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PARIS. — TTP. DB M** V* DONDBT-DUPRÉ| RUR 8AINT-L0VI8, 46.
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PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
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DroiUi de traduction et de reproduclion résurvùs*
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Aimei-vous les romans qui comment;^ Vfeî'^: * * > Par une belle matinée ; *"' " /' '- " y*?*! , . '
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Par une belle soirée de printemps/^etc.îTIjrfjljjôîerf ' aime beaucoup. On se sent tout de suite à si!>n '*aise,'on 1\ a de Tair et du soleil, on respire, on voit qu'il va être question de nature et d'amour^ de jeunesse et de poé- sie. Fi des écrivains qui vous fon; entrer, llbiver, dès leur premier chapitre, dans une chambre mansardée dont le froid vous glace, dont les murailles nues res- semblent aux quatre parois d'une tombe et où vous
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s AIfTORINB.
Toyez grelotter quelque pauvre famille tristement ac- croupie autour de son dernier tison !
Fi de ces romanciers à qui vous demandez une dis- traction pour vos heures oisives, et qui vous initient brutalement à cette sombre réalité de la misère et de la vie, au lieu de vous faire assister au spectacle des splen- deurs de Dieu ! Qu'ils arrivent à ces sortes de tableaux, j'y consens, mais qu'ils y arrivent comme on arrive aux mansardes, en passant pi r les premiers étages, c'est-à- dire en passant par les gi tos heureux.
Cependant l'hiver a soi charme, mais à de certaines conditions :
Une chambre bien tapiss ^, de grands rideaux de soie
qui ne laissent pénétrer q& an demi-jour, si bien que du
dedans on ne sait pas quel temps il fait dehors et si le
ciel est gris ou bleu, le teicps chaud ou froid, un tapis
moelleux sur lequel, en décembre, on peut poser ses
: '•;%;glê!dâ»^ Au$, .*de64âbleaux riants dans leurs cadres, des
• :y: : 'Târtrbuîls Isrgés etal^^, un canapé où Ton peut dormir,
^. *M|%*(leJïr^;':d'!Ë^%ffes, des tentures; un grand feu qui
. :?pêîUl^ Viatj&cïjire, qui égayé tout cela, et fait cette
" ." J/- iéMPÎ>lre^6hàade comme un nid; une femme à demi nue
: >:' - âdmasa^rMehe^ifont elle n'est pas forcée^ pour éviter
IcfmB, ne f amener les draps jusque sur ses joues^ cela
n'est ni triste à voir ni désagréable à mettre en scène,
surtout quand la femme est jeune, quand elle est jolie
et quand on peut le dire.
Cependant nous conservons notre prédilection pour le printemps, car nous aimons mieux la gaieté de toute la nature que celle d'une chambre isolée, el mm pré*
ANTONINB. S
ferons Tombre du mois de juin au feu du mois de jan- vier.
Donc, par une belle matinée du mois de mai 4834, deux jeunes gens se promenaient bras dessus, bras des- sous', sous les arcades de la rue de Rivoli.
Il était onze heures; ils venaient de déjeuner.
De même taille tous les deui, ils paraissaient avoir le même âge. Seulement Tun était blond et l'autre avait les cheveux noirs.
Pas de barbe, ou du moins n*en portant pas, des yeux bleus, des joues un peu pâles, un visage extrê» moment doux» voilà pour le blond, et tout cela avait un air mélancolique qui» du reste, lui seyait à mer* veille. I
Le brun avait les yeux très-noirs, portait moustache et favoris, reflétait une santé de fer, avec ses épaules larges et ca pas ferme de Thomme qui a»,une;gmtiô0 exubérance de vie à dépenser tous lea J9urs. il fuivjflil, distraction dont s'abstenait Fautre. dn^/rhx^V:iïêni»t douceur sur son visage que sur celui in sohïoom^* gnon. On devinait) en ifoyant ce grand et ion g&reda,: que, comme toutes les riches et belles liatiïpes^ ^ii^itif^ mait avec tout ce qu'il avait en lui^ avec sa f^ro5 pHy«' sique comme avec sa force morale^
Je ne sais pas si je m'explique bien : je veux dire que c'était un de ces hommes qui peuvent prouver leur affection à toute heure du joar« parée que rien n'em-^ barrasse leur existence : né habitudes, ni mélancolie, ni rjien enfin de ^e qui forée les gens à s'occuper de tam^s en temps d'eux^mémee*
* ANTONINE,
Le blond s'appelait Edmond de Péreux ; le brun se nommait Gustave Daumont.
C'étaient deux amis de collège qui se complétaient admirablement l'un par l'autre.
Edmond, élevé par sa mère, restée veuve quand il avait trois ans, avait toutes les habitudes, je dirai pres- que toutes les manies féminines.
Gustave, 'orphelin dés son enfance, avait été élevé d'une façon assez dure par un tuteur goutteux, éduca- ^ tion qui, du reste, lui avait profité, grâces à sa nature solide et précoce.
Dès l'âge de sept ans, Gustave avait été mis au col- lège ; et ce n'était que lorsqu'il avait eu quinze ans que madame de Pe'reux avait consenti à y mettre Ed- mond.
^ . .. . ^^ Gustave avait deviné tout de suite dans son nouveau \ 0/;.(pâinjgffade^^ timide et craintif de l'enfant
• • *• VikV^^^.PJ^*i^^^ fçpèïii, et il s'était fait aussitôt son ami et '••. ^ !^?" pÇfï&îtçgfjXeur intimité avait daté de là et s'était •. < •*• *i?iWtpiîSapr&*le collège. ' • :*^"*/; VÎ^flT^yîJeiJt presque tous les jours. •* ••*\ • : *%/Hi^v» •aimait Edmond comme un père aime son lifsî ll/h'eiait pas plus âgé que lui, par Tâge ; mais cette grande force dont il était doué et ^ette protection qu'il lui avait accordée au collège le vieillissaient, pour ainsi- dire, aux yeux il'Edmond, et lui avaient donné une sorte d'autorité paternelle sur lui, autorité dont il n'abusait pas beaucoup. Un jour, madame de Péreux avait dit à Gustave : — Gustave, ayez bien soin de mon fils.
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ANTONINK. 5
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Et, depuis ce jour, Daumoni avait regardé comme un devoir sacré ce qui n'avait encore été qu'un des plaisirs de son amitié.
Il faut dire aussi que, de temps en temps, Gustave avait surpris les yei^x de madame de Péreuxse fixant avec inquiétude sur Edmond. C'étaient les jours où celui-ci était plus pâle et plus rêveur que de coutume. Dans cette inquiétude de mère Gustave avait puisé une nouvelle résolution, et il avait dit a madame de Pé- reux en lui prenant la main :
— Soyez sans crainte, je suis là.
Voilà ce qu'étaient et ce qu'avaient été Edmond et Gustave jusqu'au jour où nous faisons leur connais- sance; grande et sincère affection l'un pour l'autre, un peu obéissante de la part de celui-là, un peu pro- tectrice et un peu grave de la part de celui-ci, par suite des circonstances que nous avons rapidement fait connaître.
Nos deux amis se promenaient donc sous les arcades de la rue de' Rivoli, par une belle matinée du mois de mai.
Ils causaient.
Tout à coup Edmond s'arrêta devant un débit de tabac.
— Attends, dit-il à -Gustave, je vais prendre un ci- gare.
— C'est inutile, répondit celui-ci en reprenant le bras de son ami.
— Pourquoi est-ce inutile?
— Parce que cela te fera mal de fumer.
6 ANTONINK.
♦^ Tu fumes bieu, toi I ,
— Oh ! moi, c'est autre chose. Fy suis fait. D'ail- leurs cela contrarie ta mère.
Edmond n'ajouta pas un mot et reprit sa prome- nade.
A.U moment où ils arrivaient à la rue Castiglione, Us «'arrêtèrent pour laisser passer un monsieur et une jeune fille qui raccompagnait.
Le monsieur était encore, malgré la saison, enfermé dans une redingote à la propriétaire. Il avait une bonne figure bien calme, bien avenante. 11 pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans. Il avait les cheveux gris, portait un chapeau bas de Jprme, à très- larges* bords, et tenait dans sa main un jonc 4 pomme noire.
Il était décoré.
Disons tout de suite qu'il ne fixa que médiocrement Tattention des deux jeunes gens, qui n'eussent peut- être pas remarqué la jeune fille sans «ne circonstance que nous allons raconter.
• Celte jeune fille avait une figure gracieuse et sym- pathique, qu'Edmond ne fit qu'entrevoir, car elle mar- chait assez vitd. Quant à Gustave, il regardait d'un autre côté.
La jeune fille, qui semblait avour seize ou dix-sept ans, était plutôt petite que grande; elle avait une robe grise, un mantelet de soie noire, un cliapeaa de paille, une ombrelle verte, costume très-simple, comme vons le voyez, et qui n'était en 'aucune b^n destiné à atti- rer les regaids*
ANTOTflNE. 1
Edmond et Gustave allaient continuer leur cbemin, quand, quittant le bras de son père, elle se mit à mar- cher sur la pointe du pied et à retrousser un peu sa robe afin de traverser sans se crotter la rue do Rivoth pleine d'eau en cet endroit.
Vous allez me demander comment il se faisait que, par cette b^lle matinée du mois de mai, la ru» de Ri- voli fût pleine d'eau. C'est bien simple. Il n'avait pas plu depuis huit jours au moins, mais il y a à Paris une •fitF#pri§9 qui supplée admirablement à h pluio : c'est
l'entreprise des arrosements, qui gagne si c^n^ci^ocieur sèment l'argent qu'o^ lui iomo, qu'il y ^ Don-seule- mnl 4^ r^^u, m^U ^jiCQxe de la boue parlPUt où a passé uaç i0 »s voitures.
Une de ces voitureg venait de passer,
La jeune fille releva donc sa robe, et Edmond, qtti la suivait machinalement des yeux^ put voir deux pe- tits pieds coquettement chaussés, deux bas de jambes fins au-dessus de la cheville, et dont la ligne allait s'é- largissant peu à peu, ce qui promettait deux jambes comme on n'en voit guère qu'aux femmes du Corrëge et aux statuettes de Pradier.
Or rien n'est attractif oomme les jolies jambes.
Je ne sais pas pourquoi, mais ces petits pieds qui tpottîfient sur le pavé, ces bas blanes bien tirés, cette jambe dont on ne voit que le tiers et qui se laisse de- viner en entier par^ le peu qu'elle montre, tout cela a sur l'imagination des hommes une puissance inex]^- mable.
Je dirai môme que les robes qu'on relève pour pas-
8 ANTOWmB.
ser dans la boue sont une des grandes consolations do Thiver.
Edmond était comme tous les hommes ; i^ considéra quelques instants ces deux charmants pe^^/ts pieds, si fins, si luisants, si pleins de précautions, ces deux jam- bes précoces, et il dit à Gustave :
— Tu as vu cette belle fille qui vient de passer, avec son père, sans doute?
— Non, répondit Gustave.
— Qui s'en va là-bas, continua Edmond en montrant la jeune fille.
— Elle est jolie? demanda Gustave.
— Charmante, mon cher; et vois donc quelles jo- lies jambes et quels adorables pieds! Si nous la sui- vions? ajouta timidement Edmond.
— Pourquoi faire?
— Pour la suivre.
— Pardieu I voilà un beau plaisir; à quoi cela te mônera-t-il de suivre cette enfant qui est avec son père?
— A rien ; mais, puisque nous nous promenons, au- tant que nous promenions avec deux jolies jambes sous les yeux.
— Quand elle sera dans les Tuileries, elle baissera sa robe et tu ne verras plus rien.
— Alors nous passerons devant elle et nous la regar- derons. Puis nous saurons où elle demeure.
— C'est bien utile.
— Qui sait?
1
ANTONINB. 0
— Allons I suivoDs-la, puisque cela t'amuse et que nous n'avons rien à faire.
Edmond et Gustave hâtèrent le pas et rejoignirent bientôt la jeune fille et le vieux monsieur.
Ce dernier, une fois entré dans le jardin des Tuile- ries, n'ayant plus à craindre les voitures ni pour lui ni pour sa jeune compagne, arbora ses lunettes, et, tirant un journal de sa poche, se mit à le lire en marchant tout doucement dans la direction du pont Royal.
Sa fille avait fermé son ombrelle et marchait à côté de lui.
De Péreux et Daumont suivaient, faisant leurs com- mentaires.
— C'est peut-être la femme de ce bonhomme, disait Edmond.
— Es-tu fou?
— On a vu des vieillards épouser de toutes jeunes filles.
— On voit bien que celle-là n'est pas une femme mariée.
— A quoi voit-on cela 1
— A tout, mon cher ami ; elle n'a ni la mise, ni l'âge, ni la tournure d'une femme mariée.
— Quoi qu'il en soit, elle doit être charmante. Pas- sons-nous un peu devant pour la voir?
— Passons.
Les deux jeunes gens marchèrent un peu plus vite, et, quand ils furent de quelques pas en avance sur les deux promeneurs, ils se retournèrent comme des gens
i.
«0 ANTONÏNB.
ifiii veotan voir les personnes qui viennent derrière eux.
Le mofivemeBi et rimention n'ëehappèrent pas à la jeune fille, qui baissa les yeul, mais sans pruderie af- ièetée et simplement pour ne pas regarder deux faom- •oies en face. *
«-^ La jolie personnel murmura Edmond.
-^ En effet/ fit Gustave, elle a une lête adorable, de grands yeus., des obevenx superbes.
— Eh bien , es-tu fâché de la suivre)
— Non ; mais avoue que cela ne nous sert pas à
— Gela nous sert à voir une jolie femme, oeoupirtion
^a'il n« h^X pds déprocieTr •
Et malgré lui Edmond se retourna encore.
Cette fois la belle enfant rougit. €^e insistance Tembarrassait.
Le vieux monsieur, plongé dans son journal, ne voyait rien .
— Ne la regarde pas si souvent, dit Gustave à son ami, cela pourrait lui déplaire.
— Tu as raison ; repassons derrière elle, elle ne saura pas que nous la suivons, et nous pourrons la voir tout à notre aise. Pourvu qu'on ait arrosé les quais et qu'elle demeure très-loin!
Edmond et Gustave s'arrêtèrent, mais de telle façon que celle qu'ils suivaient comprit tout de suite pour- quoi ils s'arrêtaient, et, quoiqu'elle ne les vît plus et qu'elle ne les entendtt pas, elle était sûre qu^ils mar- iaient derrière elle et pour elle.
ANTONirrE. 44
fiSffti n*empéchera une femme de deriner ces efao- ses-là.
Elle se sentait suivie, mais elle eût voulu s*en as- surer.
Était-ce par coquetterie?
Certes, oon ; c'était tout au plus par curiosité et par ce petit sentiment de vanité qu'ont toutes les jeunes fillçs^ et que flatte d'iiuta^t plu^ un hpmmage qu'il est plus indirect.
Une femme est rarement fâchée qu'^n la /suive, sur- tout quand elle sait^ comme celle dont il est question ici, qu'elle n'a autorisé en aucune façon cette indiscrète {[alanterie, et qu'elle â affaire à des hommes du monde incapables d'une tentative imprudente ou de mauvais goût.
Notre héroïne ne raisonnait peut-être pas autant que nous venons de le faire; mais ce que nous pouvons a^ surer^ et ce que nous répétons encore, c'est que la cu- riosité des deux jeunes gens ne lui déplaisait pas.
Les jeunes filles adorent cjes petites aventures dont elles savent qu'elles n'ont rien à redouter, qui leur , prouvent qu'elles sont femmes^ qu'elles se racontent entre elles et qui donnent cagrrière à leur imagination quand elles sont seules, le soir^ avec leurs pensées et leurs espérances.
Aussi notre héroïne désirait-elte fort savoir i^i les deux jeunes gens la suivaient toujours. C'était bien ex- cusable de le désirer, mais aussi c'était bien îHfBeHe de le savoir.
42 ANTONINE.
Ce n'était pas qu'elle craig^nît que son père s'en aper- çût, mais elle ne voulait pas que les deux jeunes gens devinassent sa curiosité et en tirassent un augure quel- conque.
Après avoir longtemps réfléchi, elle ôta tout douce- ment un de ses gants et le laissa tomber, puis elle fit encore quelques pas, comme si elle ne se fût pas aper- çue de cette perte, qu'avaient remarquée Edmond et Gustave, mais à laquelle ils ne prêtaient aucune inten- tion.
— Quelle belle occasion! fit Edmond.
Et, quittant le bras de son ami, il courut ramasser le gant au moment où la jeune inconnue allait faire sem- blant de s'apercevoir qu'elle Pavait perdu, jugeant assez long le temps écoulé.
— Mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle en la saluant, en lui remettant Tobjet tombé et en la dévorant du regard, voici un gant que vous venez de perdre.
— Merci, monsieur, balbutia la jeune fille en rou« gissant et en baissant les yeux.
Et elle reprit son gant.
Le vieillard, voyant sa fille causer avec quelqu'un, s'arrêta, regarda et dit :
— Qu'est-ce que c'est?
— Mon père, répondit la jeune demoiselle, c'est mon- sieur qui a eu la bonté de ramasser et de me rendre mon gant, que j'avais laissé tomber.
Le vieillard remercia Edmond sans même le regar- der, et reprit la lecture de son journal.
AIfTONINB. 45
Après ce petit incident, Edmond alla rejoindre Gus- tave, qui lui dit :
— Eh bien, es-tu content?
— Enchanté, mon cher; cette petite fille est ravis- sante, et je ne sais pas si je me suis trompé, mais il m'a semblé que ce que j'ai fait ne lui a pas été dés- agréable. >
— Tu faisais une chose toute simple.
— Je n'en ai pas moins le cœur qui bat.
^ Fou que tu es! Maintenant retournons chez toi.
— Point du tout, je veux savoir où elle demeure.
— Tu veux la suivre encore?
— Je ne m'arrêterai pas en si beau chemin.
— Après ce qui vient de se passer, il sera inconve- nant que tu continues le môme chemin qu'elle,
— Qui le saura?
— Elle.
— Gomment?
— Avant dix minutes elle aura trouvé moyen de se retourner. Je sais bien ce que sont les petites filles.
— J'aime autant qu'elle sache que je la suis.
— Cela ne te servira de rien.
— On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Tu ne te présenteras pas chez elle.
— Non.
— Tu ne lui écriras pas.
— Non ; mais je saurai où elle habite. Je rôderai dansles environs, et, sans que j'aie besoin de lui parler ni de lui écrire, à force de me rencontrer sur son chc-
14 ANTONINE.
mio, elle comprendra que je suis amoureux d*elle, et ce sera toujours un antécédent.
Puis j'aime les amours platoniques. Un jour elle se mariera, sans aucun doute. Un mari n*est pas comme un père, «ne femme n'est plus comme une jeune fille; alors je me ferai présenter et lui ferai ma cour.
— Diable! tu vois les choses de loin, toi. Pendant ce temps, le père et sa fille étaient sortis des
Tuileries et avaient pris le -pont Royal, où passe tou- jours beaucoup de monde. La belle enfant pensa qu'elle pauv^il tourner un peu la tête au milieu de tous ces passants, sans courir b risque que ce mouvement fût vu. Elle regarda donc rapidement en arrière, et vit à vingt pas environ ses deux persécuteurs» à qui sa cu- riosité n'échappa point.
— Elle a regardé, fit Edmond.
— Je t'avais bien dit qu'elle regarderait, répondit Gustave.
— Mais, mon cher, il n'j aurait rien d'étonnant qu'elle fût mariée.
— Avec ce vieux?
— Non, puisqu'elle Ta appelé mon père, mais avec un autre. Il y a des femmes de son âge qui sont déjà mariées depuis un an. Du reste, nous le saurons bien.
Les deux amis passèrent leur temps à faire des sup- positions, et Edmond, se trompant au regard que la jeune fille avait eu pour lui en le remerciaat, bâtissait dans son imagination une foule de probabilités très- flatteuses à son endroit, mais que, par cela môme, il n'osait communiquer à son compagnon.
ANTONINE. 15
Hâtons-nous de dire cependant qu'Edmond n'était aucunement fat, et qu'il était au contraire, en amour, d'une timidité-et d'une inexpérience remarquables.
Or, quand on ne se connaît pas en amour, on peut faire autant de suppositions que ceux qui s'y connais- sent trop.
Le vieux monsieur et sa compagne avaient pris la me du Bac, l'avaient longée pendant quelque temps, étaient entrés à gauche dans la rue de LillOi et s'y étaient arrêtés au n* 18.
Au moment de franchir la porte de cette maison, la jeune fille avait de nouveau regardé de côté, le plus imperceptiblement possible, et elle avait de nouveau aperçu les deux jeunes gens.
— Que vont-ils faire maintenant? pénsa-t-elle.
Et comme, elle aussi, ne se connaissait pas en amour, elle commença à craindre que l'histoire du gant ne fût une grande légèreté et qu'elle n'efit commis là une dangereuse faute.
II
— Elle est entrée au n* 18, dit Edmond à Gustave.
— Te voilà content?
— Oui, mais je tremble. — . De quoi?
— Qu'elle ne demeure pas là. Il est de très-bonne heure. Elle vient peut-être déjeuner dans cette maison avec son père?
— C'est bien possible.
— Gomment faire pour le savoir?
— Tu y tiens donc absolument? ^— Oui, j'y tiens.
— Demande-le alors.
— Hais si elle allait redescendre pendant que je cau- serai avec le portier?
— Elle te verrait, voilà tout» et Je père te reconnaî- trait peut-être.
ANTONINE. 17
— Ah ! le . père ne me reconnaîtrait pas; il ne in*a pas même regardé quand j'ai remis le gant à sa fille.
— Ma foi ! entrons, nous n'en mourrons pas.
Les deux jeunes gens s'avancèrent vers la maison, car ils s'étaient arrêtés pour se dire ce que nous venons de rapporter.
Pendant ce temps, il y avait derrière une persienne fermée une petite tête qui surveillait nos deux amis et qui ne put réprimer un mouvement de surprise quand elle les vit se diriger vers la porte de la mai- son.
— J'ai un moyen, fit tout à coup Edmond, après avoir regardé autour de lui.
— Lequel?
— Tu vas voir.
— Madame, dit-il à la portière, vous avez un appar- tement à louer?
— Oui, monsieur.
— Sur le devant ou sur le derrière?
— Sur le devant.
Après s'être fait donner les détails d'étage, de com- position et de prix, Edmond ajouta :
— Cela me conviendrait parfaitement; veuilles me montrer cet appartement, madame.
,n espérait rencontrer encore la jeune fille; mais Tes- calier était désert. Il se résigna tout simplement à questionner.
— N'est-ce pas ici que demeure un vieux monsieur qui a une fille? demanda-t-il à la portière, tout en
18 ANTONINB.
ayant l'air de visiter Tapparteinent, qu'il ne regardait même pas.
— M. Devaux, dit la portière.
*— Je ci^is bien que c'est ce nom -là. La (ille peut avoir de seize à diK-*sept anâ; elle s'appelle Juliette, je crois.
— Non, monsieur, elle s'appelle Antonioe, Ellle est rentrée il y a quelques, instants avec son père.
f^ Je me ^qyiens maintenant, c'est bien P^vau^c qu'il s'appelle. Sa femme est morte, n'est-ce pas? ajputa Edmond au hasard.
.— Oui, monsieur, il y a deux ans.
Edmond lança à Gustave un regard qui voulait dire : « Ce que je fais là ne te semble-t-il pas très-adroit? »<
— Cette pauvre madame Devaux I... reprit Edmond.
— Si vous voulez monter, continua la portière, c'est au second étage.
— Non, non, je craindrais de le déranger ; mais je serais heureux de demeurer dans la même maison que lui. Que fait-il à présent?
— Il est toujours médecin.
— Ah ! vraiment... Je Je croyais retiré.
— Il demeure justement sur le carré.
— Eh bien ! madame, cet appartement est très-con- venable, dit Edmond, qui, sachant tout ce qu'il voulait savoir, ne demandait plus qu'à s'en aller, et je vien- drai demain vous donner la réponse.
La portière fit encore remarquer quelques-uns des avantages de la localité, et nos deux amis quittèrent la maison en lui promettant de revenir le kndenittiii.
ANTONINE. 19
— -Cette brave pontière, dit Edmond à Gustave, quand ils furent dehors, el'e n'y a vu que du feu.
— Oh! tues un grand diplomate, et te voilà bien avancé.
— Certes, tu n'as donc pas entendu ce qu'elle a dit?
— Je n*y ai pas prêté grande attention.
— Ce M. Devaux est médecin.
— Eh bien!
— Eh bien ! cela me fait une entrée chez lui.
— De quelle façon?
— Je viendrai lui demander une consultation.
— Pour qui î
— Pour moi.
— Mais tu n'es pas malade.
— Qu'est-ce que cela fait, j'inventerai une maladie.
— Tu prends donc celte aventure au sérieux?
— Parfaitement, et je ne l'abandonnerai que quand il me sera démontré que je perds mon temps.
— Alors tu l'abandonneras Wentôt ; car cette petite fille doit être très-honnête, trés-surveillée par son père, et peu disposée à se faire faire la cour.
—7 Je ne m'occupe pas de l'avenir. Elle est char- mante, elle me plaît. Je trouve un moyen de la voir, car j*espère bien qu'à force d'aller chez son père je la rencontrerai, et elle devinera certainement ce qui m'y fera venir; j*en deviens ou je n'en deviens pas amou- reux; mais, en tous cas, il en résulte une distraction poor moi, et comme je n'ai rien à faire, je saisis aux eheveux cette douce occupation. Ai-je tort?
20 ANTOKINfi.
— Soit!
Tout en causant ainsi» Edmond et Gustave s'ëtaient éloignés de la maison, non sans se retourner plusieurs fois.
Mademoiselle Antonine n*avait pas quitté son poste d'observation.
Tout le monde connaît les tendances romanesques des jeunes filles ; nous n*avons donc pas besoin d'expli- quer la préoccupation qui résulta tout naturellement pour elle de la rencontre du matin.
Elle se perdait en conjectures, en questions qu*elle se faisait à elle-même, se demandant en outre quelles choses les deux jeunes gens avaient pu dire à la por- tière. Du reste, cela n'était point difficile à savoir, et elle trouverait certainement le moyen de rapprendre.
Il faut bien que les jeunes filles passent leur temps et emploient leur imagination à quelque chose.
Pendant les deux années qui suivent la sortie du pen- sionnat et qui précédent le mariage, de seize à dix-huit ans enfin, elles se préoc<tupent fort de cette grande question de Tamour, sur laquelle elles se trompent presque toujours la première fois qu'elles Tabordent. Tout, même pour les plus chastes, devient prétexte à rêverie et sert de base à ces charmants châteaux de cartes qu'elles bâtissent dans leur jeune ignorance, et qui s'écroulent au moindre souffle. Courtes espérances et courtes déceptions, qui n'attaquent pas le cœur et qui ne sont que les rêves de l'âme qui s'éveille.
Demandez à l'épouse la plus vertueuse combien de noms» avant son mariage, ont doucement réjumné i
ANTONINB, 91
son oreille, et elle vous avouera toujours trois ou qua- tre de ces passions que, pendant un jour au moins, elle a cru devoir être éternelles, et dont elle rit de bien bon cœur quand, par hasard, elle se retrouve dans le monde avec ceux qui les lui avaient inspirées.
Que d'ombres passent devant ce pur miroir qu*on appelle une jeune fille, s'y reflètent un instant, et dis- paraissent sans laisser la trace de leur passage!
La tradition des petits cousins est toujours là.
On ne s'étonnera donc pas que Tinsistance des.deux amis occupât un peu Ântonina Devaux.
— Pas plus tard que demain, disait Edmond, j'irai voir le père d'Ântonine.
— Tu l'appelles déjà Antonine tout court?
— C'est qu'en vérité elle est adorable. Quels jolis petits pieds, quelle douceur, quelle distinction 1 U y a des choses que je comprends, moi.
— Lesquelles?
— ' Je comprends qu*6n devienne amoureux à pre* mière vue, comme dans les romans du dix-huitième siècle.
— C'est possible ; mais alors c'est un amour de courte durée.
— Pourquoi ?
— Parce qu'alors on n'est amoureux que par les yeux et que l'amour lui-même a besoin de raisonne- ment. C'est par la comparaison, par le détail, et non par l'ensemble du premier coup d'oeil, que les amours sérieuses naissent et se développent.
— 11 n'en est pas moins vrai que si dMci à ce soir je
M AHTOHINE.
pouvais demander mademoiselle Devaux en mariage, l'obtenir et l'épouser, je l'épouserais.
— Cela ferait un beau ménage !
— Que veux-tu? je suis ainsi fait.
— Dans deux jours, tu ne penseras plus à mademoi- selle Devaux.
— Je crois que tu te trompes.
— Que de fois je t'ai entendu parler comme aujour- d'hui!
— C'est vrai, mais ce n'était pas pour des femmes comme celle-ci. C'était pour des femmes qui avaient déjà une expérience approfondie de Tamour, tandis qu'aujourd'hui il est question d'une jeune 'fille qui n'a pas encore aimé.
— Qu'en sais-tu?
— C'est probable.
— Il n'y a rien de probable avec les femmes.
— En tous cas, je le saurai. Ce qui me ferait penser que cette impression sera de plus longue durée que tu ne le crois, c'est que, quoique j'aie vu bien des jeunes filles du même âge que mademoiselle Devaux, et peut- être plus jolies qu'elle, jamais je n'ai ressenti pour aucune ce que je ressens pour elle.
— J'aime mieux Nichelte,
— Nichette est une charmante fille; mais je ne pense pas que tu aies la prétention de la comparer à Ântonine.
— Nichette est une femme comme il en feut vne k un garçon de ton âge, gaie, jolie, spirituelle, bonne fille. Si tu deviens amoureux de mademoiselle ÂntcK
ANTONINEi »
viïïB, car il est impossible que tu le sois déjàf il ne peut arriver que trois choses : qu'elle devienne ta maî- tresse, ou qu'elle devienne ta femme, ou qu'elle ne veoille de toi ni comme amant ni comme mari.
Dans tous les cas, il en résultera pour toi un ennui, si ce n*est un malheur.
Si elle devient ta maîtresse, ce qui est peu probable, non pas seulement à cause de la vertu qu'elle peut âToir, mais à cause de la surveillance dont elle doit être entourée, tu souffriras de ne pouvoir la voir que rarement; tu auras à vaincre des difficultés sans nom- bre, tu auras à te reprocher d'avoir détourné de ses devoirs une honnête enfant, et le jour où^ fatigué de tout cela, tu voudras rompre avec elle, tu ne le pour-» ras faire sans être un malhonnête homme.
Si elle devient ta femime, tu t'apercevras inévitable méat un jour que tu as fait une folie, car ce sera tou- jours une folie d'épouser une femme, veuve ou vierge, parce quOi en relevant sa robe pour ne pas se salir, elle aura laissé voir qu'elle a de jolies jambes. Si enfin tu ne réussis pas» tu devien4ra$, avec le caractère senti- mental que je te connais,^n insipide pastiche de Wer- ther, type fort beau dans un roman, mais fort eur nuyeux di^ns la vie. Renonce donc tout bonnement à cette plaisanterie, et n'en parlons plus.
Tu as TU passer une jolie fille qui a des petits pieds et la jambe bien faite; tu Tas suivie, tu lui as ramassé son gant, tu sais son nom et son adresse, qu'est-ce que tu veux de plus, et quelle ridicule idée as-tu de vou- loir attacher ((uelque ebose de grave à cet enfantillage?
4
U ANTONINB.
— Mon cbor Gustave, je suis de ceux qui croient que tout est dans peu. Je suis fataliste, et convaincu que les grands événements de notre vie sortent des plus petits hasards. Rien n'est inutile dans notre des- tinée.
Combien de gens, en redescendant dans leur passé, retrouvent des petits incidents aussi indifférents en ap- parence que celui de ce matin, et s'aperçoivent qu'ils ont joué un rôle important dans leur existence! Je suis jeune; je n'ai rien à faire; j'ai de la fortune; je suis guidé par mes sentiments plus que par ma raison, je le sais; mais je suis honnête homme, je ne crains donc , pas de me laisser entraîner au delà des premières limites du loyal et du juste, et je me suis promis de laisser aller ma vie au courant des circonstances, qu'elles me mènent au calme ou à la tempête.
Je ne dis pas que j'aime mademoiselle Antonine ; mais je dis que de toutes les choses que je pourrais faire, celle qui me sourit le plus, en ce moment, est de m'occuper d'elle, et je m'en occupe; que cette oc- cupation me conduise à l'amour ou à l'indifférence, au plaisir ou au chagrin, peu importe!
— Qu'il n'en soit plus question. Après tout, il ne peut pas résulter de cela un grand malheur. Nous som- mes en été,x lu peux rêver sous les fenêtres de ta belle sans même courir le risque de t'enrhumer; rêve, mon ami, et, si ton aventure prend des proportions et que
. je puisse t'être utile à quelque chose, peûse à moi. Les deux amis échangèrent une poignée de mains, et jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez la mère d'Ed-
ANTONINE. 25
mond, qui demeurait rue des Trois-Frères, il ne fut plus parlé de mademoiselle Devaux.
Arrivé à la porte de la maison de madame de Péreux, Gustave prit congé d'Edmond.
— Tu ne montes pas voir ma mère? lai dit celui-ci — Non, je n'ai pas le temps.
— Où vas-tu donc?
— Je vais chez Nichette, que je n'ai pas vue depuis deux jours.
— Quand te verrons-nj'-L?
— Ce soir, sans doute.
— A ce soir, donc.
Ils se serrèrent la main et se séparèrent.
m
Edmond passa sous un large péristyle, prit un grand escalier qui se trouvait à droite, monta deux étages; sonna à une double porte et demanda au domestique qui vint ouvrir :
— Ma mère est-elle chez elle?
— Oui, monsieur, répondit le domestique. Edmond traversa un vaste appartement très-élégam- ment meublé et entra dans un boudoir.
Auprès de la fenêtre ouverte, une femme était assise ^ans une longue causeuse, et, penchée sur son métier, faisait de la tapisserie.
Cette femme avait trente-neuf ans et en paraissait trente-deux au plus. Elle était fort belle encore, res- semblait à Edmond, mais avait plutôt Tair de sa sœur ^ue de sa mère,
ANTONINE. 27
Elle était mise avec une certaine coquetterie, était vêtue d*une charmante robe de mousseline, et coiïïée d*un de ces adorables petits bonnetsiaits de dentelles et de rubans, et que les femmes font tenir sur leur tête on ne sait comment.
Quand Edmond entra, madame de Péreux leva sur lui des yeux pleins de douceur^ et un^sourire de Joie illumina son visage.
Il y avait plus que de la tendresse, il y avait pres- que de Tamour dans ce sourire.
Nous allons essayer de faire bien comprendre ce que la mère et le fils étaient Tun pour Tautre.
Madame de Péreux s'était mariée jeune, à seize ans A dix-sept ans, elle avait eu un fils qui était Edmond, et elle n'avait que vingt ans quand M. de Péreux mou- rut.
Madame de Péreux avait aimé son mari d'abord par devoir, puis par habitude, puis par affection. Elle le pleura sincèrement quand il mourut, et, contrairement aux jeunes veuves, ne songea ni à un nouveau ma- riage, ni à user de la liberté que lui donnait son veu- vage. Elle était belle cependant, fort belle même, et les prétendants ne manquaient pas. Hais les prétendants furent repoussés.
Cependant, à Tâge qu'avait madame de Péreux, il faut toujours que ce besoin d'amour, que Dieu a mis dans tous les cœurs jeunes et nobles, se porte sur quelque chose, sinon sur quelqu'un. Edmond 4)ccupa le cœur tout entier de sa mère.
Edmond était frêle. Il avait trois ans, il avait besoin
50 ANTONINE.
Ainsi, il y avait des jours où vous auriez pris la mère et le fils pour une femme et son amant, tant il y avait de douceur, de confiance, de sollicitude, de tendresse dans leurs entretiens.
Souvent Edmond se couchait aux pieds de madame de Përeux qu'il ne pouvait s'ectipêcher d'admirer ; il posait sa tète sur ses genoux et causait avec elle pen- dant des heures entières de sa jeunesse, lui faisant des compliments comme il en eût fait à sa maîtresse, lui tenant les mains, Tembrassant. Il exigea que sa mère allât dans le monde. 11 était fier d'elle, il la montrait. C'était plus que de l'amour, c'était de la dévotion qu'il avait pour madame de Péreux. v
Aussi, comme le lecteur a pu le remarquer, lorsque Gustave voulait l'empêcher de faire quelque chose, il n'avait qu*à lui dire ces mots magiques :
— Cela ferait de la peine à ta mère.
Longtemps ce besoin d'aimer ne se manifesta chez Edmond que par une exagération de sensibilité, et sa mère lui suffisait alors j mais il arriva un moment où il s'aperçut que c'était à d'autres femmes qu'il lui fallait demander le complément des sensations qu'il ignorait encore.
Madame de Péreux s'aperçut bien vite de ce qui se passait dans l'esprit d'Edmond; car il était devenu un peu plus rêveur et avait honte de ces pensées nou- velles ; car en s'y livrant îl lui semblait qu'il volait sa mère. Ce fut alors que la jeune femme, dont la pro- tection avait une limite, confia Edmond à Gustave et le lui recommanda.
ANTONIWB. 51
— Surveillez mon fils dans ses premières liaisons, lui dit-elle ; je sais combien vous l'aimez et quelle défé- rence il a pour vous. Rappelez-vous que sa santé est faible, que son âme est tendre : enfin souvenez-vous toujours combien je Taime. Je n'ai pas autre chose à vous dire.
Gustave avait promis, et de grand cœur, ce qui lui était demandé, et son amicale surveillance avait com- mencé.
Indiquons en passant que Gustave, nature ardente et vigoureuse, avait été pendant six mois amoureux fou de madame de Péreux, à laquelle, bien entendu, il n'avait jamais parlé de cet amour, qui avait pris nais- sance au collège môme; mais, quoique cet amour eût disparu, il lui était resté dans Tâme un dévouement et une religion profonde pour cette femme qui, la pre- mière, avait troublé ses sens.
Il lui restait de ce premier amour à peu près ce qui reste d'un parfum qui s* est usé tout seul. Ûœil ni la main ne le retrouvent plus; mais on le sent toujours, plus doux peut-être encore depuis qa*H n^existe plus ^Mement.
IV
C^ëtait donc une touchante affection de part et d'au- tre. La mère faisait maintenant place à la femihe, comme quinze ans auparavant la femme avait fait place à la mère. 11 n'y avait ni soupçons ni reproches dans la tutelle de madame de Përeux : il n'y avait ni ennui ni crainte dana Tobéissance de son fils. Quand Edmond avait été majeur, sa mère avait voulu lui rendre des comptes de la fortune de son père, mais il Tavait dou- cement grondée en lui disant :
— Voici la première fois que tu doutes de moi.
L'hiver, ils allaient au bal ensemble; Edmond pre- nait plaisir à voir danser sa mère, qui, de son côté, re- cueillait avec bonheur les éloges qu'on lui faisait de son fils. L*ëté, ils allaient à la campagne* Ils se prome-
ANTOiNlNE. S5
naient le soir comme, deux amoureux, montaient à cheval et recevaient du monde.
Enfin, madame de Péreux, qui n*avait jamais vécu de la vie extérieure, avait Tâme du même âge qu'Ed- mond.
Quelquefois Edmond s^ëtait mis à pleurer tout à coup à ridée qu'un ijour sa mère vieillirait et vien- drait à mourir. Il se demandait alors ce qu'il ferait de lui.
'Les choses étaient et avaient toujours été ainsi. Ed- mond rendra donc chez lui après avoir fait la rencon- tre d'Ântonine.
Comme on a pu en juger par quelques paroles de notre héros, il était facile de voir que, malgré son édu- cation féminine, il avait fait connaissance avec certaines choses de la vie. Il avait contracté des liaisons que sa mère avait vues avec plaisir; car il y a une chose que nous devons faire remarquer ici, c'est la facilité avec laquelle les mères les plus vertueuses, non-seulement acceptent et comprennent, mais encore encouragent quelquefois les amours de leurs fils. Combien de mères ont dit à leur fils devenu un homme, et pour le faire, autant que possible, échapper aux débauches communes aux jeunes gens : a Fais la cour à madame telle ou telle; c'est une femme mariée qui ne te compromettra pas. 9 Le monde est plein de ces oppositions-là.
Edmond avait passé par cette phase prévoyante. Gustave, lui, aimait la femme, comme nos pères du dix-huitième siècle l'aimaient, un peu à la façon de Désaugiers, gaie, avenante, spirituelle, à côté de vins
54 ANTONINE.
générenXf entre une table et un lit. Ce n'était guère que chez les grisettes qu'il pouvait trouver ce qu'il aimait. Edmond avait d^abord douté que ces femmes fussent intéressantes; mais il avait rencontré du cœur, du charme, de l'inattendu, chez elles, il les avait trouvées plus naturelles que certaines femmes plus estimées, plus conseillées par le cœur que par le calcul. Il avait été le témoin de dévouements réels de leur part, et il avait alors conçu pour elles de Testime et de la sym- pathie. Nichette surtout, par un incident que nous ra- conterons bientôt, avait fait une forte impression sur son esprit, et avait acquis son amitié à la classe si sou- vent calomniée dont elle faisait partie.
Edmond avait raconté cette histoire à sa mère, à qui il racontait tout. Elle l'avait écoutée les larmes aux yeux et en avait voulu connaître l'héroïne. Nichette était modiste; il avait donc été facile de trouver un prétexte pour la faire venir chez madame de Péreux, qui Tavait prise en affection, et qui, sans paraître avoir connaissance de sa liaison avec Gustave, causait quel- quefois des heures entières avec elle, et lui donnait amicalement des conseils que la jeune fille écoutait avec déférence, car Gustave lui avait dit que madame de Péreux était une sainte, et elle croyait à tout ce que lui disait Gustave.
Du reste, nous pouvons faire connaître tout de suite à nos lecteurs de quelle charmante façon Daumont avait fait la connaissance de Nichette et ce qui l'a- vait si sincèrement attaché à elle.
Tin jour, il y avait de cela dix-huit mois, à huit fae^res
ANTONINE. 55
du matin environ^ Gustave qui, comme vous le voyez, avait été matinal, se promeiiait au marché aux fleurs de la Madeleine. Quelques personnes faisaient leurs em» plettes printanières. Une femme vêtue d'une jolie robe d'indienne, d^un petit chapeau de paille et d'un châle de mérinos, auquel $6s hanches faisaient faire quelques plis, s'arrêtait devant tontes les boutiques, et chaque fois paraissait ne pas avoir trouvé ce qu'elle cherchait, car, après un court examen, elle se reidettail à mare cher, malgré les invitations des marchandes ^ ainsi expriiQées : « Voyez, ma belle enfant» faites votre choix... Que vous faut-il î »
De loin Gustave voyait eette aebetense difficile, et, quand il fut près d'elle, il s'aperçut qu'elle était char** mante. Elle avait de grands yeux bruns tirant sur le vert, cette douce nuance qui servait de rime à je ne sais plus quel poète, quand il faisait un impromptu à la belle duchesse de Nevers. Elle avait une peau blan- che comme le lait, le ne^ légèrement retroussé, la bouche rose comme une cerise, deux petites fossettes aux joues et un signe sur la joue gauche. Mais ce qu'elle avait de plus remarquable avec ses grands yeux et ses sourcils noirs, c'étaient des cheveux blonds comme le blé, dorés comme si un rayon de soleil les eût incessamment éclairés, et qui, frisés en boucles lé- gères tout autour de sa tête, donnaient à cette tète une petite façon Watteau tout à fait originale.
11 y avait dé Ja chatte dans la mobilité et dfinl la finesse de cette physionomie* ,
Gustave s'arrêta malgré lui poUKoonsidérer ea oha^'
36 ANTONINE.
mant visage. On eût dit un pastel détaché de sa toile et devenu vivant pour Tamour de quelque Pygmalion. Cette femme, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans au plus, était toute petite, souriante, mutine, éveillée, coquette.
Gomme d'hésitations en hésitations elle était arrivée aux derniers étalages du marché, elle se dit sans doute qu'il fallait se décider, et elle s'arrêta devant une marchande ni mieux ni plus mal approvisionnée que les autres.
Gustave s'arrêta aussi comme s'il voulait acheter quelque chose.
— Combien ce rosier? demanda la jeune femme en étendant sa petite main gantée vers un des pots de fleurs symétriquement rangés et avec une intonation de voix tout à fait harmonieuse.
— Quarante sous, répondit la marchande.
— Oh ! que c'est cher ! s'écria la grisette.
— C'est tout ce que nous avons de plus beau, ma belle enfant. Voyez-moi ces roses, et des boutons su- perbes, qui seront ouverts dans deux jours ! Vous en avez pour tout Tété, avec ce rosier-là.
— Laissez-moi donc tranquille; il y a de la chaux dans le fond de votre pot. Il mourra dans quinze jours.
— Voulez-vous que je vous le dépote ? De la chaux dans mes rosiers ! A quoi pensez-vous, ma petite mère? Après cela, en voilà d^autres; mais je ne vous en ré- ponds pas comme de celui-ci.
— Non, c'est celui-ci que je veux; mais je ne veux pas y mettre quarantel^us.
ANTONINE. 57
Gustave écoutait ce dialogue.
— Combien en donnez- vous, voyons? . — J'en donne vingt sous.
— Donnez-en trente et emportez-le.
— Non.
— Je vous assure, ma belle enfant, qu'à moins de trente sous, j'y perdrais.
— Alors je m'en passerai. Vous ne voulez pas?
— Impossible.
La jeune femme fit un pas pour s'éloigner.
— Mademoiselle, lui dit alors Gustave en ôtant son chapeau, voulez-vous me permettre de vous offrir ce rosier dont vous avez une si grande envie?
— Mais, monsieur, je ne puis pas accepter, puisque je ne vous connais pas, répondit en rougissant Ni- chette.
— Eh bien, mademoiselle, nous ferons connais- sance.
— Est-ce une condition?
— Point du tout; je ne vous demande rien que la permission de vous offrir ce rosier et d'autres fleurs, si d'autres fleurs vous plaisent.
Nichette regarda Gustave en souriant; la marchande lui fit signe de consentir.
— Payons-en chacun la moitié, dit Nichette.
— Non, répondit Gustave, je veux vous offrir ce ro- sier, cela ne me ruinera pa?. Vous devez penser que je ne me croirai autorisé à rien en échange d'un rosier de quarante sous.
5
98 ANî^ôî^INfe.
— Allons, j'accepte, fit Nichelte. t)onnez-moi voire rosier, la mère.
— A la bonne heure ! fit la marchande.
Et elle donna le pot à Nichette, qui le prit dans son bras.
— ^ ië vafe Vous le fiiîre porter chez vous, dit Gus- tave.
— C'est inutile.
— Laissez-moi le porter alors.
— Non, je veux le porter moi-mômé.
— Yous demeurez peut-être loin?
— Je demeure rue Godot.
— Vous permettrez que je vous accompagne?
— J*ai bien accepté votre bouquet, je puis bien ac- cepter votre compagnie.
Les deux jeunes gens se dirigèrent en causant vers la rue Godot. Conversation de gens qui viennent de faire connaissance, curiosité de la part de l'homme, ré- serve de la part de la femme.
Arrivée à la porte de la maison où elle demeurait, Nichettè dit à Gustave en lui tendit la main :
— Merci, monsieur.
Et elle s'apprêta à rentrer.
— Me permettrez-vous , mademoiselle, de venir quelquefois savoir des vos nouvelles? demanda Gustave.
— Oui, monsieur, quand vous voudrez; je suis chez moi toute la journée, je travaille.
— Ainsi, de deux heures à quatre?
— Vous me trouverez toujours.
ANTOHINE. 59
»
— Et je demanderai?
— Nichette. Ce n'est pas mon nom, mais c'est ainsi qu'on me de'signe, et je suis plus connue sous ce nom de chatte que sous mon nom véritable.
Gustave baisa la main de Nichette, qui courut pren- dre sa clef chez son portier; et qui remonta fort gaie- ment ses cinq étages.
Le lendemain, il vint la voir et la trouva faisant un chapeau, auprès de sa fenêtre ouverte, sur laquelle s'é- panouissait majestueusement le rosier de laveifte.
Nichette n'avait pas à la vertu autant de prétentions que la Rigolette de M. Eugène Sue. Elle était plus hu- maine.-El le avait eu des amours; pas beaucoup; mais elle en avait eu.
Elle ne le cacha pas à Gustave, qui se dit : a Puisque d'autres ont réussi, il n"y a pas de raisons pour que j'échoue. »
Nichette était charmante, mais elle ne savait jamais ce qu'elle voulait. A cette époque-là c'était un esprit d'oiseau sous la forme d'une femme. Elle aimait le spectacle, la campagne et les Vendanges de Bourgogne, Il n'y avait qu'une chose qu'elle n'aimait pas, disait- elle, c'étaient les amours longues et sérieuses. Son opi- nion était que l'amour était une agréable chose, mais elle le comparait aux robes, et pensait qu'il fallait en changer souvent.
• — Eli bien , lui avait dit Gustave, je vous aimerai comme vous voulez qu'on vous aime, et je m'en irai le jour où vous ne voudrez, plus de moi.
'— Écoutez, faisons un marché, avait répondu Ni-^
Souvent Edmond venait causer des heures entières avec la jeune fille dans son petit appartement de la rue Godot, que Gustave enrichissait tous les jours de co- quettes fantaisies. Elle travaillait continuellement , penchant sa tête à drciie ei à gauche pour voir l'effet de son travail, avec des petits mouvements de berge- ronnette qui se mire au bord d'une rivière.
Ses cheveux blonds, bouclés tout autour de sa tête, lui faisaient comme une couronne sous ces charmants bonnets de tulle, de fleurs et de rubans, que Gustave exigeait qu'elle se fît, car il avait un soin tout parti- culier de cette tête blonde et rose.
Madame de Péreux pensait bien que cette liaison ne serait pas^ éiernelle ; mais, connaissant la réelle affection que Gustave avait pour Nicbette, elle avait voulu» par
AN TO Ni MB, ^
une^speee de dofioe proiectiop, sa^ietifier cette prftiivc d'amour que la jeune fille avait donnée au canj^radc de soa fils, et remereier Gus^^ve 4.^ ]4 fepjine amitié qu'il avait vouée à Edmond.
Madame de Péreux était une femme trcp pure pour tfêtre pas au-dessus des préjugés, et deux ou trois fois, toujours en paraissant ignorer les relations -qui exis- taient entre elle et M. Oeumont, elle avait fe^ W jôune fille dans son iatiiaitë, de sorte que Niobe^, à qui ioiit« la délicatesse de la coaduite de madame de Pé- reux était connue^ se iU jetée an feu pou^r elle.
— Qu*&s-tu fait cê matin? dit madame de f^ettx à son fils ^aad ii M eat baisé ia maift, et que, aelen la coutume de son enfance, il se fut assis à ^bs piedf ma ^eeuftën.
— Rien, ma bonne mère, je me suis promette avec Gustave.
— Pourquoi n^est-îl pas tnôtité me voir?
— Parce qu'il va rue Godot ; mais ce soir nous au- rons sa visite.
— Qu'as-tu donc? ajouta madame de Péreux, tu as Tair préoccupé.
— Tu devines tout^ ma bonne jnêre.
— Que t'arrive-t-il ?
— Qb ! «ois sans inqviétude, rien de dangereux, une bien simple aventure.
— Çonte-jpaoi cela.
Madame de Péreux se remit à ^ itaj)iss€^jie,f|t ée pré- para à écouter.
44 ANTONINE.
Edmond lui conta, alors tout ce qui s*était passe le matin.
— Et cette jeune fille est jolie? demanda madame de Péreux.
— Charmante.
— Blonde?
— Brune.
— Elle va t'adorer quand elle va te connaître.
— Qui te fait dire cela, ma bonne m^re?
— 11 ferait beau voir qu'elle n'aimât pas mon Ed- mond!... Mais pas d'imprudences, cher enfant.
— Quelles imprudences veux-tu donc que je fasse?
— Le sais-je, moi? Quand on est amoureux, on est toujours imprudent.
— Hais , ma chère mère , je ne suis pas encore amoureux.
— Tu es en chemin de le devenir.
— Et, si je le deviens, m'en voudras-tu?
— Puis-je t'en vouloir de quelque chose, mon cher Edmond? Si tu aimes cette jeune fille et qu'elle t'aime, si elle est d'une famille honnête, tu la demanderas à son père, qui sera enchanté de te la donner, et au lieu d'un enfant j'en aurai deux. Seulement il y en aura un des deux que j'aimerai toujours plus que l'autre.
— Gomme tu arranges tout cela !
— Tout cela n'est-il pas possible? En effet, j'ai bien épousé ton père sans le connaître, pour ainsi dire ; tu peux bien épouser une jeune fille qui te plaît.
— Que tu es bonne!
— Hais tu me conteras tout.
ANTONINE. 45
— Vous ai-je jamais caché quelque chose?
— Que vas-tu faire maintenant?
— Demain je me présenterai chez H. Devaux. . — Sous quel prétexte?
-- Sous prétexte que je suis malade et que je viens lui demander une consultation. A cette phrase, madame de Péreux pâlit visiblement.
— Qu'as-tu donc, ma mère? lui demanda- Edmond.
— Rien, mon enfant, rien. Seulement j'aimerais mieux que tu eusses un autre prétexte.
— Pourquoi?
— Tu sais combien je suis superstitieuse.
— Ne crains rien, ma bonne mère, je me porte à merveille.
Madame de Péreux embrassa son fils; elle avait des larmes dans les yeux.
— Eh bien! voilà que tu pleures maintenant... lui dit Edmond en se mettant à genoux devant elle et e& prenant ses mains dans les siennes. Pourquoi pleures- tu? Tai-je fait de la peine?
— Je ne pleure pas, mon ami. Je songe seulement à la possibilité que tu te maries, et j'ai de la peine à me faire tout de suite à Tidée que tu aimeras plus ta femme que ta mère.
— Jamais, ma mère, tu le sais bien.
— Ne dis pas cela, enfant. Mais que tu sois heu- reux, de quelque façon que tu envisages le bonheur^ c'est tout ce que je demande à Dieu.
Ce n*ëtait pas cette pensée qui avait mouillé les yeux de madame do Péreux; car» si elle eût dû rémou«
40 ANTONINE.
voir, elle Teùt émue dès le commencement du récit que lui avait fait son fils.
Quelles craintes avaient donc assailli tout à coup le cœur de la jeqne mère?
Elle fit tout ce qu'elle put pour qu'Edmond oubliât ce moment de tristesse* Elle se remit à son métier, cbangea la conversation et devint gaie.
Mais Edmond, qui connaissait le caractère de sa mère, vit bien que cette gaieté n'était pas franche, et que quelque chose la préoccupait. -
Le soir, madame de Péreux prit Gustave à part, et lui dit :
— Tacher qu'£dmoad a'ailk pasdemAÎiidKBM. De- vaux.
I^MME
.VI
' Gustave passa toute la soirée chez madame de Pé- reux. Celle-ci pria son fils d'aller chercher un livre qu'elle voulait avoir, et elie l'éloigna ainsi pendant quelque temps, car elle voulait rester seule avec D«u- mont.
— Edmond vous a donc tout conté? demanda Gus- tave à la mère de son ami.
-Oui.
— Et il vous a dit qu'il se présenterait demain chez M. Devaux?
— Oui ; c'est ce que je voudrais empêcher.
— C'est ce que j'ai voulu empocher déjà, et sans doute pour les mômes raisons que vous.
— Que vous êtes bon, Gu,stave ! fit la jeune mère ten-
48 ANTONINE.
dant sa main à Daumont, et que je suis heureuse que mon fils ait un ami comme vous ! Vous avez compris combien cette visite me rendrait inquiète, n'est-ce pas? Vous savez que H. de Péreux est mort de la poitrine, et que depuis la naissance d'Edmond je tremble que mon fils ne soit atteint de ce mal, qu'on dit héréditaire. Vous savez de quelle façon je Tai élevé, quelle surveillance mon amour a exercée jusqu'ici. J'ai toujours caché à Edmond, qui se frappe facilement, la cause de la mort de son père. Je tremble que ce médecin ne surprenne ce que je crains d'apprendre, et que, dans ce qu'il lui ordonnera, mon fils ne devine d'où lui viennent ces langueurs, ces rêveries, ces malaises fréquents, dont je n^ai pas encore pu triompher, et qui ont été les pre- miers symptômes du mal dont est mort M. de Péreux.
— Mais votre médecin, madame, ne vous a-t-il pas tranquillisée sur la santé d'Edmond?
— Mon médecin m*a dit un jour, Edmond avait six ans à peine : < Prenez garde à la poitrine de cet en- fant. » Depuis ce jour, voyant l'effet que ce conseil avait produit sur moi, il ne m'a plus rien dit,
— C'est que tout danger a disparu, madame. Les soins dont vous avez entouré Edmond ont détruit le principe du mal, si toutefois ce principe existait. Pen- dant trois ans que j'ai été, au collège, son camarade assidu, jamais je n'ai remarqué en lui aucun dessymp- tômes que vous redoutez, et depuis cinq ans que nous sommes, sortis du collège, et que de son camarade je suis devenu son ami, rien ne m'a fait soupçonner qu'il pûl être malado.
ANTONINE. 4»
— • Cependant vous venez de médire que c'est pour les mêmes raisons que moi que vous avez voulu empo- cher Edmond d'aller voir H. Devaux.
— Je connais vos terreurs maternelles, madame, et, quoique je ne les partage pas entièrement, je sais aussi qu*Edmond est d'une santé faible, et je voulais, puis- qu'il ignore cette faiblesse, éviter qu'un étranger la lui révélât. Ce M. Devaux peut être un butor, tout en ayant une charmante fille, et sans préparation aucune dire à Edmond, soit que cela soit vrai, soit qu'il veuille avoir un client de plus : « Vous êtes très-malade, t Avec le caractère impressionnable que je lui connais, Edmond se frapperait violemment et serait capable, n'étant pas^ malade, de le devenir pour ce seul mot. J'avais donc la même pensée que vous, madame, mais sens avoir les mêmes craintes.
— Vous voulez me rassurer, Gustave, et je vous en remercie ;nnais ces craintes, vous les avez vous-même, car vous poursuivez mon fils d'une surveillance pater- nelle; là où mon influence devait cesser a commencé la vôtre, et, grâce à vous, Edmond n'a aucun des dé- fautâ; aucune des habitudes même des hommes de son âge : il ne joue pas, ne fume pas, ne boit pas, ne veille jamais. C'est à vous que je dois tout cela, et je n'ai pas besoin de vous dire quelle reconnaissance vous vous amassez dans le fond de mon cœur.
— Savez-vous, madame, avec quel mot magique j'empêche Edmond de faire tout ce qui pourrait lui être nuisible?
— Non.
€0 AVTONINS.
-- Je n'u .qu'à liû dire ; « Cela fei;ait fde la peine à ta mère. »
— 11 m'aime donc bien?
-*- Jusqu'à Tadoration.
-^ Cher enfant 1 inucmura madame de Péreux, et moi aussi je Taime. Seulement lui peut trouver autre pact des distractions que moi je ne trouve qu'en lui. Là où il n'est pas, mon âme n'est plus. Depuis vingt <afi8, je rn'ai vécu que pour lui. Vous comprenez donc imoa épouvante à l'idée qu'il est affecté du même mal 'que son père, qui est mort avant d'avoir eu trente
•«-Pour >vous prouver, madame, combien je suis .convaineu quevos <Mraintes sont , vaines, peripettea^jppi de .vous donner un cousait.
— Dites, mon cher Gustave.
— Vous n'avez jamais questioiu^é votre pédecin sur Edmond?
-^ Jamais.
— .'Eh bien I à votre .place, je le laisserais aller chez 4f.:Devaiix, et demain soir j'irais voir ce H. Devaux,,et dtti demanderais k »vérité.
^-> Et Vil convainc mes incertitudes... Ohl non, >j'ainie'«ii6ux douter, fl^ .vérité ;me tuerait. J'ai telle- «meat'jpeor que mes soupçons ne soient fondés, que si demain Edmond tombaitrinatede, je n'oserais pas en- voyer clierchef mon ^médeoiA, dans l'appréhension qu'ave. ee terrible sang*froid de la science il ne me dît ce que malheureusement je ne puis .ç#$SQr de croire.
— Eh bien 9 madame, je ferai moû ij^ossiUe pour (u'Edmond n'aille f asichez M. Bevaux.
— Merci.
— Je ne vous promets pas de réussir, icar je crois fue sa résolution de jcontinuôr l'avântuire de ce jogyatin est bien prise.
— Enfin, essayez.
•Quelques instants Après, Edmond ^rentra, rapportant le livre que sa .mère lui avait demandé. 11 rentra si gaiement, que ce retour semblait donner un démenti à la conversation qui avait eu lieu en .son :absânce.
— Tu as Qouru, Juiidi^tea mère.
— Oui.
— Tu es essoufflé.
— Point du tout, ma chôremèm.
-*- Cela ne te fait donc pas nuilde oûiurir?
— Non. Voici ton livre.
— Merci, cher enfant.
Madame de Péreux embrassa son fils sur le front et tei fMTit les mains.
— Tes mains sont brûlantes, lui dit-*elle.
— Elles sont toujours ainsi.
— Tu ne souffres pas?
*t— Je ne me suis jamais si bien porté. Tu sais bien» du reste, ma bonne mère, que je >ne sais jamais ma- ikde.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer le sentiment qui faisait qu'après la conversation qu'elle venait d'a- voir avec Gustave madame de Péreux quesUgnuait
55 ANTONINE.
— Je m'alarme trop vite, pensa-t-elle ; et elle fixa ses yeux sur Edmond, dont elle étudiait le regard, le teint et la respiration.
Edmond était calme et joyeux, quoique un peu pâle.
Gustave échangea un regard avec madame de Pé- reux. Elle y répondit par un sourire qui signifiait :
« Vous avez raison. Je me trompe sans doute. »
Quand, vers onze heures du soir, Daumont prit congé d'Edmond et de sa mère, il dit à celui-ci :
—J'ai à te parler sérieusement.
— Viens demain.
— Tu ne sortiras pas avant de m'avoir vu.
— Non. Pourvu que tu viennes de bonne heure.
— Je viendrai à midi.
— A midi, je t'attendrai.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Edmond sor- tit, après avoir laissé au domestique un mot ainsi conçu pour Gustave :
ff Mon cher ami, hier au soir, en allant chercher un < livre pour ma mère, j*ai couru jusque chez M. Do- it vaux, et j'ai demandé à la portière à quelle heure « il reçoit. Elle m*a dit qu'il reçoit de neuf heures à fl midi, et de trois heures à cinq.
a Je n'ai rien à faire en t'attendant; je vais voir « H. Devaux, et, à partir de midi, je serai à toi pour c le reste de la journée. Tu comprends mon impa- f tience. »
Edmond s'achemina vers la rue du Bac, se deman-
ANTONINE. 65
dant tout le long du chemin si le motif qui ramenait chez le docteur niellait pas transparaître sous le pré- texte quHl allait prendre.
c Que vais-je lui conter, se disait-il, quand il voudra savoir qu'elle maladie j'ai? Je lui dirai ce qui me pas- sera par Tesprit, que j'ai des maux de tête, que je souffre des nerfs, que je tousse quelquefois; il m'or- donnera des tisanes et de Fexercice, et je viendrai tous les jours lui dire que je vais un peu mieux. Cela le flattera et me gagnera son amitié. »
Cependant Edmond était ému, car il n'était pas cou- tumier de ces sortes d'aventures,
La grâce, la jeunesse la décence, la beauté de ma- demoiselle Devaux, avaient produit sur son imagination un effet rapide et plein d'un doux sentiment; comme Paul et Werther, il venait demander à un amour diffi- cile, impossible peut-être, les douces émotions que les amours faciles lui avaient refusées et dont il sentait que son âme avait besoin.
Edmond ne l'avait pas dit à Gustave, car il y a des choses que l'on n'avoue que difficilement, môme à ses amis les plus intimes ; mais il cherchait l'amour bien plus dans l'idéal que daus le réel, dans l'espoir que dans la certitude, dans le rêve que dans la possession. La femme n'était pour lui qu'un texte poétique, que dans le silence de son âme il développait ingénument et qu'il parait de ses illusions.
L'amour d'une jeune fille était donc le seul amoujr qui pût lui donner ce résultat. Il restait à savoir si An- tonine Taimerait; mais, en attendant qu'elle l'aimât, il
54 ANTONiNE.
se seauit dans l'âme toutes les conditions nécessaires pour devenir amoureux. Ce qu'il aimait dans Tamour, c'était Tamour lui-même.
Deux affections emplissaient déjà son cœur : sa mère etGui^tave; mais voilà qu'il avait senti que ces deux affections avaient besoin de se compléter par une troi- sième, dont elles ne pourraient, en aucune façon, être jalouses, puisque cette dernière ne serait pas de la
vu
Nous avons déjà dit que, malgré cô désir nouveaju i^ui était venu depuis longtemps à Edmond^ il n'avait pas encore aimé; c'est que, pour enfermer Teneens, pur de son amour, il voulait un vase pur aussi. Biefli ans jeunes fiUds, nous le répétons^ avaient passé devant ses yeux, mais aucune ne lui avait aussitôt produitau* tant dWet qu*Antonine.
Pour lui, rbomme des impressions immédiates^ cette rapidité était décisive.
, Edmond arriva rue de Lillci, et ce lut avec un émo- tion toute naturelle qu'il sonna à la ponte du doctaur.
Un domestique vint lui ouvrir.
— M. Devaux? demanda Edmond.
-— U est Ma con^ultdtioa, répondit to domesti^ud;
50 ANTONINE,
mais, si monsieur veut attendre quelques instants au salon, je viendrai le prévenir quand M. le docteur pourra le recevoir.
Edmond entra dans le salon, salon froid, meublé à la façon de TEmpire, avec de grandes portes grises surmontées de panneaux imitant les panneaux de Boucher.
Une pendule représentant Socrate buvant la ciguë, des candélabres à griffes de lion, des. fauteuils à tête de sphinx, des gravures telles que Bélisaire, Homère et Hippocrate refusant les présents d'Ârtaxercés, un écran et des coussins brodés à la main, sans doute par made- moiselle Devaux, un guéridon couvert de livres, un lustre bronzé, une console entre les deux fenêtres et une autre entre les deux portes, supportant, celle-ci deux gros coquillages roses et dès oiseaux-mouches^ empaillés, sur une branche d'arbre simulée, (?elle-là un groupe biscuit représentant Apollon et ses sœurs, un tapis d*Aubusson à rosaces, formaient Fameublement de la pièce où se trouvait Edmond.
Comme vous le voyez, c'était l'ameublement tradi- tionnel.
Le calme régnait dans ce salon. On eût deviné, en le voyant, qu'il n'était fréquenté que par des gens graves, qui, en en sortant, y laissaient comme une at- mosphère de science et de solennité.
Un instant Edmond espéra qu'Antonine par hasard, ou peut-être même par curiosité, se montrerait; mais il n*entendit aucun bruit et ne vit personne.
Cependant il était convaincu que Tune des deux
ANTONINE. . 57
portes qui se trouvaient à sa droite et à sa gauche, en entrant dans ce salon, donnait dans la chambre de la jeune fille, et qu'à cette heure elle devait y être.
« Elle ne sait pas queeeluî qui la suivait hier est si près d'elle aujourd'hui, i pensait Edmond.
En cela, il se trompait; car Antonine, qui, la veille, Vavait vu entrer et qui ne doutait pas qu'il n'eût pris des informations sur elle chez la portière, avec laquelle il avait causé; Antonine, disons-nous, s'était fait don- ner, depuis ce moment, la description de tous les gens qui s'étaient présentés chez son père.
Il n*y avait donc pas deux minutes qu'Edmond était là que mademoiselle Devaux le savait déjà, et s'en as- surait en regardant par le trou de la serrure de la porte.
« Que vient faire ici ce jeune homme? » pensait-elle; et bien des fois elle eut l'envie d'ouvrir sa porte, afin de voir quel effet sa vue produirait; mais elle n'osa pas.
Il y avait dix minutes à peu près qu'Edmond atten- dait lorsque le domestique vint le prévenir que M. De- vaux était seul.
Edmond passa dans le cabinet du docteur, meublé d*un grand bureau, d'une bibliothèque, d'un buste d'Hippocrate, d'une sphère, d'une table avec des in- struments de chirurgie, de deux chaises, d'un fauteuil doublé de cuir, sur lequel était assis M. Devaux, d'un panier plein de papier? inutiles, d'une pendule en pa- lissandre, de deux coupes du même bois et d'un porte- montre.
5S ANT0NÎN2.
Une grande quantité de ieUres étaient éparses sur le bureau.
M. Devaux était vêtu d'une grande robe de chambre, à la dernière boutonnière de laquelle figurait le ruban de la Légion d'honneur.
Quand Edmond entra, le docteur écrivait. Il fit as- seoir le nouveau venu, passa sa jambe droite par-dessus sa jambe gauche, posa une de ses mains sur son genou, de Tautre consolida ses lunettes, salua Edmond après ravoir étudié un instant, et lui dit :
— Monsieur, puis-je vous être bon à quelque chose?
— Monsieur, répondit Edmond un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
— En effet, monsieur, je ne vous ai jamais vu.
— Mais si vous ne me connaissez pas, votre grande réputation m'est connue, et voilà pourquoj je me pré- sente à vous.
M. Devaux s'inclina et dit :
— De quoi s'agit-il?
— C'est bien simple, monsieur, je suis malade ou plutôt souffrant, sans pouvoir délerminef ni l'endroit ni la cause du mal.
Le docteur regarda son nouveau client avec attcntioa et lui dit :
— Souffrez-vous de Testomac?
— Quelquefois.
— De la tête?
— De temps en temps
Edmond répondait au hasard, et pour répondre quelque chose. M. Devaux continuait à l'examiper,
A^ÎONINE. 5a
En ce motneût, là diirieu^eÂntomne venait coller son oreille à la porte pour essayer d'entendre ce qui se di - sait dans le cabinet de son père, tentative infructueuse, car elle n'entendit rien.
— Donnez-moi Votre main, reprit le docteur. Edmond retira son gant et tendit la main à M. De- vaux.
Il ne pouvait s'empêcher de sourire à Tidée que le docteur prenait au sérieux cette consultation.
-- Vous n'avez jamais fait de grandes maladies? de- manda le médecin.
— Non, monsieur.
— Êtes-vous quelquefois enrhumé?
— J'ai toussé.
— Eprouvez-vous des soifs fréquentes?
— Oui, répondit aussitôt Edmond enchanté de don- ner un détail vrai qui lui paraissait insignifiant.
— Vous avez une vie régulière?
— Oui, monsieur.
— Vou« ne faites jamais d*excés?
— Jamais.
— Vous avez raison. Vous avez encore vos parents?
— Non, monsieur ; mon père est mort.
— Savez-vous de quelle maladie?
— J'avais trois ans quand il mourut.
— Vous ne vous rappelez aucune des circonstances de sa mort?
— Aucune.
— Votre mère ne vous en a jamais parlé?
-^ Au contraire, elle a toujours évité de m'en entre*
«0 ANTONfNE.
tenir; elle m'aime beaucoup et craint de m'attrister.
— Voulez-vous permettre que je m'assure de quel- que chose? fit M. Devaux en se levant.
— Volontiers, répondit Edmond.
— Veuillez ôter votre habit, votre cravate et votre gilet.
Edmond obéit.
Alors H. Devaux écarta la chemise d'Edmond, lui frappa deux ou trois fois sur la poitrine, posa quelques instants son oreille sur son dos, et Técouta respirer.
— Votre sommeil est-il agité parfois? demanda le docteur.
— Oui.
— Vous devez vous réveiller dé temps en temps cou- vert de sueur, comme on Test après une longue course?
— C'est vrai.
— Jamais de crachement de sang?
— Deux ou trois fois.
— Des maux ^e cœur?
— Presque toujours quand je me réveille.
— Votre mère est-elle informée de ces petites indis- positions?
— Non, je les crois sans gravité, et elle s'en alar- merait si elle en avait connaissance.
— En effet, reprit M. Devaux, il n'y a rien de dan- gereux dans tout cela. Vous avez ce qu'ont tous les jeu- nes gens, rien de plus. Votre position vous force-t-elle à rester à Paris? demanda-t-il après un silence.
— En aucune façon.
— Vous avez de la fortune?
AIfTOIffIfB. (Il
— Ouï.
— Voyagez UQ peu alors, voyei le Midi particulière- ment. Le corps et Tesprit gagnent aux voyages que Ton fait étant jeune encore.
— Est-ce un remède Indispensable ?
— Non, c'est un conseil, voilà tout; mais un con- seil qui vaut un remède.
— C'est que j'ai toutes mes habitudes et mes affec- tions à Paris. J*aime donc mieux ne pas partir.
— Restez alors, mais suivez le régime que je vais vous écrire.
< Il faut bien que ce bon H. Devaux gagne sa consul- tation , pensa Edmond en regardant le docteur qui écrivait, i»
Quand celui-ci lui eut remis Tordonnance, Edmond lai dit :
— Je compte venir souvent réclamer vos bons con- seils, docteur. J'aurais honte de vous demander ce que je vous dois pour cette première visite. Veuillez me traiter comme un vieux client, me permettre de vous laisser ma carte et de venir souvent vous voir. Je veux que nos rapports deviennent un jour de Tamitié.
M. Devaux prit la carte du jeune homme et la posa sur son bureau.
— Revenez souvent, dit-il en fixant un dernier re- gard sur M. de Péreux.
Edmond s'éloigna en regardant partout, mais sans apercevoir Antonine. Il avait, du reste, ce qu'il vou- lait, ses entrées dans la maison.
4
63 ANTONINB.
Quand il eut fermé la porte, mademoiselle Devauî passa dans le cabinet de son père :
— Viens-tu déjeuner, pèrel lui dit-elle en l'em- brassant.
— Oui, mon enfant.
— Tu étais en consultation 1
— Oui.
— Avec quelqu'un que je connais?
— Non.
— Qu'est-ce que cette carte? fit-elle en prenant la
carte d'Edmond.
— C'est la carte de ce jeune homme qui sort d'ici. -^ M. Edmond dePéreux, rue des Trois-Frères, n* 5,
dit-elle en lisant tout haut et comme indifféremment. U est malade, ce monsieur? ajouta-t-elle.
— Oui.
— Qu'est-ce qu'il a?
— U a que son père est mort de la poitrine, j'en suis sûr, et que lui, il est, ou peu s'en faut, phthisiqne au troisième degré.
— Pauvre jeune homme! murmura Antonine en re- posant la carte sur la table.
Maintenant, allons déjeuner, chère enfant, caf je meurs de faim, dit le docteur, qui avait fini de ran- ger les papiers de son bureau.
vra
— Phthisique au troisième degté! fit Antoriine en se nifettaht à labié, est-ce dangereux cela, mon père?
— tl en ë pour trois ans s'il se soigne, pour deux s'il ne se soigne pas, répondit le docteur.
— Et il sait cela î
— 11 tie s'en doute pas, heureusement. Je n'ai ja- mais vu un poitrinaire soupçonner qu^l le fût.
Cette réponse rendit Antonine toute rêveuse, toute triste même, et telle simple phrase du médecin fixa plus profondément dans l'esprit de la jeune fille le sou- venir d'Edmond que ne l'eussent peut-être fait trois mois de éour et d'assiduités.
'Après le déjeuner, le docteur sortit pour aller voir ses in&lades, et madeiHôiselle Devaux rentra daiîs sa chambre avec sa vieille gouvernante, qui prit le Cliâr-
th
64 ANTOIflNB.
teau de Kenilworth ex se mit à en lire la première page.
Antooine s'assit auprès de la fenêtre, dont la jalou- sie était baissée, mais à travers les feuilles de laquelle son regard plongeait de temps en temps dans la rue.
Elle prit une broderie ; mais ses doigts inactifs la laissaient souvent tomber sur ses genoux, et son es- prit, distrait de ses habitudes quotidiennes, la jetait dans de longues méditatioiks.
Certes, notre héros ne se doutait pas de la mélanco- lique préoccupation dans laquelle sa visite avait jeté la fille du docteur, préoccupation qui n^ prouvait, du reste, que la facile impressiotinabilité de la jeune fille.
En effet, il n'eût guère été possible de trouver une nature plus chaste et douée d'une perception plus ra- pide de toutes les finesses du cœur. Notre ftme puise le plus souvent ses habitudes dans ses douleurs, et An- tonine, qui avait perdu sa mère il y avait deuxans, qui avait failli mourir du chagrin qu'elle en avait éprouvé, sentait depuis cette époque son cœur plus sympathi- que encore aux souffrances des autres.
En outre, cette mort avait laissé en elle un vide que rien n'avait pu combler, pas même la grande affection qu'elle avait pour son père, pas même les idées nou- velles qui viennent à Tesprit des fiHes de son âge, et qui, comme les premières feuilles du printemps, cou- vrent de leur verte nouveauté les branches mortes de l'hiver.
Edmond avait donc donné occasion à Antonine de
ANTONINE. ' 65
se rappeler ce chagrin, et la jeune fille en venait faci- lement de la douleur qu'une enfant peut ressentir de ]a mort de sa mère à celle que peut éprouver une mère de la mort de son enfant.
Seulement elle se disait :
c L'enfant a devant lui tout un avenir de consola- tions que la mère n'a pas, et toutes les amotirs que le cœur d'une mère ne peut plus évoquer. »
Alors, et tout naturellement, elle pensait à la mère de ce jeune homme qui sortait de chez M. Devaux, et qui, sans s'en douter, marchait vers sa fin prochaine.
Elle voyait le désespoir de la pauvre femme, et sa pensée se représentait incessamment, au lieu du visage calme et souriant d'Edmond, au lieu des grands yeux bleus qu'elle avait vus la veille fixés sur elle, une tête froide, pâle, amaigrie, et des yeux à tout jamais éteints, sans expression et sans regard, et elle en arri- vait à répéter :
c Pauvre jeune homme! »
Or, quand une jeune fille dit pareille chose, c'est que son cœur est hien près de son imagination, et il peut arriver que le nom qui la fait parler ainsi ne tarde pas à passer de l'une à l'autre.
(f Quel âge a-t-il ? pensait-elle ; vingt-deux ou vingt- trois ans au plus, et la nature a marqué le terme de son existence à vingt-cinq ou vingt-six ans!... et il ne sait rien de cela, il est venu ici, se croyant bien por- tant, insoucieux, et sans se douter qu'il venait apprendre son arrêt de mort, car tôt ou tard il connaîtra la vérité ;
il est venu pour anprendre mon nom, pour me voir un
4.
66 AUfTONlNE.
instant, sans soupçonner combien est dangereux le pré- texte qu'il a pris.
« Sa mère sans doute ne sait pas plus que lui ce qui doit être un jour. Elle marche heureuse et ûère de son fils.
f Pauvre femme! ce serait charité que de la préve- nir. Ce serait amoindrir une douleur prochaine, en en faisant pour ainsi dire une habitude.
« Si je lui écrivais ce que m'a dit mon père, peut- être serait-il temps encore. Elle parviendrait peut-être à le sauver.
« Oh! si j'étais la sœur de ce jeune homme 1 comme j'aurais soin "de lui, comme je ferais ses moindres vo- lontés! comme je lui rendrais douces les courtes années que Dieu lui donne encore!...
«Qui sait! il sera peut-être très-malheureux. Sa mère mourra peut-être avant lui, il mourra peut-être sans un ami, sans un parent, sans une femme pour lui fermer les yeux !
« Que tout cela est triste, mon Dieu ! et pourquoi suis-je la fille d'un homme qui ne vit que des maladies et de la mort des autres! Comme mon père traite cela froidement et tranquillement, lui! Comme la science rend indifférent et égoïste, comme il m'a dit sans émo- tion : «t II en a pour deux ans, » et comme nous au* très femmes nous serions de mauvais médecins ! A quoi sert la science acquise quand elle ne peut pas vaincre la nature?
« U me semble cependant qu'avec de l'affection et des 9m^ nvxrftux on devrait pouvoir rendre la Moti
ANTONINE. 67
à ceux que ne peuvent guérir les remèdes matériels.
« Après tout, je m'apitoie sur le sort de ce M. Ed- mond de Péreux : peut-être n'cst-il malade que par sa faute. Peut-être est-ce un débauché, qui passe les nuits dans les orgies et le jeu, comme mon père dit que font la plupart des jeunes gens.
dOh! non, continua Antonine, après quelques in- stants de réflexion, jl n'a pas le visage d'un débauché; ses traits ont une douceur féminine, ses yeux ont un regard doux et attractif. On dit que les maladies comme celle qu'il a ont une grande influence sur l'esprit et sur le cœur de ceux qui en sont atteints, et qu'ils sont plus sensibles, plus poétiques et plus aimants que les autres hommes. C'est bien le moins, puisqu'ils doivent vivre moins longtemps^ qu'ils absorbent plus vite que les autres toutes les sensations de la vie.
a Ëh bien, moi aussi je vais étudier cette maladie, et, quand M. de Péreux reviendra, car il reviendra, j'en suis bien sûre, je le regarderai bien et je saurai à quoi m'en tenir. Mon père peut se tromper. La science n'est pas infaillible; mais moi, je ne sais pas pourquoi, je suis convaincue que je ne me tromperai pas. »
Antonine en était là de ses réflexions quand elle en fut brusquement tirée par un petit bruit qui se fît a côté d'elle. Ce petit bruit était occasionné par la chute du livre que madame Angélique tenait dans ses mains, et sur la première page duquel, selon sa louable habi- tude, elle venait de s'endormir.
U y avait deux ans (car madame Angélique était en- trée en fonctions auprès d'Àntonine quand madion»
68 ANTONINE
Devaux était morte), il y avait deux ans, disons-nous, que rhonorable dame venait tous les jours après le dé- jeuner, Tété auprès de la fenêtre, Thiver auprès du feu, s'asseoir dans la chambre d'Antonine, et qu'elle commençait le Château deKenilworth.
Elle n'avait jamais pu aller plus loin que Tendroit où Giles Gosling, le tavernier de Cumnor, chante à Té- tranger qui vient d'entrer dans son auberge ce distique consolant pour tout voyageur qui a soif :
Quand le cheval est à son rfttelier, Il faut donner du tin au cavalier;
ce qui, comme tout le monde le sait, se trouve à la seconde page du roman, et ce qui prouve que madame Angélique n'avait*pas les goûts longtemps littéraires.
Toutes les fois qu'elle en arrivait à ces deux vers, elle dormait si profondément, que le livre tombait. C'était une chose immanquable.
Aussi Antonine, qui avait l'habitude ce sommeil quo- tidien, dit-elle avec un sourire en voyant le livre à terre :
« Ah ! voilà Angélique qui lit la cinquante-deuxième ligne du Château de Kenilworth. »
Ordinairement Antonine se levait quand cette chute avait lieu, et, comme elle avait horreur de la solitude et du silence, elle réveillait sa gouvernante et la faisait causer de n'importe quoi, pourvu qu'elle causât; mais 06 jour-là Antonine aimait mieux songer, et» après
ANTONINE. 69
avoir regardé le livre sans penser à se déranger, elle s'apprêta à reprendre sa broderie et ses réflexions.
Mais dame Àpgélique, qui n'était pas aussi profon- dément endormie que de coutume, rouvrit les yeux, les frotta, regarda autour d'elle, ramassa le Château de Kenilworth, le ferma et le déposa sur la cheminée sans avoir Tidée de lire au moins la cinquante-troisième li- gne, pour voir ce que l'étranger répond au tavernier Giles Gosling ; puis elle croisa les mains sur son esto- mac, fit tourner son pouce gauche autour de son pouce droit, et dit ces deux seuls mots, véritable pléonasme :
— J'ai dormi.
— Oui, ma bonne Angélique, vous avez dormi, fit Antonine, et vous êtes libre de dormir encore si vous en avez la moindre envie.
— Non.
— Lisez, alors.
— Qu'est-ce que vous voulez que je lise?
— Lisez le Château de Kenilworth.
— JeTaifini.
— Le fait est, répliqua Antonine en riant, qu'en ad- ditionnant les cinquante-deux lignes que vous avez lues tous les jours depuis deux ans, cela fera trente- six mille lignes environ, si je sais compter, c'est-à-dire plus de lignes que le volume n*en a ; malheureuse- ment ce sont toujours les cinquante-deux premières lignes que vous avez lues.
— C'est égal, répondit madame Angélique, on voit toujours bien comment cela finira. C'est tout ce qu'il faut.
72 ANTONINE.
Ântonine croyait avoir trouvé un moyen de sauver Edmond.
Elle se figurait que, par cette simple ligne, le jeune homme comprendrait la nécessité de ce départ, qu*ii partirait et qu'il ne reviendrait ({ue gros et gras comme Tamie de madame Angélique. Toute la naïveté de son cœur n'était-elle pas dans sa lettre? Elle ne soupçonna pas un instant que cela pût être mal d'écrire ainsi à un jeune homme, même pour lui dire :
< Partez, b
m
Cette espérance que venait de lui donner madame Angélique avait ouvert la porte à ses pensées noires, et elle ne put s'empêcher d'embrasser sa gouvernante en lui disant :
— Allons, ma bonne Angélique, et profitons de cette belle journée.
Antonine pétait prête à sortir; madan^e Angélique, toute vêtue de noir, mettait ses gants.
Les deux femmes descendirent. .
Quand elles furent dans la rue, Antonine chercha une poste des yeux, et, en ayant aperçu une, elle prit .sa lettre dans le corsage de sa robe et la jeta en passant dans la boite.
— A qui écrivez-vous donc là? demanda madame Angélique.
— J'écris à Delphine, qui n'est pas venue me voir depuis plusieurs jours.
Delphine était une camarade de pension de mademoi* selle Devaux. C'était le premier mensonge qu'eût jamais fait Anto-
\
ANTONINE. 75
nine, et cependant elle ne s'en repentit pas. Au con- traire, elle en était fière comme d'une bonne action.
N'était-ce pas une bonne action, en effet? et la preuve que c'en cTtait une, c'est que tout le jour An'#o- nine fut plus gaie qu'elle ne l'avait jamais été.
Heureux âge, celui où le ccéur ressent en un court espace des tristesses et des joies sans cause... Il ressem- ble à ces journées de printemps qui commencent par la pluie, et à- la fin desquri^ss les filles peuvent courir dans les blés €omme s'il n'avait pas plu depuis un an.
f\
Pendant ce temps, Gustave était venu chez Edmond, et n'avait trouvé que la lettre que celui-ci avait laissée. ' <i Allons, s-était dit Daumont. il paraît que décidé- ment il fallait que cela fût; » et il attendit.
Edmond rentra, Fair joyeux et roulant dans ses mains Fordonnance de H. Devaux, qu'il n'avait même pas lue.
— Eh bien?... lui dit brusquement Gustave en le voyant paraître, et sans pouvoir dissimuler l'inquiétude où le jetait cette visite qu'il avait voulu empêcher.
— Eh bien, quoi? fit Edmond en riant. Tu as Tair tout effaré.
— Tu as vu M. Devaux? continua Gustave, un peu assuré par le ton de son ami.
— Naturellement, puisque j'étais sorti pour cela.
AKTONINE. 75
-- Que t'a-.!-!! dit?
— Que Youlais-tu qu'il me dit? Il m'a fait Tordon* nance que voici.
Gustave se précipita sur rordonnance et la lut. Elle consignait un régime comme on en prescrit pour toutes les maladies sans gravité.
Gustave respira.
— Allons déjeuner, dit-il, ta mère nous attétad.
— Allons; mais qu'avais*tu à me dire, toi qui m'a- vais recommandé de ne pas sortir avant de t'avoir vu?
Gustave était assez embarrassé.
— Je voulais Vinviter à dîner, dit^il au hasard.
— Où cela?
— Chez Nichette.
— Aujourd'hui!
— Aujourd'hui.
— J'accepte bien volontiers. Est-ce tout? • — Oui.
— Nous dînerons chez Nichette.
-* Alors, immédiatement après le déjeuner, j*irai la prévenir qu'elle peut compter sur nous.
Les deux jeunes gens se rendirent auprès de madame de Péreux.
— Ira-t»il chez H. Devaux? dit celle-ci tout bas à Gustave.
— Il y est allé, répondit Daumont.
— Oh î mon Dieu! murmura la jeune mère.
— Tranquillisez-vous, madame, Edmond n'a rien à craindre.
— Qu*a dit le docteur?
76 ANTOl^IWE.
— II a ordonné dos viandes rAties et du Tin de Bor- deaux, fit Gustave en souriant, ordonnance d'homme qui ne sait qu'ordonner
— Merci, mon ami, fit madame de Péreux rassurée et en serrant la main de Gustave.
— Qu'avez-vous donc à chuchoter ainsi? s'écria Ed- mond, à qui le colloque à voix basse de sa mère et de son ami n'avait pas échappé; ne trouves-tu pas, chère mère, que Gustave a Tair tout drôle aujourd'hui?
— Je demandais à ta mère, fit Gustave, si cela ne la contrariait pas que je t'emmenasse dîner avec moi.
— Et je répondais à Gustave que rien de ce qui te fait plaisir ne me contrarie, ajouta madame de Péreux en prenant la tète de son fils dans ses deux mains et en l'embrassant de toutes ses forces.
On pouvait parler sans crainte de la visite quTd- mond avait faite à M. Devaux, puisque tout le monde était rassuré, et sa mère elle-même lo pria de la racon- ter, ce qu'il fit aussitôt, tant il éprouvait déjà de plai- sir à s'entretenir de ce qui concernait Antonine.
Après le déjeuner, Gustave laissa Edmond avec sa mère et courut chez Nichette, qu'il trouva travaillant, comme toujours, à la fenêtre.
— Edmond dînera avec nous ici, lui dit-il en en- trant.
— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue plus tôt? dit Nicbette d'un air fïché, ou dînera mal.
— Ne t'inquiète de rien, répondit Gustave en pre- nant la charmante tête de la modiste et en Tembras- sant sur les deux joues, je vais faire envoyer le dîner.
ANTONINE. 77
Tu n'auras à fournir que les verres, les assiettes, le^ serviettes et Targenterie. Tu as tout cela, n'est-ce pas? plus deux côtelettes pour Edmond.
— Est-ce que je n'ai pas tout, et môm«9 plus que ce qu'il me faut? fît la belle enfant en embrassant Gustave à son tour. Est-ce que je ne suis pas, grâce à toi, la femme la plus beureuse du monde?
Quelqu'un qui eût voulu avoir le spectacle d'un amour jeune, franc, heureux, indépendant, n'eût eu qu'à entr'ouvrir la porte de Nichette un moment et à la regarder enlaçant de ses deux bras blancs le cou de rhomme qu'elle aimait.
— Ainsi, à six heures tout sera prêt?... ajouta Gus- tave en s'en allant.
— Sois tranquille, répondit Nichette; mais envoie vite ce que tu as à envoyer.
Gustave descendit.
Arrivé dans la rue, il se retourna et vit la blonde tête de sa maîtresse qui lui souriait au milieu des fleurs dont sa fenêtre était ornée.
n entra chez un marchand de comestibles, et com- manda tout ce qu'il fallait. A cinq heures, il alla pren- dre Edmond, qu'il trouva lisant à sa mère le livre qu'elle avait envoyé chercher la veille, et quelques mi- nutes après les deux jeunes gens descendirent et se dirigèrent vers la rue Godot.
Ils trouvèrent le dîner servi dans la chambre de Ni- chette.
Le temps était superbe, la fenêtre était ouverte, le^o- leil jouait gaiement sur les verres de cristal et sur la
78 ANTONINE.
blancheur de la nappe. Tout, autour des trois jeunes gens', était simple, mais joyeux; modeste, mais char- mant; et un parfum de jeunesse, de printemps, d'a- mour et de gaieté emplissait cette petite chambre.
Mais, me direz-vous, Gustave était riche et il aimait Nichette. Comment se faisait-il alors qu'il la laissât dans le petit logement où 11 l'avait connue, au llôu de lui en donner un plus gratid et plus en rappoi't avec sa for- tune et avec ses babitudest
A quoi je répondrai que c'était justement parce qu'il était riche, qu'il aimait sa maltresse et que sa maîtresse l'aimait, quô Gustave Tavàit laissée où il l'avait con- nue, en lui*donnant cependant tout le luxe des choses tiécessaîrôs.
Ainsi, dans son petit logement de trois cents francs par an, Nichette avait ce que bien des femmes n'ont pas dans un appartement beaucoup plus somptueux. Elle avait toujours de l'argent d'abord.
Il est vrai que ses goûts étaient si simples, qu'elle en dépensait fort peu; ensuite elle avait une profusion de linge et de robes qu'elle faisait elle-même et qui ne lui en allaient pas plus mal pour cela. Si elle n'avait pas beaucoup de bijoux, c'est qu'elle n'avait pas voulu en avoir, et si enfin elle travaillait encore, c'est qu'avec tin calcul tout de cœur elle avait tenu k travailler tou- jours.
Certes, Gustave avait désiré, et cela dès qu'il avait été son amant, faire déménager Nichette, substituer les meubles de bois de rose aux meubles de noyer, les ca- chemires do l^Inde aux petits châles de mérinos, et la
ANTONINE. 79
paresse au travail ; mais Nichette n^avait pas consenti à ce changement, Nichette avait dit à Gustave :
— Si c'est pour moi que tu m'aimes, aime-moi ici. Laisse-moi n'accepter qae ce que je ne pourrai refuser, et que ce que les habitudes du luxe et du bieil-ôtre te font un besoin de trouver partout où tu vas. Je suis heureuse ici, avec très-peu de chose f aurai tout ce qu'il me faut. Dans ce petit appartement, je suis ta mat* tresse, dans un autre où tu auras dépensé beaucoup d'ai^ent, je iie serai qu'une femme entretenue! Tiens me voir tous les jours, c'est tout ce que j6 te demande, et laisse-moi la petite vanité de, me dire que ce n'est pas par intérêt que je suis à toi.
Gustave avait compris les scrupules de Ntcbette et il les avait acceptés avec bonheur, caf ils lui ^rouvaièht qne sa maîtresse avait un cœur capable de tous les bons sentiments et de toutes les bonnes pensées. Il n'a*» vait donc pas insisté; seulement il avait voulu qu'à partir du jour où elle lui avait dit ce que nous venons de rapporter, elle fût, dans la mesure de ses goûts et (te ses besoins, la femme la plus heureuse de Paris; et elle Tétait en effet.
Si vous Paviez vue le matin s'éveiller joyeuse, se sourire dans la glace de sa cheminée, ouvrir sa fenêtre, arroser ses deurs, s'habiller, faire ses papillotes, car les cheveux de Nichette étaient sa grande coquetterie; rôder dans tous les coins de sa petite chambre tout en chantant, et finir par se mettre sur sa chaise et travail- ler, vous auriez cm voir un oiseau dans sa cage.
Outre cela, Nichette lisait, mais elle ne lisait pas ce
80 ANTONINE.
que lisent ordinairement les grisettes. Nichette lisait les bons livres. H est vrai qu'elle était guidée en cela par Gustave, dont le goût était très-pur.
Elle passait toutes les soirées où il ne venait pas à lire, mais elle ne pouvait pas lire sans manger quelque chose. Elle grignotait continuellement des bonbons, et c'était encore Gustave qui pourvoyait à cette nécessité.
Il était rare qu'il vînt sans apporter un sac de pra- lines ou de marrons glacés, les deux intempérances de Nichette. Plus elle était émue par sa lecture, plus elle mangeait. Elle avait mangé une boîte de fruits confits en lisant Frédéric et Bemerette.
Nichette comprenait tout et causait de tout. Elle écri- vait avec une orthographe irréguliére une lettre char- mante de style et de sentiment. Où allait Nichette? elle n'en savait rien.
Ce qu'il y avait de certain pour elle, c'était que Gus- tave était un noble cœur qu'elle aimait de toute son âme, mais elle ne voyait pas plus loin que cela. Pour elle, l'avenir était Fheure où Gustave devait venir la voir.
Nichette n'avait ni père, ni mère, ni famille. Tout cela était mort quand elle était encore en apprentissage, et la modiste chez laquelle elle était l'avait bientôt éle- vée à la position de première ouvrière, et l'avait gardée tout à fait chez elle.
Cependant un jour Nichette avait voulu être libre : elle avait pris une petite chambre en ville, et, à partir de ce moment, on ne lavait plus rencontrée seule au spectacle.
ANTONINE. 8i
Si Ton eût bien cherché, on eût trouve facilement dans quelque estaminet du quartier latin quelque étu- diant qui eût pu donner des détails précis sur la vie de Nichette à cette époque ; mais elle oubliait le passé, ou du moins faisait tout ce qu^elle pouvait pour Fou- blier depuis qu*elle aimait Gustave, et ce n'était vrai* ment pas la faute de la pauvre enfant si Daumont n'a- vait pas eu le bonheur de la rencontrer plus tôt.
D*ailleurs, jamais il ne lui avait demandé compte ni de ce qu'elle avait fait, car le passé ne le regardait pas, ni de ce qu'elle faisait, car il était sûr du présent.
Du reste, il ne s'occupait guère plus qu'elle de Tavor nir. Pourtant, quand il lui arrivait de penser aux pro- babilités, il se disait :
c Je ne quitterai Nichette que si je me marie, et, si je me luarie, je lui ferai une position qui pourra la ren- dre à tout jatnais indépendante. »
Us s'aimaient donc tout deux sans regrets, sans secous- ses, sans crainte, avec jeunesse, avec confiance, avec gaieté.
Il y avait du respect et de la reconnaissance dans Taffoction que Nichette avait pour Gustave ; il y avait une douce protection et une juste vanité dans le senti- .ment que Daumont éprouvait pour sa maîtresse. Elle se disait qu'elle était bien heureuse d'avoir rencontré un si noble caractère; il se disait qu'il était heureux d'avoir si bien placé son cœur.
Gustave aurait voulu qu'Edmond trouvât une fille
comme Nichette, et Edmond l'eût bien voulu aussi ;
mais on trouve difficilement, tout de suite du moins,
6.
%^j«' t ^, *n
82 ANTONINE.
deux natures aussi franches que celle de notre modiste, surtout dans ta même sphère.
Voilà pour({Uôi c'était dans un si modeste logement que la maîtresse de Daumont recevait son ami.
Nichette avait ce jour-là une petite robe de mousse- line bleue, fine et transparente comme Taile d'une de- moiselle. Le corsage était fait à la façon des robes Louis XV, et les manches s*arrétaient au coude, si bien qu'on pouvait voir l'éclatante blancheur de la poitrine et des bras de la belle fille. Elle avait sur la tête un de ses petits bonnets accoutumés, et au cou le ruban de velours traditionnel.
— Bonjour, Edmond, fit-ette en sautant dans les bras de notre héros et en Tembrassant.
— Bonjour, chère petite, vous nous donnez donc à dîner aujourd'huit
— Et un fameux dîner encore, dit-elle. J'aurai de quoi manger toute seule pendant huit jours.
— As-tu fait faire ce que je t'ai dit? demanda Gus- tave.
— Deux côtelettes pour Edmond? oui.
— Pourquoi ces deux côtelettes? demanda de Pé- reux en riant.
— Parce que tu es condamné aux viandes rôties. Tu vois comme je suis Tordonnance de ton médecin, que tu oublies déjà.
— Edmond est donc malade? fit Nichette avec in- térêt.
— Non , répondît Gustave , cela a rapport à une histoire qui lui est arrivée^ et je me promets de lui
ANTONINE. 85
faire manger des viandes rôties pour la lui rappeler, dans té cas où it l'oublierait.
— Tu me la conteras, cette histoiret
— Quand nous seront à table.
— Alors asseyoûs-nous, tout est là#
Bit efïtet, à 6M ûm irois (k^vlves, il y aTait ilne au- tre table) C^yc^^rté de fiekets, d'assiettes, de beuleièles «t de totit ce qu'il faui^^ir 8»qs la main pour ne pas être forcé de se^értt&ger quaaii oa dîne «t qu'où s'a pM ie dottiestique^
«^ Voyons^ dit fTiobMe, quand t^ mn commeiMé à manger, j'écoute l'histoirtf.
EdB)tO«4 ia^fK«3^ de jn^iiit en point soi^^ventore avec AatectiBO*
*— Ob 1 mais rUstoire est très-sentimentale, dit Ni- ehette«
^ Oui, fit Edmond, mais je me décourage déjà« et je me demande comment je vaisiaire pour revoir Tbé- roïneu
— G'est pourtant bien facile, dit Nichette; voua avez vos entrées dans la maison ; allez-y jusqu'à ce que vous la rencontriez.
— Mais si je la vois, je ne la verrai jamais que de* Vant quelqu'un.
— Qu'est-ce que céîâ îaitî A défaut dô iâ bouche, n'a-t-on pas les yeux? Quand vos regards ATutt ^X à fau^e vous auf ont biefi^ dit que VoU6 voos aiâiez, eh bietî , votte Vous te dil^ ttVec là ftoucte, 4»&lgrë ixm 4o monde.
^HaRïéuféttiexÉeiM, m4ehèi^lKfètiette;dilOttM««,
84 âNTONINE.
tu te âgures un peu trop que mademoiselle Antonine est libre, comme tu Tes^ toi. En admettant qu'elle et Edmond s'aiment, qu'ils se le disent même, il y aura toujours là un père entre leurs amours.
— Eh bien , si Edmond est amoureux, il demandera mademoiselle Antonine à ce père, car Edmond est bien trop sentimental et trop honnôte pour avoir des amours d'échelle de soie et de manteau couleur de muraille, d'autant plus que si c'est facile en Espagne, ce n'est pas commode en France. Edmond, le vertueux Edmond, ne doit aimer que pour le bon motif.
— Elle a raison, dit Edmond avec un sourire; mais, par cela môme que je suis sentimental, je voudrais qu'un peu d'amour précédât ce mariage. J'aurais hor- reur de me marier comme tout le monde se marie, en- tre un notaire et une dot. Je sais bien qu'il faut *en arriver là; mais je voudrais, pour y arriver, un che- min plus original et plus nouveau que le chemin que suit tout le monde.
— Enfin, une seconde édition de Paul et Virginie, dit Nichette en souriant.
— Justement, femme littéraire, répondit Edmond en souriant aussi, moins le naufrage du Saint-Gérariy cependant.
— Eh bien , je suis femme, dit Nicheite, et, quoi qu'en dise Gustave, qui a l'air de croira qu'une grisette ne peut pas comprendre le cœur d'une demoiselle du monde, si vous voulez, Edmriid, je vous donnerai des conseils» car je crois au cor «traire, moi, que toutes les
ANTONINE. 85
femmes se ressemblent par le cœur, quand elles en ont, bien entendu.
— Et j'accepte vos conseils, ma bonne Nîchette, dit Edmond en lui baisant la main ; car, quel que soit le cœur, de n'importe quelle femme, il ne peut être meil- leur que le vôtre.
— A la bonne heure. Tu entends cela, Gustave?
— Et j'approuve, répliqua Daumont.
— Eh bien , ma bonne Nichette, maintenant que vous savez où en sont les choses, que me conseillez-vous de faire?
— Quel jour est-ce aujourd'hui? demanda Nichette,
— C'est samedi.
— Eh bien... dit Nichette.
— Eh bien, quoi?
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— C'est demain dimanche.
— Oui.
— Que font les jeunes filles comme mademoiselle Antonine, le dimanche?
— Lesais-je, moi?
— Elles vont à la messe ; et où, dans tous les romans de la terre, voit-on que les amoureux rencontrent leurs bien-aimées? à l'église. Eh bien, mon cher Edmond, allez demain matin à l'église Saint-Thomas- d'Aquin, qui est Téglise la plus proche de la rue de Lille, et sans aucun doute vous y verrez mademoiselle Devaux, qui comprendra tout de suite que si vous êtes venu prier Dieu, c'est pour le prier de vous faire
80 ANTONINE.
aimer d^elle. Allez tous les dimanches à Téglise, et, quand vous retournerez che« M. Devaux, sa fille aura eu le temps de songer à vous et d'y songer coram« on songe à un homme de votre âge, de votre tournure et qui a vos yeux, si bien que le jour où vous lui parlereis, il y aura longtemps déjà que vous lui aurez dit tout et que vous avez à lui dire. Puis... Nichette hésita.
— Vous ne continuez pas?... lui dît Edmond.
— Si vous vous aperceviez que décidément vous n'aimez pas mademoiselle Antonine, que feriez-vous? reprit Nichette, qui, en disant cette phrase, ne suivait évidemment pas le fil de sa pensée.
— Je ne retournerais pas chez son père.
— Vous me le promettez.
— Je vous le promets. Pourquoi cette promesse?
— Parce que vous auriez pu vouloir, par vanité, ce quMl ne faut vouloir que par amour, et faire, tout en n'aimant pas cette jeune fille, votre possible pour être 8ÛD amant. Ce serait mal, Edmond, car ce serait toute sa vie que vous sacrifieriez à votre caprixîe.
— Soyez tranquille, Nichette, je suis plus honnête homxne que cela.
-* Alors ma protection vous est acquise; car vous comprenez que je ne veux servir que des amours hoik- fiétes,. fit Niehette en riant.
^ Vous poavQi donc m^ wesnti
— Certes.
— ' CommeAtt
ARTONINB. 87
— Mademoiselle Antonine porte des chapeaux et des bonnets, n'est-ce pas?
— Naturellement.
— Eh hien ! vous verrez si la modiste Nichette ne vous sera pas d'un grand secours, et si vous ne la remercierez pas plus tard de ce qu'elle aura fait pour vous.
En vërité, quand on y réfléchit, il fallait être ce qu*é- tait Antonine, c'est-à-dire la plus chaste, la plus noble, la plus naïve enfant du motide, pour écrire ainsi à un inconnu la lettre qu^elle venait d'écrire à Edmond. Il fallait d'abord supposer qu'Edmond pût être, par un mystère sympathique, initié à toutes les pensées qui depuis le matin avaient visité la jeune fille et à la ré- vélation que son père lui avait faite sur sa maladie, il fallait enfin admettre une impossibilité.
Elle avait écrit cette lettre, ou plutôt cette ligne, sans la raisonner et comme une nécessité de ses ré- nexions. C'était plus que de la naïveté, c'était de l'en- fantillage dans toute racception du mot.
Ualheureusement cet enfantillage pouvait avoir tou*
f
ANTONINE. 89
tes sortes de conséquences que n'avait pas prévues ma- demoiselle Devaux.
Cet avis anonyme pouvait d'abord être regardé par Edmond comme une mauvaise ^plaisanterie, et il pou- vait ne pas y reconnaître le sentiment qui l'avait dicté; ensuite, si H. de Péreux se doutait de qui cet écrit lui venait, il pouvait, dans l'ignorance où il était de ce que M. Devaux avait dit a sa fille, l'interpréter au pro- fil de son amour naissant; enfin, si la lettre atteignait le but qu'Ântonine s'était proposé, c'est-à-dire si elle révélait au malade la gravité de sa maladie et la né- cessité d'un prompt départ, elle lui apprenait brutale- ment une chose que, dans son intérêt pour lui, Ânto- nine eût dû prendre soin de lui cacher, autant que cela dépendait d'elle.
La jeune fille n'avait pressenti aucune de ces éven- tualités.
Je vous le répète, Antonine était une véritable en- fant qui avait agi en cela avec toute l'étourderie des jeunes cœurs.
Cependant, quand vint le soir, quand elle resta seule dans sa chambre pour se coucher, quand elle put se dire : « A l'heure qu'il est, M. de Péreux a reçu ma lettre, » avec cette rapidité de sensation extrême qui caractérise les jeunes filles, elle fut effrayée, épouvantée même de ce qu'elle avait fait.
Par un brusque revirement de sa pensée, elle ne vit plus dans cette action, qui lui avait paru si simple d'abord, que ce qu'il est défendu de faire; elle ne vit plus que ce fait d'une jeune fille écrivant à un jeune
n A5T05I5f.
homme qn'eWenecoanaU pas, et elle s*exagite immé- diatement les eonséqucaees que cette légèreté poaTait avoir.
f Que va-t'îl penser de moît se dîsah-elle. Il va eroire qoe je pars pour le Midi et que je loi dis de m*y sairre« Il peut se 6garer qoe j'ai peur de 1 aimer et qoe je lui dis de partir. H supposera peut-être que fem aime an antre, il supposera enfin tontes choses qni ne sont pas ; car, paisf|ne mon père m*a dit qu'il ne se doute pas de Tétat dans lequel il est, il est impossible qu'il comprenne cette lettre, t
Au milieu de tout cela, elle ne faisait pas le moin- dre doute qu'Edmond ne devinât tout de suite qui loi écrivait.
« Pourquoi ai-je écrit cette lettre? reprenait-elle. Eh ! mon Dieu, je Tai écrite pour sauver ce jeune homme qui m'aime. Hais qui me dit qu'il m'aime? Qui me le dit? quelque chose de nouveau qui se passe en moi, une voix qui me parle tout bas et qui me le nomme. Pourquoi m'eût-il suivie, pourquoi seràtt-il venu ce matin, pourquoi lui aurais-je écrit, s'il n'avait éprouvé pour moi au moins l'intérêt que j'éprouve déjà pour lui? »
Que nos lecteurs ne s'étonnent pas des mille préoc- cupations auxquelles Antonine était en proie. L'aven- ture de la veille rompait instantanément l'harmonie monotone de sa vie.
Non-sculoment personne ne lui avait endore parlé d'amour, mais personne môme n'avait eil l'air de s*âi- porcovoir qu'elle fût une femme, en âge et Capable
ANTORINE. 91
d*aimer. Edmond était le premier qui, sans lui parler, lui eût fait pour ainsi dire une déclaration.
En effet, suivre une femme, demantder son nom et trouver dès le lendemain le moyen de se présenter dans sa famille, n'est-ce pas Taveu le plus complet qu'on puisse lui faire de son amour? Et quand de cette tentative il résulte ce qui était résulté pour Ed- mond de sa visite à H. Devaux, un incident aussi dou- loureusement poétique, n'est-il pas tout naturel que la jeune fille, romanesque et sentimentale comme elles le sont toutes quand elles sortent du pensionnat, fasse de cette aventure, dont elle est Tobjet, Toccupation continuelle de sa pensée ?
Nous dirons même que si, lorsqu'elle avait com- mencé à songer aux conséquences fâcheuses que son imprudence épistolaire pouvait avoir, Antonine en avait été effrayée, elle avait fini, non-seulement par s'y habituer, mais encore par être enchantée d'avoir écrit cette lettre, à cause même des conséquences qu'elle pouvait avoir.
Trouvez donc une fille de seize ans qui ne soit pas enchantée que sa vie prenne tout à coup des combinai- sons de roman !
Aussi elle s'endormit en se disant :
a Que fera4-il après avoir reçu ma lettre? En tout cas il fera quelque chose. Que je voudrais être à de- main ! D
Elle avait déjà oublié qu'Edmond n'avait que deux ou trois ans à vivre, et que c'était à cause de cela qu'elle lui «v^t écrit.
92 -ANTONINE.
Cœur des filles, cristal pur qui reflète avec ses mille facettes les mille choses* qui passent devant lui, et qui ne garde Tempreinte d'aucune!...
Ântonîne s'endormit en souriant et en oubliant de souffler sa lumière, qu'à deux heures du matin ma- dame Angélique vint éteindre; car la brave dame s'é- tait réveillée et était venue voir pourquoi à pareille heure Ântonine gardait encore sa lampe allumée.
Edmond veillait, lui; mais il veillait heureux comme elle dormait heureuse.
Après le dîner qu'il avait fait chez Nichette avec Gustave, il avait pris une voiture, et les trois amis étaient allés, par cette magnifique soirée du mois de mai, se promener aux Champs-Elysées et de là au bois de Boulogne, Nichette couchée sur l'épaule de Gustave, Edmond étendu sur le devant de la voiture et regardant les petits pieds de la modiste que celle-ci avait allongés sur les coussins de devant.
La jeune femme et Gustave échangeaient à voix basse ces mots que l'on devine sans les entendre, et que la brise du soir emporte avec les parfums des fleurs et les chants des oiseaux.
Edmond pensait à Antonine, et il se disait qu'un jour Dieu pouvait faire qu'il la tint dans ses bras comme Gustave tenait Nichette, et qu'il fût aussi heu- reux, plus heureux peut-être que son ami.
Après une promenade de deux heures, il avait dé- posé Gustave et Nichette chez elle, et, après avoir dit : « A demain, » à son ami, il était rentré chez sa mère.
Au moment où il mettait le pied sur la première
ANTONINE. 93
marche de son escalier, le portier lui avait donne la lettre d'Ântonine.
Edmond l'avait ouverte sans soupçonner ni de qui elle venait, ni ce qu'elle pouvait contenir.
Il relut donc trois fois cet avis mystérieux sans le comprendre.
— « Partez pour le Midi... » répétait-il sans cesse en dépeçant pour ainsi dire les mots, afin de leur faire ré- véler leur véritable sens ; qu'est-ce que cela signifie?
Edmond était ainsi en méditation sur la lettre d'An- tonine, devant sa glace, et sans même songer à ôter son chapeau.
Le nom de la jeune fille ne lui était pas encore venu à la pensée, car Tesprit est ainsi fait, qu'il va toujours chercher bien loin la raison d'une chose qu'il pourrait trouver tout près et sans effort; mais cependant le nom de mademoiselle Devaux, qui avait occupé Ed- mond toute la journée, venait de temps en temps si- gner tout seul cette lettre, au point que plusieurs fois Edmond, sous Tempire d'une espèce d'hallucination secoua le papier qu'il tenait comme pour en faire tom- ber ce nom.
Edmond en était là quand on frappa à sa porte.
— Entrez, dit-il, sans se détourner, croyant que c'é- tait son domestique qui venait chercher quelque cho&(i dans sa chambre.
— Que lia- tu donc si attentivement, cher enfant?- dit madame de Péreux en posant sa tête sur l'épaule de son fils.
— Ah ! ma bonne mère, fit Edmond, je te demande
94 ANTONINE.
pardon, j'igm)rais que ce fût toi qui eusses frappe. Je lis une lettre qui m'intrigue fort, car jMgnore de qui elle vient et ce qu'elle signifie. Si tu peux me l'expli- quer, tu me tireras d'un grand embarras.
— Voyons, fit madame de Péreux. Edmond tendit la lettre à $a mère.
A peine celle-ci l'eut-elle lu^, qu'elle pâlit. Cette pâ- leur n'échappa point à son fils.
— Qu'as-tu donc, ma mère? s'écria-t-il.
— Rien, balbutia madame de Péreux en essayant de sourire ; rien, mon cher enfant ; depuis quelque temps je suis sujette à ces pâleurs soudaines. C'est le sang qui se porte au cœur.
— Il faut te soigner.
— Oh! ce n'est rien. Rassure-toi.
Madame de Péreux souriait avec effort, mais enfin elle souriait.
— As-tu lu cette lettre? reprit Edmond se trompant à ce sourira.
— Oui.
— Y comprends-tu quelque chose?
Madame de Péreux voulut répondre; mais des larmes s'échappèrent brusquement de ses yeux, et elle se laissa tomber sur une chaise en portant son mouchoir à son visage.
— Mon Dieu! qu'as-tu^ ma mère? s'écria Edmond en se jetant aux genoux dci madame de Péreux. Au nom du ciel, que t^arrive-t-il? Es-tu malade? avon&- nous à redouter quelque malheur?
*- Non, mon enfant adoré, non, répondit la sainti
ANTONINE. 95
femme en embrassant convulsivement son fils, nous n^avons rien à craindre. Hais tu sais comme je suis folie, comme je m'inquiète aisément. Il est tard... Je ne t'avais pas vu rentrer... Je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque chose... Ordinairement, quand tu ren- tres le soir, tu viens m'embrasser; ce soir, tu Tas oublié... Je tremblais que tu n'eusses une peine, un chagrin, et j'étais venue pour m'en assurer. Ces émo- tions sans raison de la soirée, et auxquelles ma ten- dresse pour toi m'a rendue sujette, sont la cause de mes larmes. Embrasse-moi, continua madame de Pé< reux en essuyant ses yeux et en s'efforçant de paraître calme, embrasse-moi et ne parlons plus de cela. Quant à cette lettre...
— Que m'importe cette lettre, après tout?
— Quant à cette lettre, veux- tu que je te dise d'où elle viept?
— Dis, ma bonne mère, dis.
— Elle vient de mademoiselle Devauz^
— Qui te le fait croire?
Hadame de Péreux faisait de nouveaux efforts pouV ne pas pleurer/
— C'est bien simple, reprit elle avee un faux sou- nre, mademoiselle Devaux t'aime.
— Mademoiselle Devaux m'aime, dis-tu?
— Oui.
<— Expliqtie-toi, ma bonne mère.
— Ou, si elle ne t'aime pas, continua madame de Péreux, elle s'intéresse à toi. Tu as été ce matin chez
90 ANTONINE.
M. Devaux, et tu as été forcé de te faire malade pour avoir une entrée chez lui. Madame de Péreux s'arrêta ; elle étouffait.
— Oui, répondit Edmond.
— Ne sachant que t'ordonner, puisque tu n'es pas mslade, il t'a ordgnné de voyager. N'est-ce pas là ce que tu m'as dit? continua madame de Péreux d'un ton qu'elle essaya de rendre indifférent.
— En effet.
— Et mademoiselle Devaux, curieuse comme toutes les jeunes filles, aura entendu votre conversation, t'aura cru réellement malade, et, conseillée par un bon sentiment, t'aura écrit cette lettre, pensant que ta guérison dépend du voyage que t*a ordonné son père.
-- C'est juste, ma bonne mère, et tu as vu ce que je n'aurais jamais pu voir tout seul . Sais-tu que cela est très-bien de la part d'Ântonine? Elle a un cœur d'ange, cette enfant.. Elle pense a moi, vois-tu. Oh ! je la verrai, je la remercierai de ce qu'elle a fait là. Elle m'ai- mera, vois-tu, quelque cho<ie me le dit, et tu auras deux enfants auprès de toi, et nous serons bien heu- reux. Tu ne seras pas jalouse d'elle, n'est ce pas?
— Non, mon enfant, non. Cependant, si je te de- mandais un sacrifice?
— Lequel, ma mère?
— Si je te disais : « Edmond, renonce à cette jeune fille, n'essaye plus de la voir, ni elle ni son père.. . » Si je te deaiandais cela sans raison et comme un caprice^ ferais-tu ce que je te demanderais^
ANTONINE. 97
— Oni, ma mère, parce que je saurais que. quoique vous ne me donniez pas de raison, il doit y en avoir au moins une, et une grave.
— Eh bien...
— Eh bien î
— Tiens, je suis folle ce soir, je ne sais ce que je dis. Tu aimes cette enfant, ton bonheur dépend peut- être de cet amour, et je viens jeter mes jalousies au travers. Pardonne-moi, cher fils, pardonne-moi.
— Et qu'ai-je à vous pardonner, ma mère, si ce n'est de m aimer trop? Est-ce donc une faute pour une mère?
— Tu n'as besoin de rien, ce soir? tu ne veux rien?... fit madame de Péreux pour changer la conversation et pour détourner son esprit, si cela était possible, des pensées qui Tagitaient.
— Merci, chère mère, je t'ai vue, je n'ai plus besoin de rien.
— Bonsoir alors, et dors bien.
Il y avait encore des larmes dans ce mot.
Madame de Péreux regagna son appartement après avoir souri encore deux ou trois fois à son fils.
cQu'a donc ma mère ce soir?)» se dit Edmond quand il fut seul. Puis il relut une dixième fois la lettre de mademoiselle Devaux.
c Antonine!... » murmura-t-il en portant à ses lè- vres la lettre de mademoiselle Devaux; et toutes les promesses d'un cœur aimant étaient dans ce seul nom que le jeune homme venait de prononcer.
( Mon Dieul que votre volonté soit faite, dit madame
6
98 ANTONmE.
de Péreux en tombant à genoux devant son Ut, on joi* gnant les mains et en éclatant ai) sanglote ; mais faites que votre volonté ne soit pas rigoureuse. »
La pauvre mère, avec cet instinct maternel qui ap- procha de la divination, avait, en lisant la lettre ano- nyme, compris toute la vérité.
Que ceux qui trouveront ceci invraisemblable con- sultent leur mère, s'ils ont le bonheur de Tavoir en* coro.
X!
Que Tespëf âllce est une sainte et douce chose ! Tes- pérance, cette planche que Dieu jette au milieu de tous les naufrage^, à laquelle le naufragé peut toujours se cramponner un instant, et pendant cet instant croire encore à la vie; Tespérance, cette dernière et inépui- sable monnaie du cœur avec laquelle notre pauvre na- ture humaine achète sa dernière émotion.
Madame de Péreux, par une de ces sensations élec- triques qui font que le cœur d'une mère correspond directement avec le cœur de son fils, comme s'il n'en pouvait jamais être complètement séparé et comme si tous deux battaient à côté lun de l^autre, avait com- pris tout de suite que'^Cette lettre présageait un mal- heur; et ses craintes étaient devenues des certitudes en un instant.
A partilr dii ïnûment où elle avait lu Ta^is d'Ànto-
100 ÂNTONINË.
nine, tout ce qu'elle avait dit à son fils, elle le lui avait dit sans savoir ce qu'elle disait.
Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il fallait écarter de Tesprit d'Edmond les somnres pressentiments qui ve- naient de la frapper, elle, et la chose n'avait pas été difficile, comme nous Tavons vu; car Edmond, entouré de soins depuis son enfance, ne soupçonnait pas la maladie dont il était atteint. Elle l'avait donc laissé plein de joie, tandis qu'elle était rentrée dans sa cham- bre en proie déjà à ces douleurs maternelle^s dont la vierge Marie est Téternel et le divin exemple.
La pauvre femme avait longtemps pleuré ; elle s'é- tait mise à genoux, — elle avait prié, — puis elle s'était relevée et elle s'était assise, les yeux fixés sur la terre, les mains jointes et ne murmurant que ces deux mots : Mon Dieu! mon Dieu! les deux premiers mots que trouve la douleur, comme si, malgré elle, elle se re- portait instantanément à celui qui est la source de toute consolation.
Puis elle n'avait pu rester ainsi ; elle avait pris sa lampe, et, sur la pointe du pied, marchant de façon à ne pas être entendue, elle était venue jusqu'à la porte de la chambre de son fils, et elle avait regardé par le trou de la serrure. Il lui semblait qu'elle souffrait un peu moins en se rapprochant un peu de lui. Elle l'a- vait vu alors marchant, parlant, lui aussi, à voix basse, laissant son cœur répandre au dehors le trop-plein de ses douces impressions.
«r Etre aimé de cette belle enfant, murmurait Ed- mond, ceserait le bonheur. Que de voluptés il doit y
ANTONINE. 101
•voir dans l'amour chaste d'une jeune fille! Et celle-ci m'aimera : ma mère me Ta dit, ma bonne mère qui ne se trompe jamais quand il s'agit de moi. t
Et Edmond se regardait avec fierté; car Thomme qui se sent aimé est toujours fier de lui.
Madame de Péreux n'avait pas entendu ce que disait son fils, mais elle Tavait deviné, et elle s'était dit : ff II est heureux ; » et de là à se dire : « Il est impossi- ble que Dieu, dans sa justice et dans sa clémence, per- mette qu'il arrive un malheur à mon enfant, ït il n'y avait eu qu'un pas pour la pauvre mère.
Alors elle était rentrée dans sa chambre ; elle avait essuyé ses larmes, et, comme l'image de la joie de stm fils restait devant ses yeux, elle avait vu ses noirs pressentiments s'amoindrir, comme aux pre- miers rayons de l'aurore l'enfant voit les fantômes qui avaient épouvanté sa nuit trembler d'abord et s'effacer ensuite.
Il arriva un moment où madame de Péreux raisonna avec Dieu, si nous pouvons nous exprimer ainsi, c'est- à-dire qu'elle évoqua sa vie irréprochable, sa ten- dresse filiale, son dévouement à son époux, son amour pour son fils, dont l'âme était faite d'un reflet de la sienne, et où elle resta convaincue que la fatalité ne pouvait pas détruire tant de saintes choses pieusement amassées pour l'avenir et bénies jusque-là par le Sei- gneur.
Elle en vint presque à s^ demander pourquoi elle avait pleuré, et à rire de son enfantillage, et à se per- suader à elle-même que ce qu'elle avait dit à son fils,
102 ANTONINE.
à propos de cette lettre, était vrai. Cela pouvait l'être en effet, et, puisque cette supposition s'était présentée à son esprit, pourquoi ne pas Taccepter aussi facile- ment que l'autre?
Il faut dire aussi que madame de Péreux était un de ces cœurs catholiques pleins de confiance dans la jus- tice divine, et qu'elle aurait cru faire honte à Dieu en le soupçonnant longtemps de la punir sans cause; puis rien n'était changé autour d'elle : son fils était plus joyeux que de coutume, il aimait, il allait être aimé sans aucun doute ; la vie lui souriait de tous les côtés, il se portait à merveille.
Fallait- il donc prendre pour la réalité une de ces craintes éternelles qui traversent l'esprit des mères, et n'étail-il pas plus naturel de croire que depuis qu'Ed- mond s'occupait d'Ântonine, depuis la veille, madame de Péreux, habituée à ne partager avec personne le cœur de son enfant, avait senti naître en elle une espèce de jalousie qui obscurcissait tout à ses yeux?
Certainement il valait mieux croire cela ; aussi Dieu permit-il qu'elle le crût et qu'elle s'essuyât une der- nière fois les yeux en se disant: «Allons, j'étais folle. »
Madame de Péreux se mit au lit; mais, malgré cette con- fiance nouvelle qu'elle venait de conquérir, vous Com- prenez bien qu'elle ne dormit pas. Seulement ses pen- sées prirent une autre direction, et, au lieu de songeiT à l'avenir, elle redescendit dan* le passé, et les larmes qui lui vinrent alors aux yeux étaient ces douces larmes que font couler les heureux souvenirs et qu'on retrouve toujours au fond de son âme, comme en plein midi et
ANTONINE. 105
fiousun ardent soleil on retrouve encore de la rosée au fond de Therbe dont !a cime e$t brûlante.
Pour Edmond, quand il eut longtemps songé à An- tonine, quand, au contraire de sa mère, qui rappelait le passé, il eut fait les plus doux rèvéà pour Tàvenir, il se souvint, dans un des intervalles de sa pensée, que madame de Péreux avait pleuré devant lui.
a Ma pauvre mère I se dit il, elle paraissait avoir du chagrin ce soir, et moi, Comme un égoïste, comme un véritable amoureux, je Tai laissée rentrer chez elle sans m* inquiéter de ce qu'elle avait. C'est mal ce que j'ai fait là. »
Et à son tour Edmond prit sa lampe, et, sur la pointe du pied aussi, il marcha jusqu'à la porte de madame de Péreux. Arrivé là, il prêta Foreille, et, ayiant vu un rayon lumineux sous la porte, il frappa toutdoucemèmt.
Madame de Pérevx poussa un cri en eniendam frap- per à sa porte à pareille heure, mais Edtiiond se préci- pita dans sa chambre en lui disant :
•^ Ne crains rien, ma bontie mèl«, t*est tnoi qni viens te voir.
— Tu n'es pas encore couché, cher enfant! s'éctia madame de Péreux, est-ce que tu es malade?
— Oh ! non, ma mère, ii s'en faut bien; mais je n'ai pas voulu me coucher sand être venu te d^Eaander A le chagrin qne tu avais ce wir n'existe plus.
— Merci, cher enfant; ce chagrin, je t'en ni donné l'explication et tu as vu que c'était pure chimère.
— Tant mieux, Hia mère» car moi» Je aeMie l'AttU toute joyeute.
i04 ANTONINE.
— Tu es amoureux, et tu penses à Ântonine!
— Oui, et toi qui ne dors pas à deux heures du ma- tin, à quoi penses-tu?
— Je pense à toi, à ta jeunesse, à ton avenir.
— A mon bonheur, que je te dois.
— Mais qui ne dépend plus de moi maintenant.
— Si, ma mère, il dépend toujours de toi, car tu es associée à tous les rêves que je fais.
— Tu fais donc des rêves?
— Depuis deux heures.
— Et que rêves-tu?
— Je rêve un doux et tranquille avenir, un bon- heur complet entre une femme, une mère et un ami qui m'iiiment, et à qui je rendrai leur triple affection. Je suis jeune, je ne suis pas laid, n'est-ce pas, ma mère? fit Edmond en souriant, puisque je te ressemble un peu; nous avons de la fortune, et je sens que décidé- ment j'aime Antonine; je puis bien la demander à son père, quand je serai sûr qu'elle m'aime un peu; et il n'aura aucune raison de me la refuser. Nous passerons Thiver à Paris; Tété, nous irons sur les bords de la Loire, le fleuve des amours poétiques et sentimen- tales, et nous serons aussi heureux que des êtres humains peuvent l'être. Qu'en penses-tu, ma mère?
Madame de Péreux regardait son fils en souriant, et elle lui dît :
— N'est-ce pas la première chose que je t'ai dite quand tu m'as parlé de la possibilité de cet amour?
— C'est que tu es la confidente de tout ce que je pe&M| ma bonne mère. Je ne te cache rien, à toi.
ARTOINIINE. 105
Aussi, je t^avoue que dès demain je vais faire tout au monde pour rendre Antonine amoureuse folle de ton fils.
— Gela ne sera pas long.
— Nichette m'a donné un moyen et m'a promis ses conseils.
— Ah ! Nichette est du complot?
— Oui; chère mère ; c'est un bien bon petit cœur, Nichette.
Pendant deux heures Edmond et madame de Pé- reux causèrent du passé, du présent et de Tavenir : elle appuyée sur son coude, lui assis sur le pied du lit; tous deux jeunes par leur idées, confiants par leur ten- dresse.
Quand, à quatre heures du matin, Edmond rentra dans sa chambre, madame de Péreux se dit encore un@ fois : « J'étais folle ! » et elle s'endormit sans s^uveniv et sans crainte.
Quoiqu'il se fût couché tard, à huit heures Edmond était levé et s'acheminait vers l'église Saint-Thomas- d'Âquin.
X!l
Lorsque Edmond arriva à Tëglise Saint-Thomas-d*A- quin, Vëglise commençait déjà à s'emplir de monde; il se glissa donc au milieu de ceux qui entraient, pour chercher Àntonine, sans oublier toutefois qu'il était dans un lieu saint ; et après avoir fait pieusement le signe de la croix, il se dirigea vers l'autre côté de la nef.
Dans son esprit et dans son cœur, le nom d'Ântonine ei de Dieu, Tamour et la foi, se mêlaient facilement, comme se mêlent et se confondent deux flammes du môme foyer, deux parfums de la même essence
Ântonine avait sa chaise gardée à Téglise à côté de celle de madame Angélique ; mais Antonine, qui ve- nait à Téglise pour prier et non pour être vue, qui y
ANTONINB. 107
venait le matin avec le lever du soleil» h Tbeure où la prière a tout Tespace libre dans la nature, à Theure où dorment encore ceux qui ne prient jamais, AntOr nine, disons-nous, s'agenouillait toujours devant un des autels particuliers où les prêtres officient le plus souvent à la lueur d'une lampe et devant cinq ou six fidèles au plus. Nous nous permettrons même une xi- flexion à ce propos*
La religion matineuse, si nous pouvons nous expri- mer ainsi, « un aspect plus chrétien et plus saisissant que la religion du grand jour, entourée de ses poni- pes et parfumée d'encens. A notre avis, il y a un reste de paganisme dans ces fêtes dorées, dédiées à ce Dieu dont le Fils est venu sur la terre pour nous apprendre la modestie et Thumilité. Au lieu d'assister aux gran- des cérémonies religieuses qui mettent à Tair toutes les richesses de leur sacristie, qui emplissent la tei^iple de fleurs et de lumières, et où parade un suisse ar- genté qui trouble votre recueillement du bruit pério- dique de sa hallebarde ; au lieu de cela, entrez le ma- tin, quand las portes s'ouvrent, dans une église comme celle où venait d'entrer Edmond, et à travers la demi- obscurité qui y règne encore, au milieu du silence qui devrait régner toujours dans la maison du Seigneur, dirigez-vous vers un -des modestes autels que nous in- diquions tout à l'heure. Là, vous verrez un prêtre sim- plement vêtu> quatre ou cinq personnes agenouillées; ageaouillez^vous ^ussi, et, dans ce coin obscur de l'église, vous verrez Dieu vous apparaître plus majes- tueux et plus grand que sur le maitre-autel ruisselant
108 AÎSTONINE.
d'or et de cierges. De là votre esprit se reportera sans obstacle aux premiers chrétiens servant, louant et chan- tant le Dieu nouveau dans les catacombes de Rome, séparés seulement par leurs bourreaux du ciel qu'ils venaient de découvrir.
Vous vous expliquerez alors les saints et consolants mystères de cette religion chrétienne, arbre colossal éclos dans les entrailles de la terre, dont les rameaux puissants ont brisé le roc qui voulait les comprimer, et à Tombre duquel viennent s'asseoir aujourd'hui le^ gé- nérations reconnaissantes. Si bon que vous soyez entré dans une église, vous en sortirez toujours meilleur; en- trez-y donc.
On a souvent parlé des églises de village comme étant l'expression de la foi en même temps la plus simple et la plus agréable au Seigneur. On avait raison. L'église de village, dont le clocher sans prétention domine tous les toits de chaume, comme un regard maternel étendu sur des enfants, dont Thorloge de faïence sonne Theure du travail, cette autre prière, placée entre une place où jouent les enfants et le cimetière où dorment les morts, posée là comme l'emblème palpable de la vie, à la fois comme le but à atteindre et comme le but at- teint, l'église de village, nous le répétons, est un spec- tacle consolant et doux. C'est là que l'enfant est bap- tisé, c'est là qu'il fait sa première communion, c'est là qu'il se marie, c'est là qu'il vient chercher la dernière prière dont il a besoin quand Dieu le rappelle à lui. Toute sa vie est là. Elle entre par une porte et sort par 1 autre.
A«fONlWE. 100
Hpureux ceux qui n'ont jamais perdu de vue le clo- cher de leur village!
 Paris, il n'en est pas de même. La société tend continuellement à vous éloigner de Dieu; on ne sait pas où Ton a été baptisé; on ne connaît pas le prêtre qui vous a donné la communion, ou, si on le connaît, on ne le voit plus, on habite vingt quartiers, on se marie dans n'importe quelle église et Ton reçoit Tex- trême-onction du premier prêtre venu.
Aussi voyez quelle couleur toute particulière ont les écrits des gens qui sont nés dans un village et qui y ont vécu leurs vingt premières années. Leurs sentiments et leur pensée conservent un parfum dont heureuse- ment ils ne peuvent se défaire; c'est comme une odeur de thym, c'est comme un reflet éternel de jeunesse et de printemps. Les écrivains des villes rapportent tout à la société ; les écrivains venus des campagnes rapportent tout à Dieu. Le clocher, lesfétes tranquilles, le travail des champs, la chanson monotone du laboureur qui rentre, la statuette de la Vierge entourée d'offrandes et de buis, le curé qui passe et que chacun salue, tout cela est dans .leur style comme dans leur mémoire, dans l'avenir qu'ils se font eomme dans le passé qu'ils se rappellent. (::
Dès qu'ils ont un^oment à eux, ils vont revoir tout ce dont ils se souviennent, et s'arrêtent, des larmes dans les yeux, devant la peinture grossière qtii repré- sente Daniel ou saint Sébastien, qui fait rire le Parisienl quand ft la voit, et qui est pour lui pleine de tranquil-^ les émotions. Toute son enfance est dans cette peinture
que, malgré les. progrès du siècle, on a eu l'esprit de ne
7
HO ANTONINE
pas remplacer. On ne sait pas combien de poésies sont attachées à certains objets que tout le monde trouve ridicules. Moi, j'ai une petite tasse à fleurs bleues dans laquelle je buvais du lait quand j'avais quatre ans, et sur laquelle j'ai fait plus de cinquante élégies que je n*ai pas écrites, bien entendu, mais qui sont attachées à cette tasse comme les fleurs bleues qui y sont peintes.
Heureux encore ceux qui, lorsqu'ils écrivent un livre, peuvent dépeindre le village ou ils ont vu le jour, et qui entendent de temps en temps dans leur chambre les gros souliers de quelque brave compatriote qui leur apporte une galette et des nouvelles du pays !
Bref, consultez les gens qui ont le plus voyagé, ils vous diront tous qu'ils ont toujours trouvé sur leur route un petit village, avec une mare et de l'aubépine, où ils eussent voulu s'arrêter pour terminer leur vie, ce voyage vers Dieu.
Il y avait quelques instants qu'Edmond était dans
Téglise lorsqu'il vit entrer Antonine, accompagnée de
madame Angélique. 11 fut pris d'un battement de cœur
violent, et, tout en désirant être vu de la jeune fille, il
veroignit qu'elle ne le vît trop tôt.
Alors il se cacha derrière une colonne.
Mademoiselle Devaux passa près de lui sans le voir, et alla s'agenouiller dans la chapelle où l'on officiait, au fond de l'église.
La messe commençait à peine.
Antonine se signa, ouvrit son livre et commença sa priôre.
Edmond était un cœur trop religieux pour vouloir
t
ÂNTONIRE. 111
troubler mademoiselle Devaux dans ses dévotions; il ne voulait qu'une chose, c'était être vu d'elle, et lui prouver ainsi qu'il cherchait toutes les occasions de la rencontrer. Il ne fit donc aucun mouvement qui pût la distraire, mais il se rapprocha de la chaise sur la« quelle elle était agenouillée, et resta en contemplation devant ou plutôt derrière la jeune fille.
Ântonine lui paraissait encore plus charmante que le première fois. Avez-vous quelquefois ou une fois même, cela suffît, été amoureux d'une jeune fille, et vous êtes-vous trouvé dans la position où se trouvait Edmond vis-à-vis d' Antonine, séparé d'elle physique^ ment par un espace d'un demi-pied, séparé d'elle mo- ralement par des. centaines de lieues? Ainsi Edmond se sentait amoureux d' Antonine; quelque chose lui soufflait qu'il n*était pas tout à fait indifférent à la fille du docteur; il était très-possible qu'un jour il fût son mari et qu'elle lui.appartînt corps et âme; il l'a- vait devant lui, elle lui avait écrit, il n'avait, pour se faire voir d'elle, qu'à lui toucher le bout du bras -où à lui dire un seul mot à l'oreille, et cependant il ne le faisait pas, et il tremblait maintenant d'être aperça comme l'enfant qui a commis une faute tremble d'être grondé par sa mère.
Après un certain temps écoulé, après certaines for- malités accomplies, il pouvait espérer que ce beau corps qui se penchait sur sa chaise, que ces blanches mains qui tournaient les pages d'un livre, que ce3 grands yeux noirs qui lisaient les mots, que répétait la bouche et que comprenait le cœur d'Antonine, que
H9 ANTONINE.
tout cela serait à lui sans réserve, sans bonté, sans re- gret, et à rheure qu'il était, et quoiqu'il sentît bouil- lonner dans son cœur tous les sentiments que la pré- sence d'Ântonine éveillait en lui, il n osait adresser la parole à cette femme, et il mettait son bonheur, et cela après des hésitations sans nombre, à toucher le bas de sa robe avec le bout de son pied.
Cependant le hasard, ce dieu des amoureux, vint au secours de la timidité d'Edmond.
Antonine était restée à genoux depuis qu'elle était arrivée. De cette façon la chaise sur laquelle elle eût pu s'asseoir ^tait libre, et c'était sur cette chaise qu'Ed- mond appuyait ses deux mains, car il était à genoux aussi. Mais notre héros était plongé dans une telle contempla- tion, que lorsque le Credo arriva et que tout le monde se rassit, il ne songea pas à faire comme tout le monde, si bien qu'Antonine, qui ignorait qu'il y eût une per- sonne derrière elle, sentit qu'en se rasseyant sa tête heurtait les mains de quelqu'un.
Elle se retourna alors en disant : a Pardon... » Hais, en se détournant, elle reconnut Edmond et ne put re- tenir un petit cri.
~ Qu'avez-vous ? demanda madame Angélique , saintement absorbée par son livre de messe.
— Rien, répondit Antonine, je me suis fait un peu mal en m'asseyant.
Madame Angélique s'assit à son tour et continua de marmotter son oraison .
Il y a des gens qui prient par conviction, ceux-là
ANTONINE. 113
prient avec le cœur. Il y a d'autres qui prient par habi- tude, ceux-là prient avec la bouche.
Madame Angélique, vertu s'il en fut jamais, était de ces derniers.
Le petit cri d'Antonine avait tiré Edmond de sa rê- verie contemplative.
ff Elle m'a vu, se dit-il. Pourvu que loa présence ici ne la blesse pas. Ah ! si je pouvais lui dire tout ce que j'ai dans le cœur, tous les rêves que j'ai faits cette nuit! Si je pouvais lui faire comprendre que ma mère Taime déjà et remplacera la sienne, si j* osais lui avouer que, depuis deux jours, sa pensée ne me quitte pas... Mais elle ne croirait jamais que mon cœur a fait tant de che- min en deux jours. Puis sa gouvernante ^st là, ce se- rait compromettre Antonine que de lui parler devant elle, et cependant il faut que je lui parle. »
De son côté, Antonine disait ceci :
c II est là. Comment a-t-il pu savoir que je viendrais ici 1 En tout cas, ce n'est pas le hasard qui l'amené* il vient pour moi, pour moi seule. Il m'aime donc déjà? A-t-il reçu ma lettre? Que va-t-il faire quand nous sor- tirons? osera-t-il me parier? J'espère bien qu'il n'aura pas Pair de me connaître. Et cependant il a le droit de me demander l'explication de ma lettre. Sait-il qu'elle vient de moi? Pourvu que madame Angélique ne se doute de rien! Comme il estpàlo... a
En effet, Edmond, qui s'était couché à quatre heures du matin, et qui s'était levé à huit heures, était en- core plus pâle que de coutume.
Antopine eût bien voulu se retourner, car elle sen-
114 ANTONINE.
tait le regard d'Edmond qui la dévorait, et elle n'osait pas bouger, car elle devinait qu'Edmond se lierait à tous ses mouvements.
Ces deux êtres avaient la même pensée , chemi- naient vers le même résulat ; tous deux eussent voulu se parler à cœur ouvert, et tous deux se fuyaient, l'un par respect, l'autre par pudeur.
L'amour est fait de toutes ces choses-là, choses in- descriptibles, invisibles comme le parfum et comme le chant, qu'on respire et qu'on entend sans pouvoir les saisir ni les analyser.
La messe était terminée qu*Antonine était encore à sa place, si bien que madame Angélique, qui avait fermé son livre, lui dit :
— Eh bien l venez-vous?
a Est-ce à, moi qu'elle pense ?.«. » 86 demanda Ed- mond.
Antonine, en s'en allant, jeta un coup d*oeil de côté. Elle ne vit pas Edmond, mais elle l'entendit.
« Viendra-t-il aujourd'hui chez mon père? » se de- mandait-elle.
Lorsque Antonine porta la main au bénitier avant de quitter Tégllse, elle vit Edmond qui sortait par la porte opposée à celle qu'elle allait franchir.
« Ce qu'il fait là est bien, pensa-t-elle. Il n'abuse pas de la position. »
« Le cœur d'Antonine avait hâte d'être reconnaissant de quelque chose à Edmond. . Quant à lui, cet amoureux de Tamour, il avait ce
ANTONINE. 115
qu'il voulait avoir^ et peu de gens avaient fait en deux jours autant de chemin qu'il venait d'en faire.
Heureusement il ignorait à quoi il devait cela.
Quand Ântonine fut sortie de Téglise, elle aperçut Edmond qui, à vingt pas devant elle, prenait la route qu'elle allait prendre.
Madame Angélique marchait comme une conscien- eieuse dévote qui ne veut pas, en disant une seule pa- role, risquer de perdre le bénéfice du sacrifice divin auquel elle vient d'assister.
Au moment où Antonine allait rentrer chez elle, Ed- mond se retourna et porta à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille.
Mademoiselle Devaux rougit et baissa les yedx.
et C'est bien elle qui m'a écrit, se dit notre héros, et quoi qu'il arrive, je la remercierai de sa lettre ; mais comment lui parler? »
Il y avait dix minutes qu' Antonine avait disparu, qu'Edmond était encore les yeux fixés sur. les places qu'avaient touchées ses petits pieds.
Antonine, rentrée dans sa chambre, eût bien voulu se mettre à sa fenêtre, mais la jalousie était levée, la fenêtre ouverte, et elle eut peur d'être vue du jeune homme qui allait se décider à quitter la rue de Lille, quand il entendit une petite voix lui dire tout bas :
— Déjà en observation, bel amoureux!
Edmond se retourna et reconnut Nichette, qui tena jt un carton de modes à la main.
— Vous ici, Nichette? lui dit-il.
il6 ANTONINE.
— Oui, moi ici. Ne vous ai-je pas promis de m'oc- cuper de vous, oublieux^
— Et vous allez vous en occuper déjàî
— Qui.
— Qu'allez-vous faire ?
— Je vais monter chez mademoiselle Devaux.
-«- Sous quel prétexte?
— Sous prétexte de lui faire des chapeaux et des bonnets, et de lui en montrer.
— Et si elle ne vous reçoit pasî
— Elle me recevra, soyez tranquille.
— Vous allez la voir... que vous êtes heureuse!
— Et vous, Tavez-vous vuet
— 'Qui.
— À la messe?
— Justement.
— Vous voilà du bonheur pour toute votre journée.
— Au moins.
— Et à qui le devez-vous? ^ A elle.
— Et à moi, ingrat,' qui vous ai donné le conseil
d'aller à Féglise.
— C'est juste, chère Nichette.
— Maintenant, adieu.
— Ainsi, réellement, v*u8 allez entrer?
— Vous allez bien le voir.
— Et vous lui parlerez de moi?
— Bien entendu.
— Prenez garde.
— N'ayez pas peur. Je connais le cœur des femmes.
AWTOWINE. 117
Je veax que vous soyez heureux, et que vous me de- viez votre bonheur. Laissez-moi faire, et venez me voir aujourd'hui à deux heures; j'aurai bien des choses à vous conter.
— Pas d'imprudence.
— Je vous quitte, poltron ; à deux heures.
— Soyez tranquille.
Nichette sauta gracieusement du trottoir sur la chaussée, et entra dans la maison de M. Devaux, après avoir souri Aevj^ ou trois fois encore à Edmond.
Xffl
Il était de bien grand matin pour que Nichette se présentât chez mademoiselle Devaux; mais Nichette avait fait cette réflexion que c'était dimanche, qu'on était en été, qu'il faisait ^eau,au'il y avait des chances pour qu'Antonine allât à la Campagne avec son pèroi car Nichette était encore imbue de cette vieille théorie, que tout le monde doit aller à la campagne le diman- che, et elle s'était dit qu'il ne faut pas remettre au len- demain ce qu'on peut faire le jour même.
Elle avait donc mis un joli chapeau de paille, un petit châle, vulgairement appelé thibet, et, après avoir empli son petit carton de toutes les merveilles écloses sous ses doigts, elle avait pris le chemiiji de la rue de Lille, où elle avait rencontré Edmond.
Quand Nichette se présenta,. mademoiselle Devaox
*'
' AIfTONINE. 119
était dans le cabmet de son père, qu'elle venait em- brasser tous les matins au milieu de son travail.
— Mademoiselle, vint dire madame Angélique à An- tonine, il y a une personne qlii vous demande '
— Comment s'appelle-t-elle? demanda Antonine.
. — Elle a dit que vous ne la connaissiez pas : elle tient un carton à la main.
— C'est quelque marchande de colifichets, fit M. De- vaux. Allons 1 va faire tes emplettes pour ton été.
M. Devaux embrassa sa fille, et se remit à écrire un livre auquel il travaillait depuis deux ans, et qui devait éclairer la médecine sur le véritable siège de la vie. '^
Antonine courut dans sa chambre.
— Eh bienl où est la personne qui me demande? diVelle.
— Elle attend dans Tantichambre, répondit madame Angélique.
— Faites-la entrer. Nichetle entra.
Mademoiselle Devaux rie put s'empêcher d'admirer la charmante tête de la modiste, admiration qu'elle laissa voir et qui ne déplut pas à notre amie.
— Mademoiselle Devaux? demanda Nichelte.
— C'est moi, répondit Antonine. '
Madame Angélique, dont h mission était de ne pas quitter Antonine d'une semelle, écoutait tout debout, et les mains jointes sur son ventre; car madame Angé- lique était grasse, et, comme toutes les femmes gras- ses, tendait le ventre en avant, ce qui lui permettait de reposer ses mains dessus*
190 ÂNTONIffB.
Nichette eût bien voulu éloigner ce témoin qu'elle n'avait pas prévu; car elle comprenait que, devant lui, mademoiselle Devaux n'oserait pas dire toute sa pensée.
— Je viens, mademoiselle, reprit Nichette, pour vous montrer des modèles de bonnets, de tours de tête, de broderies.
— Voyons, voyons, fit Antonine en s'asseyant et en fixant les yeux sur le carton que Nichette avait déposé sur une chaise, et qu'elle allait ouvrir.
— C'est ce qu'il y a de plus nouveau, reprit Ni- chette.
— Est-ce que vous venez du magasin de la rue du Bîic, du Petit'Saint'-Tlwmasî
— Non, mademoiselle, répondit Nichette, qui com- prit que l'occasion d'éloigner la gouvernante se présen- tait, si, comme elle n'en doutait pas, mademoiselle De- vaux avait eu la curiosité d'apprendre le nom d'Ed- mond; je n'appartiens pas à un magasin, je travaille chez moi, et je viens, de la part de personnes qui vous connaissent, et pour lesquelles je travaille, de la part de madame de Péreux^
— Ah ! vous connaissez madame de Péreuxî fit An- tonine avec étonnement, avec joie même.
— Oh! beaucoup, mademoiselle; elle est une de mes meilleures pratiques.
— Et c'est elle qui vous 4 donné mon adresse? ^ Elle-même.
— C'est étrange I
— Pourquoi, mademoiselle?
-^ Ha bonne Angélique, dit alors Antonine en sV
ANTONINE. 121
dressant à sa gouvernante au lieu de répondre immé- diatement à Nichette, voulez-vous être assez bonne pour me rendre un service que vous seule pouvez me rendre?
— Lequel?
— Veuillez aller chez ma couturière lui dire qu'au lien de me faire la robe bleue que je lui ai comman- dée, elle me fasse une robe rose, s'il est encore temps de changer d'avis.
— J'y vais, fit la bonne dame, qui était bien loin de soupçonner pourquoi Ântonine préférait tout à coup le rose au bleu.
— C'est un peu loin, reprit Antonine; mais on ne se mettra pas à table sans vous.
Cette péroraison parut flatter madame Angélique, qui remit son châle et son chapeau, et qui partit.
— Je pourrais envoyer le domestique, lui dit Anto- nine tout bas, mais il me ferait quelque maladresse.
— Vous avez raison.
— Aimez-vous les bonnets, madame Angélique?
— Pourquoi?
— Les aimez-vous?
— Oui, je les aime.
— C'est tout ce que je voulais savoir.
f Elle va me faire cadeau d'un bonnet, se dit la gou- vernante en descendant : pourvu qu'elle me le choi- sisse avec des rubans ponceau! »
« Le nom a fait son effet, se dit Nichette; tout va bien. Elle est charmant^, cette petite fille. >
Pendant ce temps, Nichette avait ouvert son carton.
«W ANTONINE.
— Asseyez-vous donc, lui dit Ântonine, vous serez plus commodément.
Et, en môme temps» mademoiselle Devaux rappro- chait sa chaise de celle de NicKette, et posait le carton sur ses genoux.
— Puisque vous aimez le rose, mademoiselle, dît Nichette, voilà des petits bonnets de nuit roses qui vous plairont.
— Ainsi, c'est vous qui vendez à madame de Pé- reaxl reprit Antonine.
« Nous y voilà, 1» pensa Nichette.
— Oui, mademoiselle, répondit-elle.
•^ QoM ige a^t^le, madame de Péreuxl
— Elle est encore toute jeune : elle a trente*neuf ans; et o^est jeune, ajouta Nichette du ton le plus natu- rel, quand on songe qu'elle a un fils qui lui-même a vingt-trois ans.
— Ah! elle a i;il fils, dît Antonine en ayant l'air de prêter la plus grande attention à un bonnet que Ni- chette venait de lui passer.
— Oui, reprit la modiste, elle a un fils, un jeune homme charmant, doux, plein d'esprit et de cœur, et qui aime sa mère!... '^
— Vous le connaissez? demanda Antonine, dont la voix commençait à trembler.
— Beaucoup ; |e le vois souvem chez madame de Péreux.
-^ Ce petit bonnet me convient assez, fit Antonine pour avoir l'air de changer de conversation.
— Toulez-vous l'essayer, mademoiselle? répliqua
ANTONIN£. 1)3
Hiebette en ee levani et ea m disposaBi à eoiffer into- nine. -- Volontien.
— Il vous va à merveille, reprit Nichette après avoir regardé dans la glace l'effet que faisait le bonnet sur la tête de mademoiselle Devaux.
— Combien vaut**iH
>- Obi très-peu de chose. Nous parlerons du prix plus tard, quand vous aurez fait votre choix.
Antonine ôta le bonnet, le mit de côté, et, se ras- seyant, elle dit :
— Qu'avez-vous encore à me tûontrert On fouilla de nouveau le carton.
Nichette se gardait bien de reparler la première d'Ed- mond. Du reste, elle était bien sûre qu' Antonine se chargerait de ce soin. Cela ne se fit pas attendre.
— Je crois bien que mon père connaît ce M. Ed- mond de Péreux, reprit Antonine.
— Edmond ! c'est justement Edmond qu'il s'appelle ! Vous avais-|e dit son nom de baptême? demanda Ni- chette.
— Non; mais j'ai trouvé sa carte dans le cabinet de mon père, je me le rappelle maintenant^ répondit An- tonine en rougissant.
— En eOkt, il a dû venir d^oaand^ une consultation à monsieur votre père. 11 souffrait un peu, et sa mère s'inquiète si facilement» qu'il a voulu la rassurer.
— Et elle est rassurée?
-**> CempUiemevi) dit Nidhette, qui parlait ainsi
124 ANTONINB.
pour dire quelque chose et pour paraître ignorer la vé- ritable cause de la visite d'Edmond.
ff Pauvre femme ! pensa Ântonine, elle ne se doute de rien. »
Puis elle reprit tout haut :
— C'est hier qu'il est venu.
— Et il n'est pas venu ce matin? demanda Nichette.
— Non.
— Vous en êtes bien sûre, mademoiselle?
— Oui, bien sûre, fit Antonine en rougissant de nouveau. Devait-il donc venir ^
— Je croyais l'avoir rencontré dans la rue tout à l'heure.
Antonine ne répondit rien et baissa les yeux. Gomme vous le voyez, Nichette la poussait dans ses derniers retranchements.
— Il me faudrait, reprit mademoiselle Devaux, un bonnet pour cette dame que vous avez vue ici et que j'ai envoyée chez ma couturière.
— Dans le genre de celui-ci?
. Et Nichette montrait un bonnet nouveau.
— Oui, ce serait cela.
— J'ai vendu le pareil à madame de Péreux. Antonine ne répondit pas; elle craignait déjà d'avoir
trop parlé d'Edmond, et cependant elle te se doutait pas que Nichette eût tant d'intérêt à savoir ce qu'elle pensait et ce qu'elle disait de lui,
La modiste comprit cette retenue; mais elle se pro- mit bien de faire parler encore Tinnocen te enfant.
•— Oui, continua-t-elle, c*est môme son fils qui l'a
ARTONINE. 1S5
choisi, ce bonnet, lia tant de goût! Fîgiirez-vous, ma- demoiselle^ qo'il s'occupe de sa mère comme un frère de sa sœur, comme un mari de sa femme. 11 mérite bien d'être heureux, et cependant...
— Et cependant?... répéta Antonine.
— Et cependant, reprit Nichette, depuis deux ou trois jours, je ne sais pas ce qu'il a, mais il semble triste, ou tout au moins soucieux. On voit qu'il est préoccupé de quelque chose. Sa mère me parlait de cela hier; sa mère m'aime beaucoup, elle m'a connue toute jeune, et elle me conte toutes ses impressions.
— Et sait-elle ce qui rend son fils soucieux? de- manda Antonine en faisant glisser de la dentelle entre ses doigts et en ayant l'air d'être plus occupée de celte dentelle que de ce qu'elle disait.
— Oui, mademoiselle. Oh! son fils ne lui cache rien.
— Eh bien ! qu'y a-t-il?
— Il voudrait se marier.
— Pourquoi ne se marie-t-il pas?
Avons-nous besoin de dire que le cœur d' Antonine battait depuis le commencement de cette conversation, à laquelle elle se laissait entraîner irrésistiblement, tout en se disant qu'elle avait tort de causer ainsi avec une femme qu'elle ne connaissait pas, et qui, pour peu qu'elle le voulût bien, surprendrait vite son se- cret.
Hais Antonine pouvait-elle craindre, en réalité, de taire connaître un sentiment dont elle-même ne se ren- dait pas compte? Quant à deviner que Nichette fût en-
126 ANTONINE.
voyée par Edmond, elle était d'une innocence telle, que, le lui eût-on dit, elle eût encore hésité à le croire.
— Il ne se marie pas, continua Nichette, parce qu'il ignore encore si la jeune fille qu'il aime, lui, Taimera, elle.
— Il ne lui a donc jamais parlé?
— Jamais; il Ta vue seulement.
— Et c'est seulement en la voyant qu'il l'a aimée?
— Oui; c'est extraordinaire, n'est-ce pas, mademoi- selle? mais il paraît que cette jeune fille est si belle, si gracieuse, a l'air si doux et si chaste, qu'il n'y a besoin de la voir qu'une seule fois pour lui vouer sa vie.
Nichette craignait d'avoir été trop loin.
— Tenez, mademoiselle, ajouta-t-elle brusquement, voici des petits cols avec une valencienne bien simple, mais bien convenable pour une jeune fille.
— Oui, oui... balbutia Antonine, ce col est d'un goût charmant...; je le prendrai, sans doute.
— Ainsi, ces deux bonnets et ce col?... fît Nichette, qui voulait laisser à mademoiselle Devaux le temps de se remettre de son émotion.
— Oui, répondit Antonine, sans trop savoir ce qu'elle disait.
Nichette se leva.
Si Antonine ne se fût pas retenue^ elle lui eût dit : « Eh bien I vous ne me parlez plus d'Edmond.? » Nichette, qui ne la quittait pa$ des yeux, devina ce qui se pas$ait en elle ; mais, pour ne f^ $e trahir, ^lle
AIfTOIVNB. 137
se promit encore une fois d'attendre que la fille du docteur ramenât elle-même la conversation sur M. da Péreux.
*^ Rien de oe qui est là dedans ne vous convient plus, mademoiselle? demanda Nichette en refermant le carton.
— Non, merci, répondit Antonine.
Nichette reprit et remit lentement ses gants, qu*elle avait déposés sur la cheminée; et cela, pour donner à Antonine le temps de trouver un moyen de renouer la conversation au sujet d'Edmond.
Antonine cherchait en vain.
Il n'y avait pas de doute pour elle que c'était d'elle qu'Edmond était amoureux, et elle prenait grand plai- sir à se l'entendre dire, mais elle n'osait reparler de lui avec trop d'affectation. Plus le temps s'écoulait, plus elle voyait de difficultés à entretenir Nichette de U. de PéreuXy sans que celle-ci en fût au moins étonnée.
— Eh bien , mademoiselle, je vous quitte, fit Ni- chette quand elle eut remis ses gants, et j'espère que vous voudrez bien me continuer votre pratique.
— Où demeurez-vous? demanda Antonine. Nichette lui donna son adresse.
— Je vais vous payer, dit mademoiselle Devaux.
— C'est inutile, mademoiselle; vous me payerez ces trois articles une autre fois.
Nichette se dirigea vers la porte.
Alors Aiiumiiid, ek k voyant s'éloigtiàr, aima mieux
)28 ÂNTONINB.
dire une chose qu*elle ne voulait cependant pas dire, que de ne pas parler d'Edmond . ',
Au moment où la modiste mettait la main sur la clef, Antonine lui dit d'un ton plein d'hésitation encore :
— Mademoiselle...
Et^ toute rouge, elle baissa les yeux, car elle ne sa* vait qu'ajouter.
— Vous avez quelque chose à me dire? mademoi- selle, fit Nichette.
— Oui, refermez cette porte. Nichette obéit.
— Ce que je vais vous dire va vous sembler bien étrange; mais je vous avoue que ce H. Edmond de Pé- reux m'intéresse beaucoup.
Nichette ouvrit la bouche pour parler.
— Je m'explique, dit Antonine ; il m'intéresse,, en ce sens, que je sais sur lui une chose que mon père et moi seule savons.
— Qu'est-ce donc?
— H. Edmond est plus malade, beaucoup plus ma- lade qu'il ne le croit. Puisque vous le connaissez, faites- lui comprendre qu'il faut qu'il se soigne. . ., qu'il parte ; non, qu'il ne parte pas, mais qu'il ait bien soin de lui, et qu'il vienne souvent voir mon père, qui le soignera comme son fils. Vous comprenez, n'est-ce pas, mademoi- selle, que je dois porter intérêt à ce jeune homme, de- puis que j'ai appris que sa santé, sa vie, sont gravement compromises!...
Nichette, qui s'attendait peu à cette confidence^ et
ANfONlNB. 139
qui avait poar Edmond une sfiEBetîon de mbqt, était devenue toute pâle. » C'est sérieux, ce que vous dites, mademoiseUet
— Très-sérieux.
— H. Edmond est malade?
— Très- dangereusement.
— Gustave ne se trompait donc pas..., mmrmura Ni- chette.
— Que dites-vous? demanda Antonine.
— Je dis, mademoiselle, répondit Nichette avec une émotion qu'elle ne pouvait cacher, que vous êtes un ange, et que je ne m'étonne plus qu'Edmond vous aime tant.
— Que signifie cela?... s'écria Antonine.
— Cela signifie, mademoiselle, qu'après tout il est inutile de feindre; que cette jeune fille que M. de Pé- reux aime, c est vous ; que vous, vous l'aimez déjà, peut-être sans vous en apercevoir ; mais ceci est un se- cret entre nous deux, mademoiselle, et je vous jure que je ne le révélerai à personne. Un jour je vous expliquerai tout cela, et vous verrez que vous me serez un peu reconnaissante dç ce que je fais. Songez, ma- demoiselle, qu'Edmond est malade ; que le moindre chagrin peut aggraver sa maladie, et que son bonheur et sa vie sont entre vos mains.
Antonine était confondue par cet aveu, qu'avait laissé échapper l'émotion de Nichette; mais elle répondit bientôt avec toute la naïveté de son âme,, et comme si elle eût deviné, sans explication, qu'elle avait affaire à un coeur capable de comprendre le sien.
150 AWTONITfE.
— Ne dites rien de cette maladie à sa mère. On le sauvera sans qu'elle le sache.
— Votre amour suffira pour cela, mademoiselle, et il va être bien heureux quand il va savoir que vous
iTaimez.
— Mais je n'ai pas dit...
— Silence ! ftt Nichette, on vient.
— En effet, madame Angélique venait de rentrer et ouvrait la porte de la chambre d'Antonine.
— Ainsi, mademoiselle, fit Nichette, vous avez mon adresse, et si vous avez besoin de quelque chose, vous pouvez m'écrire un mot, j'accourrai.
Antonine, qui aurait eu peine à trouver une parole, répondit par un signe de tête. Nichette salua et sortit.
— Vous aurez votre robe rose, dit dame Angélique à Antonine.
— Très-bien, répliqua celle-ci ; voici un bonnet pour vous, ma chère Angélique ; vous convient-il?
— Il a justement des rubans ponceau. Ah! chère enfant, que cela est charmant à vous d'avoir pensé à moi!
Et dame Angélique embrassa Antonine pour la re* mercier.
XIV
Qaand Nichette s'était présentée le matin chez An- tonine, elle s'attendait peu au résultat que sa visite de> vait avoir. Venue confiante et joyeuse afin de savoit si Edmond avait quelques chances d'être aimé, elle s^en revenait toute triste et tout émue, après avoir appris que le pauvre garçon était atteint d'un mal qui mettait sa vie en danger. Nichette était épouvantée. La maladie, la crainte, la tristesse, étaient si peu dans ses habitu- des, que son esprit se frappa immédiatement de ce que lui avait dit mademoiselle Devaux, et qu'elle se de- manda ce qu'elle allait répondre à Edmond quand il allait venir à deux heures savoir des nouvelles. Elle eut un instant l'envie de se sauver. Elle voyait tout en noir et elle ne voulait rien dire ni rien faire avant d'a«
159 ANTONINB.
voir consulté Gastave et de lui avoir fait part de ee qu^elle venait d'apprendre.
En conséquence, encore toute à Témotion que lui avait causée le sinistre détail dont mademoiselle De- vaux lui avait fait part, elle écrivit à Dàumont :
c Hoh cher Gustave, viens me voir au reçu dé cette ff lettre; notre pauvre ami Edmond a bien besoin de ff tous ceux qui Taiment. Tu te rappelles que souvent « je te voyais triste et que je te demandais ce qui te cha- a grinait ainsi. Tu me répondais alors que tu avais des « craintes pour sa santé ; que tu l'entendais tousser f quelquefois, que son père était mort à trente ans, et c que, plus Edmond approchait de cet âge, plus tu ff avais peur pour lui. Eh bien , cher ami, tes pressen- f timents ne t'avaient pas trompé. Edmond est affecté € de la même maladie que H. de Péreux; c'est made- ff moiselle Ântonine qui me l'a dit, et elle le tient de ff son père. J'ai voulu te prévenir tout de suite, afin ff que nous avisions immiédiatement aux moyens de ff sauver notre ami, si cela est possible. Depuis que ff mademoiselle Devaux m'a dit cela, j'ai le cœjar serré, ff je respire avec peine et je pleure en t'écrivant cette ff lettre. Edmond doit venir à deux heures chez moi; ff viens me dire ce qu'il faut faire, car je tremble, si je ff ne te vois pas, de ne pouvoir dissimuler mon inquié- ff tude devant lui. Du reste, cette petite Antonine est un « ange ; elle l'aime, j'en suis sûre, et je suis convain- ff eue que la maladie d'Edmond et la sympathie que ff les présages de H. Devaux ont éveillée en elle n'ont
ANTONINE, i35
< pas peu contribué à hâter cet amour. Voilà le résuU f tat de cette démarche que je faisais, tu le sais, dans c une bonne intention, et que maintenant je regrette c bien d'avoir faite. A ta place, j'irais trouver M. De- c vaux, et je lui dirais qu'à tout prix il faut qu'il sauve c Edmond. Le pauvre garçon n'est pas encore alité; il f ne se doute encore de rien ; peut-être aurons-nous le f temps de le guérir. Tu sais que tout ce qu'il faudra c faire pour ton ami, je le ferai.
ff NlCHETTB. »
Niphette plia cette lettre, la cacheta, mit l'adresse de Gustave sur l'enveloppe et descendit chez la por- tière, à qui elle dit :
c Faites porter tout de suite cette lettre à l'adresse indiquée, et dites qu'il y a une réponse. »
La portière remit la lettre à un commissionnaire qui se rendit chez Gustave.
Pendant ce temps, Edmond, au lieu de rentrer chez sa mère, qui s'était endormie tard et qui devait dormir encore, avait marché d'abord au hasard, tout à ses pensées, tout à son amour, tout à ses espé- rances.
Après avoir rôdé ainsi quelque temps sur les quais, il s'était machinalement dirigé vers la maison de son ami, auquel il voulait montrer la lettre qu'il avait re- çue la veille, et faire part du bonheur que cette lettre lui avait causé.
Gustave n'était pas chez lui, mais le domestique,
qui connaissait Edmond et qui savait que chez son
8
484 ANTOnmE.
maître Edmond était cbmme dans sa propre n^aison, avait insisté pour qu'il attendit, lui assurant qoa fiu^^ tave ne tarderait pas à rentrer.
Edmond, qui n'avait rien de mieux à faire, était resté, et, se couchant sur un canapé, il s'était replongé dans ses pensées heureuses.
II y avait à peu près une demi-heure qu*il était là et qu'il attendait toujours Gustave, quand le commission- naire de Nichette arriva.
— H. Daumont n'y est pas, répondit le domestique au commissionnaire; lai^ez la lettre.
— Non, dit cet hownjç, il y a une réponse qu'on attend.
"^ £b bien 1 att^pdez la réponse.
Le commissionnaire s'assit
Au bout d'un quart d'heure qu'il attendait, il com- mença à s'impatienter. Il se leva et se promena dans ia calle à manger en disant ;
— S'il fallait attendre comme cela pour toutes les courses que je fais, je ne m'y retrouverais pas.
— Que voulez-vous que je vous dise, mon brave homme .^ fit le domestique, mon maître n'y est pa9, je ne peux pas lui donner votre lettre.
Le commissionnaire patienta encore quelques in- stants, après quoi il se remit à marmotter :
— La portière m'a bien recommandé de ne pas reve- nir sans la réponse.
— Donnez-moi votre lettre, fit le domestique impa- tienté.
ANTONINB. 135
«-^ Voua voyez bien qu'il y est votre maître! dit le commissionnaire en remettant la lettre.
Le domestique haussa les épaules et ne répondit pas. U lettre a la main» il entra dans la chambre où était Edmond.
— UîtoB donOi monsieur Edmond?... dit-il au jeune homme, avec lequel, à force de le voir» il était devenu un peu familier<
— Que voulez-vous, mon brave Hilaire? demanda de Péreax«
— U y a là un commissionnaire qui apporte une lettre pour monsieuri qui ne veut pas s'en aller sans la réponse, et qui crie qu'on lui fait perdre son temps.
— Que ¥oulez-»vous que j'y fasse?
— Vous qui êtes lami de M. Gustave^ et qui con- naissez toutes ses affaires, vous saurez peut-être ce dont il s'agit , et vous pourrez peut-être donner cette ré- ponse; cet homme m'ennuie dans ma salle à manger.
Et en même temps Hilaire remettait la lettre à Ed- * mond, qui, après avoir regardé Tadresse, dit :
— Tiens l c'est de Niohetto. Que diable peut-elle
avoir à dire à Gustave? Elle lui raconte sans doute ce
'qui s'est passé ce matin entre elle et Antonine. l^n tout
cas, elle n'a rien à lui dire que je ne puisse savoir* Je
vais lui donner la réponse.
Et en même temps Edmond brisait le cachet de la lettre et la lisait*
Quand il fut arrivé au dernier mot, il se regarda dans la glace : il était pâle comme un mort.
«** Que lauV-il dire? demanda le domestique»
156 ÂNTONINË.
— Dites que c'est bien, que M. Gustave Daumont va aller chez la personne qui lui a écrit.
Edmond porta la main à son front. Une sueur froide rinondait, et deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Toutes ses pensées étaient dans ces deux larmes. . — Ma pauvre mère!... murmura-tril.
Et il mit la lettre dans sa poche. Il n'avait plus be- soin de la lire. Il la savait par cœur.
Alors il prit son chapeau, descendit semblable à un fou et marcha au hasard, sans regard et sans pensée.
Tout à coup il s'arrêta pour voir où il était.
Il était sur le boulevard.
Des gens passaient en riant; il les regarda passer pendant quelque temps, puis il se dirigea vers la rue Godot et monta chez Nichette, qui fut effrayée de sa pâleur en le voyant paraître.
— Vous venez d'envoyer chez Gustave, lui dit Ed- mond en lui tendant sa main brûlante, et d'une voix dont il ne pouvait dompter Témotion. '
— Oui, répondit Nichette, qu'un pressentiment avertit qu'un malheur venait d'avoir lieu.
— Gustave n'y était pas^ ma bonne Nichette, et c'est moi qui ai ouvert la lettre.
Nichette poussa un cri déchirant et cacha son visage dans ses mains.
• — Qu'ai- je fait, mon Dieul... s'écria-t-elle en tom- bant à genoux.
— Vous avez fait ce que vous deviez faire, Nichette. Cette lettre est celle d'un ange. Il fallait bien que tôt ou
ANTONINE, 137
tard î'appnsse la vérité. N'en parlons plus. Je suis venu pour vous remercier de la bonne et sainte affection que vous me portez, et pour vous recommander de taire tout cela à ma mère. Elle en mourrait.
 cette idée, Edmond sentit de nouveau les larmes qui mouillaient ses yeux.
— Moi qui étais si heureux!... murmura-t-il. Vous avez vu Autonine? dit-il tout haut à Nichette.
— Oui, répondit celle-ci en essuyant ses yeux.
— C'est elle qui vous a appris cela?
— Oui.
— Était-elle émue? ^- Oui, bien émue.
— Pauvre enfant! elle m'aime donc un peu?
— Elle vous aime, Edmond, et peut-être nous alar- mons-nous à tort.
Edmond sourit tristement. Qn voyait, par ce sou- rire, qu'il se savait condamné.
— Merci, ma bonne Nichette, merci... dit-il.
. En ce moment, Gustave entra, Gustave, qui ignorait tout ce qui s'était passé.
— Je viens de chez moi, dit-il à Edmond, on m'a dit que tu avais reçu une lettre à mon adresse.
— C'est vrai, fit Edmond, la voici. Pardonne-moi de l'avoir ouverte, car elle te fera plus de peine qu'à moi.
En même temps, Edmond passait la lettre de Nichette à Gustave.
-—Dieu le voulait !«.. murmura Gustave enlevant
8.
138 ANTONINE.
les yeux au ciel, et sans trouver ^n mot à dire à Ed« mond.
— Oui, Dieu le voulait! répéta Edmond; mais ce que je reproche à Dieu, continua-t-il, c'est de vous avoir mêlés tous les deux là dedans, vous, mes amis, si * contents, si gais, si bien portants. le vais bien vous ennuyer.
— Edmond, que dis-tut s'écria Gustave.
— Oh I ne parlez pas ainsi, fit Nichette.
— Ah ! mes bons amis, dit Edmond en prenant dans aes bras la tête de la jeune fille et dtt jeune homme et en les couvrant de baisers, ah! mes bons amis, |e suis bien malheureux ! . . .
Et, en disant cela, il sentit toute sa force Tabandon- ner, et il tomba sur une chaise en pleurant à chaude» laittM*
XV
Nichette et Gustave prirent les mains d'Edmond , sans dire un mot, car ils avaient compris tous deux qiM Fespérance et la consolation étaient inutiles.
— Allons, il faut être un homme, dit tout à coup Edmond en se levant et en se disposant à sortir.
— Où vas-tu? lui demanda Gustave.
— Je vais voir ma mère. Je vais déjeuner avec elle, répondit de Péreux d'un ton qu'il essaya de faire indif- rent. Te verrai-je dans la journée?
— Ouï, certainement.
— A bientôt alors. Adieu, ma bonne Nichette, (h Edmond en embrassant la modiste ; merci encore une fois de votre charmant diner d'hier... nous le recom- mencerons quelquefois.
140 ARTONINfi.
Gustave accompagna Edmond jusqu'à la porte. Il était presque effrayé du calme de son ami.
— Pas d'imprudence ! lui dit-il en le quittant.
— Quelle imprudence veux-tu que je fasse? ce n'est pas le moment d'en faire, répliqua Edmond en sou- riant.
— Courage, ami, courage!
-— J'en ai. Pourquoi désespérer? Les hommes peu- vent se tromper, n'est-ce pas? et Dieu est toujours bon. Tout n'est pas encore fini, va.
Edmond serra affectueusement la main de Gustave et descendit.
— C'est pour nous rassurer, c'est pour nous faire moins de peine qu'il parle ainsi, dit Gustave à Nichette quand il eut refermé la porte; mais il a la mort dans l'âme, vois-tu? C'est aCIreux, ce qui vient de se passer. Pourquoi faut-il que tu m'aies écrit cette lettre!
— P6uvais-je me douter de ce qui arriverait? Ne me gronde pas, Gustave, je souffre déjà bien assez.
Et Nichette essuyait de nouveau ses yeux remplis de larmes.
— Voyons, dit Gustave, ne nous berçons pas de fausses espérances; voyons les choses au pire, et si nous sommes trompés, ce sera pour notre bonheur. Edmond a quatre ou cinq ans à vivre.
— Pauvre Edmond ! murmura Nichette.
— Eh bien , il faut qu'il les vive heureux, ces qua- tre ou cinq ans, et c'est à moi qu'il appartient .d'assurer ce bonheur. Car, vois-tu, Nichette, si, le jour où Edmond
ANTONINE. 14i
moorra, je sentais que j*ai quelque chose à iQe repro- cher vis-à-vis de lui, je me ferais sauter la cervelle. Mademoiselle Devaux demeure-t-elle avec son père seulement?
— Non, elle a avec elle une gouvernante.
— Qu'importe!
— Tu veux la voir?
— Oui.
— Pour quoi faire?
— J'ai mon projet.
Gustave embrassa Nichette, et sortit à son tour.
Quand il eut disparu à Taugle du boulevard, Ni- chette mit son châle, se rendit à Téglise de la Made- leine, s'agenouilla et brûla un cierge ; après quoi elle rentra chez elle un peu plus calme.
Pendant ce temps, Edmond était arrivé chez sa mère, qui venait de se réveiller presque sans souve- nir de ses émotions de la veille, et qui reçut son fils comme elle' le recevait toujours, avec un sourire et un baiser.
Malgré ses efforts, Edmond ne pouvait triompher de sa tristesse et des pensées dans lesquelles le rejetait tout à coup la lettre du matin.
Deux ou trois fois, madame de Péreux le questionna. Elle attribuait cette mélancolie aux premiers soucis d'amour qu'éprouvait son fils.
Oh ! quand le cœur s'est remis à espérer, il a bien de la peine à revenir au doute; et, par une de ces réactions fréquentes de l'âme, les craintes de la mère d'Edmond semblaient être à tout jamais effacées par la
142 ÂNTONINE.
confiance qu'elle avait puisée en Dieu, après le terrible pressentiment qui Tàvait frappée la veille.
Edmond fit tout ce qu'il put pour être gai; mais, aptes le déjeuner, pendant lequel il avait raconté à sa mère la rencontre qu'il avait faite de Nichette, le rendez- vous qu'elle lui avait donné, il se retira dans sa chambre.
Alors il s'assit, pour ainsi dire, en face de lui-même, et, la tête dans ses deux mains, il se mit à penser.
et Étrange chose que la vie ! 9e disait-il. Un jour, un enfant vient au monde, ses jeunes parents Tentourent de joie et de soins... ; ils Taccueillent comme un bien- fait, ils aiment en lui le visible battement de leurs deux cœurs. Ses yeux s'ouvrent à la lumière, son âme à la vie, et la nature tout entière commence pour lui. Un regard maternel ôuit, étudie Tenfant nouveau-né; le moindre de ses maux inquiète ; on le protège comnae une frêle fleur qui a toujours besoin de la même somme de lumière, d'ombre et d'eau. On l'élève comme s'il devait être éternel ; on emplit son cœur de sen iipents, son esprit de sciences; il grandit ainsi. On fonde des espérances sur cet enfant pour l'époque où il sera un homme. On lui montre toutes les carriè- res, on scrute ses penchants, ses préférences, ses sym- pathies. On lui crée des relations, on est fier de ses progrès, on remercie Dieu. Enfin, il atteint vmgt ans : il sourit à l'existence , qui lui apparaît pleine d'en- chantements; son intelligence raisonne^ son œil sonde tous les horizons, son cœur aime. A son tour, il espère pour lui ; il se sent capable de grandes et bonnes choses, il donne le bonheur à ceux ^i l'entourenti et
.*if'-
ANTONINE. 445
il le donne comme il Ta reçu. Toutes les nobles ambi- tions s'éveillent dans son esprit, \\ sourit à Tavenir, il est heureux enfin. Ses parents se complaisent dai)s leur œuvre achevée à force d'amonr et de soins ; et, un beau jour, on s^aperçoit que ce! enfant a un tubercule au poumon, et qu*il faut irrévocablement qu*il meure, et que, dans un court espace, il faudra enfermer entre quatre planches et jeter à la terre, avec son cadavre, tout son passé, tout son avenir, toutes ses espérances, tout son bonheur ; qu'il ne verra plus ceux qu'il aimait, que ceux qui l'aimaient ne le verront plus, et qu'au lieu de serrer dans ses bras une créature jeune, forte, heureuse, aimante, aimée, ses parents n*auront plus q[u'unQ iojnt^e avec un nom dessus pour aller prier.
c Ah ! c'est affreux!... Et cet enfant, c'est moi!
c Ainsi je vis, je vois, je sens, je pense, j*alm0; toutes les choses de lanature put en moi un miroir ou un écho; et, dans peu de temps, mes yeux ne verront plus rien, mon corps sera insensible, mon cerveau ne sera plus qu'une matière iuerte, mon cœur, qui bat
aintenant à un nom, sera mort, et mon amour sera 'lose oubliée et perdue! Nul ne verra qu'il y a une place viàe dans le monde, et d'autres hommes vien- dront, qui verront, qui sentiront, qui penseron}^ qui aimeront et qui mourront comme moi ! . . .
«A l'âge que j'ai, on dépense ordinairement sa yte gaiement^ avec insouciance ; le passé est CQurt, l'ayçnir semble éternel..,; oa laisse passer les jours 3ans les compter, tant le cœur est riche d'espoir. Et mol, mol qui suis averti maintenant; moi qui, par conséquent,
iU AWTONINE,
mourrai deux fois, chaque matin je me dirai : Est-ce pour ce soir? chaque soir je me dirai : Est-ce pour de- main? Puis, un jour, ma mère poussera un cri que je n'entendrai plus, et touî sera dit!....
« Un prêtre, dont la prière ne pourra me réveiller, priera à mon chevet, àes hommes me coucheront dans mon dernier lit, étroit et froid, et il viendra un mo- ment où je serai plus à Taise dans ma bière que je ne suis à Taise aujourd'hui avec le monde entier devant ' moi. Mon corps sera le même, un peu plus maigre, un peu plus pâle, voilà tout; mais aucune des choses terrestres n aura plus d*empire sur lui, et mou âme sera auprès de Dieu, dit-on.
« Et, quoi que je fasse, cela sera.
« Et j'aime cependant... ma mère d'abord, qui m'aura donné toute sa vie sans pouvoir s'assurer la mienne. Gustave, qui accepterait aujourd'hui la mala- die que j'ai pour que je fusse heureux; Antonine, que j'ai vue seulement il y a trois jours, et qui m'a déjà donné une preuve de sa sympathie et de sa pitié; Ni- chette, cette douce enfant, qui me "pleurera sincère- ment...; et, malgré tout cela, il faudra que je m'arrête au milieu de ma route et que ceux que j'ai connus continuent la leur sans moi...
c( Et moi, qui pleurais souvent à Tidée qu'un jour je verrais mourir ma mère!... Soyez béni, mon Dieu! qui m'épargnez cette douleur. »
Edmond, le cœur serré par toutes ces réflexions, dans lesquelles il se complaisait malgré lui, se leva et $e promena quelgues instants dans sa chambre; puis il
AIfTONINË. 145
alla & sa fenêtre, entr'oavrit son rideau, et regarda dans la rue les gens qui passaient; puis il. prononça le nom d*Antonine , et, revenant à sa table, il s*assit, appuya sa tête sur sa main gauche, et, machinalement, il se mit à écrire à mademoiselle Devaux.
« Antonine, écrivit-il, il me semble que je vous c aime encore plus depuis ce matin. A Téglise, vous c avez sans doute prié Dieu pour moi. Que de choses ( en trois jours! Que vais-je faire maintenant? Je vais c partir, puisque vous me Tavez conseillé. Partir! Où c aller? Aller chercher dans le Midi une atmosphère
< qui me fera vivre quelques mois de plus? Révéler à ff ma mère que je suis malade? H'éloigner de vous? c Aller porter à des étrangers ma tristesse, mon <en- « nui, mon mal? Mourir dans une chambre d*hôtel tf sous un xiel nouveau? Tricher la mort? à quoi « bon?
« Si Dieu et vous vous vouliez, cependant, je pour- c rais être heureux encore, et cette fatalité que j'ai c apprise ce matin pourrait être la cause de mon bon- c heur. Est-il une créature aui soit sûre d'être heu- « reuse trois ans? Je pourrais Tétre, moi. Trois ans c passés avec la femme qu*on aime, c'est Tétemité. Si
< j'allais à vous, 'Antonine, si je vous disais : J*ai peu de
f temps à vivre, mais il dépend de votre volonté que ce
c temps soit pour moi heureux ou malheureux, maudit
fl ou béni. Sacrifiez-vous, devenez ma femme, et, pen-
c dant les quelques années que Dieu m'accorde encore,
c tout ce qu'un bomn^e peut faire, tout ce qu'il peut
9
146 ANTONINB.
<it inventer et rèyer pour la femme qu'il aime, je le < ferai, je Tinventerai, je le rêverai pour vous, ^e sa- ff crifice que vous m*aurez fait ne dépassera pas m^ a vie. Moi mort, vous serez libre et jeune encore, vous ff pourrez continuer avec un nouvel çpoux le bonheur « commencé avec moi. Au nom de votre mère, qui est c morte, au nom de ma mère, qui mourra de ma qiort, c soyez à moi, Antonine, et, quand Diou me rappellera, « je retournerai à lui,. Tâme pleine de reconnaissance « pour la consolation que vous m'aurez donnée, faites f cela, Antonine, et vous pourrez vous dire un jour : « — J*ai fait une bonne action. Il y avait un malbeu- « reux qui, sans moi, serait mort dans le blasphème a et la malédiction, et, grâce à moi, grâce à mon « amour, il est mort regrettant la vie, mais ne la mm- c dissent paç.
a Vous verrez, Antopine, combien cela vous sera une a douce pensée dans l'avenir, et combien vou^ vous « sentirez fière de vous. Puis, qui sait?
Edmond ne continua pas la phrase commencée, la plume tomba de ses mains. Chose étrange ! l'idée d'es- pérer le décourageait.
Alors il relut ce qu'il venait d'écrire, et, après avoir médité quelques instants sur cette lettre, il la déchira et en jeta les morceaux dans la cheminée.
ff Insensé que je suis I s'écria-t-il, ne m'^-t-elle pas dit de partir? De quel droit irais-je demander k cette enfant d'associer sa santé à ma maladif, ^a yja ^ ma mort? Po (juel 4roit lui dr^pnerais-je m cadcivre pou|f
AKTONW*. 1«
mnl au nom de quoi prendrais*je ses jeunôs et belles , années, comme on prend des fleurs pour les jeter sur uQe tombe? H*eime*t-elle seulementi peut*elle m'aimer, eette jeune fiUe à qui je p'ai adressé la parole que pour loi remettre son gant, et qui ne m'a vu que deux foist Dois-je abuser d'un mouvement de pitié qu'elle a eut Allonal )*(}tai# fm, je suis maudit, bien mau- dit, a
Et Edmond laissa tomber sa tdte dans ses deux mains.
I Eh btenl reprit^-il quelques instants après, si je n'ai pas le droit de me faire aimer d'elle, j'ai le droit de l'aimer et de la voir, j'ai le droit de lui faire com- prendre qu'à partir du jour où je l'ai vue j'ai associé sa pensée à ma pensée. Au lieu d'employer à mon bon- heur le temps que j'ai à vivre, je veux remployer au sien. Malheur à l'homme qu'elle aimera s'il ne la rend pas heureusel Je vais aller trouver H. Devaux : je lui expliquerai tout, je lui avouerai toute la vérité. Je lui demanderai qu'il me reçoive chez lui comme son fils. Je demanderai à Automne qu'elle m'aime comme son frôre. Je verrai se développer en elle ses premières im- pressions. Je l'aimerai, non plus comme une femme, mais comme une enfant. Ma mort prochaine me vieil- ' {ira. à ses yeux. Elle écoutera mes conseils. Mon affec- tion sera presque paternelle. Son mari ne pourra pas être jaloux de moi quand il saura ce que je suis. Oui, oela.vaut mieux, je ne me marierai pas. Je ne ferai sup- porter la douleur de ma mort qu'à ceux que la nature fjle-mdme a mis à côté de moi. De cette façon, je n^
f4S ANTONINB.
frustrerai pas ma mère de mes dernières années ; je serai tout à elle, et je m'endormirai dans ses bras. »
Edmond raisonnait ainsi, tant il avait besoin de donner une pâture à son cœur brisé; puis, il sortit pour aller voir M. Devaux ; mais, en réalité, dans Tes- pérance de rencontrer Antonine.
Pendant ce temps, Gustave s'était rendu rue de Lille, se demandant tout le long du chemin quel prétexte il allait prendre pour parler à Antonine.
ff Apr^ tout, se dit-il, il faut que je lui parle, et, à mon avis, les moyens francs sont les meilleurs. Il s'a- git du bonheur d'Edmond, t
XVI
Arrive rue de Lîlle, Gustave monta chex M. Devaux.
— Veuillez dire à mademoiselle Devaux. dit-il au domestique qui viut lui ouvrir la porte, qu'il y a quel- qu*un qui la demande au salon.
Gustave avait dit cela d'un ton si' résolu, que le do- mestique ne répondit qu'en lui obéissant.
Gustave entra donc dans le salon que nous connais- sons et où Antonine parut quelques instants après.
— C'est vous qui me demandez, monsieur? dit-elle à Danmont avec étonnement.
— Oui, mademoiselle, fit Gustave, et je vous prierai même de fermer la porte de votre chambre, ^«r ce que j'ai à vous dire ne peut être, ne doit être entendu que de vous seule.
150 ANTONINB.
Un /pareil langage était fait pour étonner la jeune fille; mais celùi«qui lui parlait lui parlait d'un ton si suppliant qu'elle ferma la porte, et que, venant 8*as- seoir, elle lui dit :
— Je vous écoute, monsieur.
— Mademoiselle, reprit alors Gustave» vous êtes jeune, vous êtes belle, vous éteâ la fille d'un homme honorable, votre cœur doit être confiant, bon, compa* tissant. Sans le vouloir, vous avez été la cause d'un grand malheur.
— Vous m'effrayez, s'écria intonine, qui ne compre- nait rien à l'émotion de Gustave, qu'elle ne reconnais- sait pas encore, quoiqu'elle l'eût vu, trôs*imparfaite- ment il est vrai, au bras d'Edmond.
— Hier une jeune femme est venue ici vous offrir des bonnets, des dentelles?
— C'est vrai.
— Elle vous a parlé de H. de PéreuzT
— C'est vrai encore, monsieur, répondit Antûmne en rougissant.
— Oh ! parlez-moi sans crainte, nuidemoiselle, car je n'ai qu'une vanité^ c'est de croire qu'il n'jr a pas de cœur plus franc que le mien* Vous avei avoué à oette jeune fille ce que H. Devaux vous avait dit de H. de Pé- reux, c'est-à-dire qu'il est atteint d'une maladie llior- telle. Eh bien, mademoiselle, cette jeune fille, que je connais, m'a écrit tout cela, car elle tait que j'Aime Edmond comme mon frdre, et la lettre en tombée entre les mains d'Edmond.
ANTON IN Ë. 151
- Le malheorëtil^! â'ëcria Antof^ine.
— Oui, malheureux, bien malhoiireux, eu effet, mademoiselle; car cette prophétie de mort, c'est la ruine de toutes seâ eépërances, de toutes ses affections, de tout son bonheur têvé; car Edmond VoUâ aimait, jDiademoiselle; car il vous altne, et maintenant il sera forcé d'imposer silence à son cœur, et sdn cœur, qui ne se taira pas, se brisera dan3 sa poitrine et le tuera plus tôt qu'il ne doit mourir. Eh bien, mademoiselle, je suis venu à vous franchement, honnêtement, situ- plement, et je vous dis ! Il y a un homme qui vous aime et qui mourra jeune ; cet homme a tlne mère qui ne vit que de ^ vie et que de son bonheur. Vous sen- tez-vous dans Tâme assez de force poUr Vous faire rangé gardien de cet homme, pour raccompagner de votre alTèçtiôû et de Vos i^oins jusqu'à Theur'e de ia mort, pour réparer le mal qu'involontairement' vous ave^ fait ; ou faut-ll quMl parte, et qu1l s'eU aille mou- rir dans quelque coin, en n'ayant d'autre consolation que le souvenir de votre nom? car, j'en suis sûf, IV mour de sa mère ne lui suffit plus maintenant.
Il y a des sentiments qui n'ont pas besoin de com- mentaires.
Nous renonçons à peindre l'impression que cette dé- claration, si simple et si étrange à la foiâ, produisit âur Antonine; maison un instant elle était devenue fetnme, et elle sentait toutes' les cordes d'anlouf, de dévoue- ment, de générosité, vibrei* bruyamment en elle, et lui conseiller la noble action que lui demandait Gustave.
— Monsieur, dit-elle à Daumont d'une voix gravo
152 ANTOmWE.
et en se levant, vous me julrez que tout ce que vous ve- nez de me dire est vrai?
— Je vous le jure, mademoiselle.
— Vous êtes sûr qu*en devenant la femme de M. de Péreux, j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour le rendre heureux, quel que soit le temps que le ciel lui accorde?
— J'en suis sûr.
— Eh hien, monsieur, j*aime M. de Péreux; lui vi- vant je ne serai jamais à un autre qu'à lui ; portez-lui cet anneau qui me vient de ma mère, comme gage du serment que je vous fais.
Gustave se jeta aux genoux d'Antonine et baisa ses mains et les couvrit de larmes.
— Allez, monsieur, dit-elle à Gustave, retournez au- près de M. de Péreux ; moi, je vais prier pour mon mari.
En disant cela, Antonine, pâle, digne, belle, rayon- nante de jeunesse, d'amour et de beauté, rouvrait la porte et rentrait dans la chambre.
Gustave descendit les escaliers quatre à quatre.
— Noble cœur ! répétait-il à chaque instant. Pauvre Edmond, il me devra au moins une joie!
A la porte, Gustave rencontra son ami, qui, comme nous l'avons vu, avait voulu venir faire visite à M. De- vaux.
— Elle t'aime, s'écria Gustave... Elle n'en épousera jamais un autre. Voici son anneau. A partir d'aujour- d'hui vous êtes fiancés. Espère, mon ami, espère!...
Et il se jeta dans les bras d'Edmond.
ANTONINB. iftS
Edmond était presque suffoqué par la joie.
— Tu Tas vue? dit-il.
— Oui. '
" Et elle m^aimeY- -Oui.
— Et elle consent à m'épousert
— Oui, oui, tedis-je.
—Ah! Gustave, je ne eroyais pas que Ton pût être si heureux et si malheureux le môme jour.
Et, en disant cela, Edmond embrassait de nouveau son ami.
— Ah çà ! ces messieurs sont fous, dit un gros mon- sieur qui avait assisté a cette scène, et qui ne compre- nait pas que Ton s'embrassât de cette façon dans la rue, et que Ton forçât les gens â descendre du trot- toir.
xvn
Edmond voulait monter chez mademoiselle Devaux, 86 jeter à ses pieds, lui dire combien il Taimait déjà avant le sacrifice qu'elle venait de faire, et combien ce sacrifice avait encore augmenté son amour; mais Gus-» tave le retint.
^ — Nichette a ses entrées dans la maison, lui dit-il; allons chez elle, écris une lettre à Antonine, et elle la lui portera.
•— Tu as raison, fit Edmond; allons vite..
Et, en effet, il hâta sa marche.
Edmond était si heureux de Tidée qu'Ântonine allait être à lui, que cette idée donnait presque un démenti à la sinistre révélation du matin. Il ne se souvenait plus que d'une chose : c'était qu'Antonine Taimaity
ANTOniNl IS5
qu'elle serait sa femtne, et il portait à sed Hsfreë Tan- ndau qu'elle lui avait envoyé.
•^ Elfe est belle, ii*e3t-çe past AisaiMl à GuHave. Qui m* eût dit, il y a quatre jours, quand nous la sui- vions sur le mette trottoir où nous somtoes en ee mo- ment, qcfaujourdTini j'en serais déjà où j'en suis? Allons, si Dieu ne me donne pas de longues années à vivre, ajoutait-il en riant, il précipite pour moi les préliminaires du bonheur, et, somme toute^ j'y re- trouverai mon compte. Qu'est la vie, après tout, si ce n'eât quelques jours heureux au milieu de chagrins, de luttes, d'attentés, de désillusions sans nombre? La t^ro- vidence me sourit, à moi qui, ce matin, me croyais maudit. Antonine sait que je mourrai jeune, et son amour ou sa pitié écartera de moi tout ce qui pourrait me faire peine. Je n'aurai vécu que mes jours heureux, et, quand j'arriverai au terme fixé, je retrouverai dans mon passe de quoi faire le bonheur de deux existences d'une durée ordinaire. Le bonheur est-il dans les jours vécus? Non ; il est dans les jours remplis par l'amour, par l'amitié, par toutes les consolations divines que Dieu accorde à la terre. Aî-je jamais été malheureux, moi? Je suis aimé, adoré de ma mère, je suis aimé de toi, je suis aimé d'Ântonine. Est-il un homme de soixante ans qui puisse, en additionnant ses jours pas- sés, trouver un total égal au mien? Non, vois-tu bien, Gustave, je suis heureux comme je n'aurais jamais cru pouvoir l'être.
Et, en parlait ainsi, Edmond souriait, et il marebait fièrement.
156 ANTONiNE.
Qu^est'Ce donc que Tamour, ce mot qui a la puis* sance de faire regarder la mort en riant, et de changer en un instant le désespoir en espérance, et la douleur en joie?
Gustave tenait les mains d*Edmond.
— Je suis bien content de te voir ainsi, lui disait-il; espère, ami, espère. Que diable! ce H. Devaux peut s'être trompé, et nous nous apercevrons un jour que son errçur n'aura servi qu'à hâter ton mariage avec Tsa
mie.
Edmond ne répondit rien à cela. Partageait-il jusque- là Tespoir de Gustave? Non. D'ailleurs, par un senti- * ment que nous n'essayerons pas de décrire, mais que Ton comprendra, il lui eût semblé être ingrat envers la mort qui le rendait si heureux, s'il n'avait pas con- tinué de croire qu'il lui appartenait et qu'il lui devait une revanche.
C'était de la superstition ; mais l'amour n'est-il pas le père de toutes les superstitions, de. toutes les croyances, de tous les rêves?
Les deux amis arrivèrent chez Nichette.
La première chose que fit Edmond fut de sauter au cou de la jeune fille.
— Ma bonne Nichette ! s'écria-t-il, Ântonine m'aime, elle va m'épouser. Voici son anneau ; c'est Gustave qui a arrangé tout cela. Donnez-moi bien vite du papier et de l'encre, que je lui écrive.
Nichette regardait son amant, qui lui fit des yeux signe que tout cela était bien vrai, et qu'Edmond n'é- tait pas fou.
ANTONINB, 157
Nichette fut enchantée de voir le jeune homme dans cette disposition d'esprit, et elle lui donna tout ce qu*il fallait pour écrire.
•7- Nichette, dit Edmond en «'asseyant, vous allez me rendre un service.
— Avec plaisir
— Vous irez porter à Ântonine la lettre que je vais écrire, et dont j'attendrai ici la réponse.
— Alors je vais m'habiller, dit Nichette.
Et elle passa dans la chambre voisine pour se prépa- rer à sortir. Gustave Ty suivit. Edmond se mit à écrire :
c Mademoiselle, Antonine, comment dois-je vous « nommer après ce que je viens d'apprendre? Dois-je me f renfermer dans mon respect, ou me permettez-vous c de vous parler avec tous les sentiments que j'éprouve? c Ainsi, vous si belle, si heureuse; vous que je ne con- i nais que depuis quatre jours; vous à qui je n*ai pas c encore adressé la parole; vous qui pouvez choisir c entre lesf lus nobles le mari que vous voudrez, vous c consentez à m'aimer, vous prenez en pitié celui que c votre père condamne. . . Oh ! bénie soit cette mort qui cme rapproche devons! Merci, Antonine, merci de c tout le bonheur que je vous dois!...
c Ce que Gustave vous a dit ce matin, la félicité que c vous m'accordez, pendant un instant j'avais rêvé tout « cela ; mais; moi, je n'eusse jamais osé vous deman- < der un pareil sacrifice. Et voilà qu'aux premiers « mots qu'il vous a dits» vous avez consenti à être ma
m ANTONISIE.
I femme, à ââsooiéî votire avenir plein de jours à mon « avenir limité... Vous n*ave2 pas voulu abandonner « au désespoir une âme qui espère en vous^ et votre «r douce pitié vous â fait faire pour nioi 6e que Tamour « vous eût fait faire plus tard peur un autre. Que t;éla « cela est bien, Antonine! que cela est généreux I et « que Dieu serait injuste s'il ne vous récompensait pas a un jour du bien que vous faites aujourd'hui ! ffais ce « peu de jours que j*ai à vivre, je veux les^employer à « ma reconnaissance. Il y aura peut-être au monde « des femmes plus heureuses, mais il n'y en aura pas « de plus; aimées que vous. Je serai votre esclave sou- « mis et dévoué. C'est Dieu qui a permis que je vous t rencontrasse, (feîX lui qui a voulu ce qui est ; car, « autrement, comment m'expliquer le bonheur qu'il c m'aCcorde en si peu de temps?
c Vous n'avez plus de mère, Antonine, ttia mère sera « la vôtre. Vous verrez comme elle est bonne, comme n elle vous aimera ! presque autant que je vous aime- ({ rai !
« Votre père seta le mien ; Uôus Tentouréf otfô de fa soins et d'affections, nous le flatterons dans ses goûts « et dans ses habitudes. Et ce sera encore de Tégo^pie « de ma part; car, un jour, j'aurai besoin de lui pour « qu'il prolonge un peu ma vie, et qu'il me fasse vous f voir plus longtemps...
€ Si vous saviez comme je vous aime, Antoninef... a Oh ! laissez-moi vous dire, dans cette lettre, tout ce que (T j'ai de joie et de ravissement dans l'âme ! Ordinaire- « ment ce n'est qu'au bout d'un long temps qu^ôn 8%
ARTOHINB. <59
penM d^avoner à là femme qu'on aime tous leA sen- timents qu'elle a éveillés en nous. Une fatalité pro- videntielle m^autorise, quatre jours après notre pre- mière rencontre, à vons parler à cœur ouvert. Écou- tes donc tom ce que fai besoin de vous dire. « Ce matin, en apprenant le mal dont je suis atteint je matidi^^is lé ciel et la vie ; et maintenant que je sais être aimé de vous, quoique le mal ex:iste tou- jours, quoique rien ne démente la prédiction que votre pare a fhité, mon cœur déJSe les plus joyeux. autant ]6 maudid^aii la vie, autant je I*aime. Un mot de vous a di^ipé toutes mes tristesses. J'ai Té- teniité danè i*&me: 11 n'y a pas une voll dans la na- ture que je n'entende et que je ne comprenne ; il me setnblê que ]è suis le centre où viennent se grouper loua les bienfaits de Dieu, le ris et je pleure; je timdraîs errer seul dans la campagne, le front à Fair, et crier aux arbres, aux nuages, aux fleurs, eut horizons i «» Vbus ne savez pasi... Automne m'aime!...
I Quand je péttSe qu'il y a des gens qui prononcent votre nom sans savoir tout ce que ce nom renferme dé dévouement, de joie, d'innocence, de jeunesse et d'aMoUr!... Que la vie est belle) que Dieu est bon! E8I41 qu«fqua chose dans le monde de plus sacré, de plus noble, que deux jeunes coeurs bien unis, qui ne se rappellent de léur paâsé que le temps où ils pen- saient run à l'atnre, qui ne voient dans l'avenir que le tmtpÉ qu'il! passeront ensemble!... Ces deux. «oMn, ^ iom ta iAïM, et cda depuis une heure i
160 ANTONINE.
« Est-ce bien ainsi que je devais comprendre votre c réponse?
ff Je vous écris sans songer à terminer ma lettre. Les « mots viennent en foule sous ma plume. Il me semble « impossible cependant de vous exprimer tout ce que « je sens.
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