immondes.

Non, ce n'était pas un lieu de délices, reprit-1, ou- bliant la petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour des vexations nouvelles, un écrasement continu, une violation de toute justice, un mépris de la cha- rité humaine, qui exaspéraient les prisonniers et les faisaient vivre dans une fièvre de rancune maladive. On vivait en bête, avec le fouet éternellement levé sur les épaules. Ces misé- rables voulaient tuer l’homme... On ne peut pas oublier, non, ce n’est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance un jour.

Il avait baissé Ja voix, et les lardons qui sifflaient joyeu-

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sement dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante. Mais Lisa l'entendait, effrayée de l'expression implacable que son visage avait prise brusquement. Elle le Jugea hypocrite, avec cet air doux qu'il savait feindre.

Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline. Elle s’agitait sur le genou du cousin, enchantée de l'histoire.

Et l’homme, et l'homme? murmurait-elle.

Florent regarda la petite Pauline, parut se sonvenir, re- trouva son sourire triste.

L'homme, dit-il, n'était pas content d'être dans l'ile. Il n'avait qu'une idée, s'en aller, traverser la mer pour at- teindre la côte, dont on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche à l'horizon. Mais ce n'était pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des prisonniers s'étaient sau- vés déjà, on avait abattu tous les arbres de l’île, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'île était tonte pelée, si nue, si aride sous les grands soleils, que le séjour en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut l’idée, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d’arbres de leurs huites. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres qu'ils avaient liées avec des . branches sèches. Le vent les portait vers la côte. Le jour al- lait paraitre, quand leur radeau échouasnr un banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres détachés fu- rent emportés par les vagues. Les trois malheureux faillirent rester dans le sable: ils enfonçaient jusqu’à la ceinture ; même il y en eut un qni disparut jusqu'au menton, et que les deux autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un ro- cher, ils avaient à peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se leva, ils aperçurent en face d'eux la côte, une barre de falaises grises tenant tout un côté de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se décidèrent à gagner ces falaises. Îls aimaient mieux risquer de se noyer tont de suite que de

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mourir lentement de faim sur leur écueil. Ils promirent à leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils auraient touché terre et qu'ils se seraient procuré une barque.

Ah! voilà, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de joie dans ses mains. C’est l'histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes.

Ils purent atteindre la côle, poursuivit Florent; mais elle étuit déserte, ils ne trouvèrent uue barque qu’au bout de quatre jours... Quand ils revinrent à l’écueil, ils vi- rent leur compagnon étendu sur le dos, les pieds et les mains dévorés, la face rongée, le ventre plein d’un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si un râle furieux eûttraversé ce cadavre à moilié mangé et frais encore.

Un murmure de répugnance échappa à Lisa et à Augus- tine. Léon, qui préparait des boyaux de porc pour leboudin, fit une grimace. Quenu s'arrêta dans son travail, regarda ‘Auguste pris de nausées. Et il n’y avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de crabes, s’étalait étrangement au milieu de la cuisine, mêlait des odeurs sus- pecles aux parfums du lard et de l'oignon.

Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas l'histoire.

Auguste apporta les deux bracs. Et, lentement, il versa le sang dans marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en tournant furieusement Ja bouillie qui s'épaississait. Lorsque les brocs furent vides, ce dernier, at- teignant un à'un les tiroirs, au-dessus du fourneau, prit des pincées d'épices. Il poivra surtout fortement.

Ils le laissèrent là, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent sans danger ?

Commeils revenaient, répondit Florent, le vent tourna, ils furent poussés en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l’eau entrait à chaque souffle, si furiensement, qu'ils n'élaient occupés qu’à vider la barque avec leurs mains. [ls

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roulèrent ainsi en face des côtes, emportés par uue rafale, ramenés par la marée, ayant achevé leurs quelques provi- sions, sans une bouchée de pain. Cela dura trois jours.

Trois jours! s'écrin la charcutière stupéfaite, trois jours sans manger !

Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin à terre, l’un d'eux était si affaibli, qu'il reita

sur le sable toute une matinée. Il mourut le soir. Son com- :

paguon avait vainement essayé de lui faire mâcher des feuilles d'arbre. |

A cet endroit, Augustine eut un léger rire; puis, confuse d'avoir ri, ne voulant pas qu'on pt croire qu’elle manquait de cœur :

—-Non, non, balbutia-t-etle, ce n’est pas de ça que je ris. C’est de Mouton... Regardez donc Mouton, madame.

Lisa, à son tour, s’égaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le plat de chair à saucisse, se trouvait probablement incommodé et dégoûté par tqute cette viande. Il s'était levé, grattant la table de la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hâte des chats qui veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il s'allongea sur le flanc, en s’élirant, les yeux demi-clos, la tête roulée dans une caresse béate. Alors tout le monde complimenta Mouton ; on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande à sa portée. Pauline racontait très-confusément qu'il lui léchait les doigts et qu'il la débarbouillait, après le diner, sans la mordre.

Mais Lisa revint à la question de savoir si l’on peut rester trois jours sans manger. Ce n’était pas possible.

Non ! dit-elle, je ne crois pas ça... D'ailleurs, 1l n y a per» sonne qui soit resté trois Jours sans manger. Quand on dit : « Un tel crève de faim, » c’est une façon de parler. Ün mange toujours, plus ou moins. 11 faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus. |

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Elle allait dire sans doute « des canaïilles sans aveu; » mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue mé- prisante de ses lèvres, son regard clair avouaient carrément que les gredins seuls jeunaient de cette façon désordonnée. Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles.

Florent étouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel Léon venait de jeter plusieurs pelletées de char- bon, ronflait comme un chantre dormant au soleil. La cha- leur devenait très-forte. Auguste, qui s'était chargé des mar-